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Le travail des enfants en Albanie (2004)


lundi 6 décembre 2004

Etat des lieux - Pistes d'actions pour les syndicats albanais

Rapport réalisé par Samuel Grumiau pour la Confédération internationale des syndicats libres (CISL) Bruxelles, octobre 2004

 

Introduction


L'Albanie a fonctionné, jusqu'en 1990, comme un des régimes les plus fermés et une des pires dictatures de l'Europe centrale et de l'est. Le passage à l'économie de marché a donné lieu aux pires excès, notamment à la construction du système des « pyramides » de placement financiers, destructrices d'investissements réels, et qui, lorsqu'elles se sont effondrées ont conduit à une crise sociale aigue, à la guerre civile et à l'effondrement des institutions politiques (1997).

Depuis, la situation politique s'est quelque peu stabilisée mais sur le plan économique, la situation de l'Albanie est encore des plus fragiles, elle demeure l'un des pays présentant le plus de difficultés économiques en Europe. Selon une étude menée en 2002 par l'Institut des statistiques citée dans le dernier rapport sur l'Albanie de « The Economist Intelligence Unit », 25% de la population albanaise vit sous le seuil de pauvreté (moins de deux dollars par jour) et 5% vit dans l'extrême pauvreté (moins d'un dollar par jour), sans la possibilité de pouvoir se payer une nourriture de base. Les structures sociales en place sous la période totalitaire n'existent plus tandis que le système de sécurité sociale actuel est beaucoup trop léger pour soulager la pauvreté actuelle.

La montée de la pauvreté a eu des conséquences directes sur les conditions de vie des enfants albanais, qui composent une large part de la population : sur un peu plus de 3,1 millions d'habitants en Albanie, environ 33% ont moins de 15 ans, 40% moins de 18 ans selon les données publiées en 2001 par le Comité national sur les femmes et la famille.

Malgré la tradition historique et culturelle des Albanais de placer l'enfant au cœur des préoccupations familiales, de plus en plus de parents n'accordent plus la priorité à la scolarité de leurs enfants et préfèrent les voir travailler pour contribuer au revenu familial. Outre l'insuffisance de l'action des autorités, toute une série de facteurs socio-économiques expliquent cette évolution :
-  dégradation de l'économie ;
-  manque d'écoles ou d'enseignants dans certaines régions ;
-  dysfonctionnements familiaux ;
-  manque de prise de conscience de l'importance de la scolarité ;
-  vendettas ;
-  discriminations à l'égard de minorités ethniques, etc.

Il n'existe actuellement aucune statistique fiable sur le nombre d'enfants au travail à travers toute l'Albanie. Des organisations non gouvernementales ont mené des enquêtes sur des régions bien déterminées, mais pas au niveau national. Une évaluation exacte de ce nombre est difficile à réaliser car la grande majorité de ces enfants travailleurs sont actifs dans l'économie informelle. Les statistiques concernant l'abandon scolaire et les observations de terrain permettent toutefois de penser que le nombre d'enfants albanais au travail se compte en dizaines de milliers si l'on compte ceux qui vont de temps en temps à l'école. Selon l'Institut des statistiques, 32% des enfants de 6 à 17 ans travaillent (certains vont à l'école, d'autres pas). Une minorité d'entre eux sont actifs dans les pires formes de travail d'enfants : mendicité, construction, recyclage des poubelles, etc.

La lutte contre le travail des enfants est l'une des priorités de la Confédération internationale des syndicats libres (CISL), la plus grande organisation syndicale du monde. La CISL représente 148 millions de travailleurs répartis dans 234 organisations syndicales affiliées dans 152 pays et territoires. La CISL compte deux organisations affiliées en Albanie : BSPSH (Confédération des syndicats indépendants d'Albanie) et KSSH (Confédération des syndicats d'Albanie).

La réalisation de ce rapport entre dans le cadre de la campagne de la CISL contre le travail des enfants. Cette campagne a notamment pour objet de sensibiliser ses organisations affiliées à cette question et à les soutenir lorsqu'elles désirent entreprendre des actions contre le travail des enfants. Ce rapport servira de document de préparation à une Conférence suivie d'une table ronde organisée par la CISL à Tirana les 11 et 12 octobre 2004, un événement qui a pour but de renforcer la prise de conscience des syndicats albanais par rapport au travail des enfants et d'envisager avec eux des politiques ou actions qu'ils pourraient éventuellement mettre en place dans ce domaine.

Ce rapport est le fruit d'une recherche de deux semaines menées en septembre à travers l'Albanie sous forme d'interviews de personnes ressources (syndicalistes, employeurs, ministère du Travail, police, organisations non gouvernementales, OITIPEC, UNICEF, etc.), d'enfants travailleurs et de leur familles, ainsi que d'observations de terrain et de l'analyse d'autres rapports écrits sur la question.

Vu le peu de temps disponible pour la recherche et l'écriture, ce rapport ne saurait prétendre être exhaustif ou de nature scientifique. Il faut plutôt le considérer comme une brève synthèse de la question présentée d'un point de vue syndical, un document qui, nous l'espérons, contribuera à poser les jalons de futures actions syndicales à l'encontre du travail des enfants en Albanie.

Nous voudrions remercier tout particulièrement M. Stavri Liko, secrétaire fédéral de la Fédération syndicale de l'enseignement et de la science d'Albanie (affiliée à la KSSH) ainsi que Melle Edla Dylgjeri, responsable des relations internationales de la BSPSH, pour tout l'aide qu'ils nous ont apportée dans la préparation et la réalisation de notre recherche en Albanie.

 

Définition


Tout au long de ce rapport, l'expression « travail des enfants » sera utilisée en se référant à la définition qu'en donne l'Organisation internationale du travail (1). Il s'agit des travaux susceptibles de : nuire à la santé et au développement physique, mental, moral ou social des enfants ; compromettre leur éducation :
-  en les privant de toute scolarisation ;
-  en les contraignant à abandonner prématurément l'école ;
-  en les obligeant à cumuler activités scolaire et professionnelle, cette dernière étant trop longue et lourde pour eux.

Comme le souligne l'OIT, il est important de définir également les formes de travail qui n'entrent pas dans la catégorie de travail des enfants : « La participation des enfants ou des adolescents à des travaux ne nuisant pas à leur santé et à leur développement physique ou n'entravant pas leur scolarité est généralement considérée comme une expérience positive. Sont incluses les activités ménagères ou familiales, exercées dans les entreprises familiales ou les activités exercées en dehors des heures scolaires et pendant les vacances en vue de gagner de l'argent de poche. Ce type de travail
-  contribue au développement des enfants et au bien-être de leur famille ;
-  il leur permet d'acquérir des compétences, des habitudes et de l'expérience qui renforceront leur rentabilité et leur productivité une fois adultes » (2).

L'expression « pires formes de travail des enfants » se définit quant à elle en fonction de la Convention 182 de l'OIT sur les pires formes de travail des enfants :
-  toutes les formes d'esclavage ou pratiques analogues, telles que la vente et la traite des enfants, la servitude pour dettes et le servage ainsi que le travail forcé ou obligatoire, y compris le recrutement forcé ou obligatoire des enfants en vue de leur utilisation dans des conflits armés ;
-  l'utilisation, le recrutement ou l'offre d'un enfant à des fins de prostitution, de production de matériel pornographique ou de spectacles pornographiques ;
-  l'utilisation, le recrutement ou l'offre d'un enfant aux fins d'activités illicites,notamment pour la production et le trafic de stupéfiants, tels que les définissent les conventions internationales spécifiques ;
-  les travaux qui, par leur nature ou les conditions dans lesquelles ils s'exercent, sont susceptibles de nuire à la santé, à la sécurité ou à la moralité de l'enfant. (1) « Eradiquer les pires formes de travail des enfants : Guide pour la mise en œuvre de la convention 182 de l'OIT » (2) Ibidem, page 15

 

La législation albanaise relative au travail et à la scolarité obligatoire des enfants


L'Albanie a ratifié la plupart des conventions des Nations unies et du Conseil de l'Europe. Elle a notamment ratifié la convention de l'OIT n°138 sur l'âge minimum et la convention de l'OIT n°182 sur les pires formes de travail des enfants. Elle a pris des mesures pour incorporer les dispositions de ces conventions dans sa propre législation, même si des lacunes demeurent.

La Constitution albanaise comporte des dispositions explicites concernant la protection des enfants. Son article 54 sanctionne le droit de tout enfant d'être protégé contre la violence, les mauvais traitements, l'exploitation et les travaux qui pourraient porter atteinte à leur santé, leur moralité, mettre en danger leur vie ou leur développement normal.

La législation albanaise définit l'âge à partir duquel un enfant peut travailler. Elle fixe cet âge à 16 ans, avec une exception pour les enfants âgés de 14 à 16 ans durant la période de congés scolaires. Ce travail doit être léger. A partir de 16 ans, un enfant peut travailler sans ces restrictions à condition qu'il ne s'agisse pas d'un travail dangereux (interdit jusque l'âge de 18 ans) et à condition d'avoir reçu l'autorisation de l'inspection du travail.

Le Conseil des ministres a déterminé en 2002 ce qu'il entend par travail difficile et par travail dangereux, mais sa définition ne couvre pas tous les travaux inclus dans la convention 182 sur les pires formes de travail des enfants.

La législation albanaise imposait jusqu'il y a peu d'atteindre le huitième niveau de l'enseignement primaire (équivalent à la deuxième secondaire dans les pays d'Europe occidentale). Un enfant qui entre en première année primaire à l'âge de 6 ans atteindra ce niveau à 14 ans s'il ne redouble pas. Une modification de la loi est cependant entrée en vigueur au début de cette année scolaire 2004-2005 : au lieu de huit années, c'est à présent neuf années que doit réussir un enfant. Cette nouvelle limite ne concerne toutefois que les enfants qui commencent cette année leur première année primaire, et ne sera donc suivie d'effets pratiques que dans huit ans.

 

L'enseignement en Albanie


En Albanie comme partout ailleurs, plus un enfant va à l'école et moins il a de chance de devoir travailler, d'où l'importance de s'intéresser à la situation de l'enseignement avant d'aller plus loin.

Les statistiques du gouvernement montrent que le pourcentage d'enfants en âge d'obligation scolaire qui ne vont pas à l'école est tombé à 2% à l'heure actuelle, alors qu'il était encore de 6-7% il y a quelques années. Certains de nos interlocuteurs mettent toutefois en doute ces statistiques en soulignant qu'il existe une différence entre enfants officiellement inscrits dans les établissement scolaires et enfants qui assistent aux cours de façon régulière… Ce serait particulièrement le cas dans les régions rurales, où des données fournies par l'UNICEF révèlent d'ailleurs que le quart des enfants qui s'inscrivent en première année ne terminent pas le cycle primaire.

Les migrations internes

Chacun s'accorde à reconnaître que la qualité de l'enseignement varie très fort en Albanie. Le phénomène des migrations internes en est en partie responsable : depuis la fin de la dictature, des milliers de familles ont quitté les régions rurales pour venir s'installer dans les villes afin d'y chercher un emploi. Cette migration a plusieurs conséquences sur l'enseignement :

1) Dans les régions rurales désertées par les familles parties dans les régions urbaines, il ne se trouve parfois plus assez d'enfants que pour maintenir une école. Des écoles ont ainsi fermé, d'autres vivent des situations anormales, comme la présence d'un ou deux enfants et d'un enseignant pour toute l'école. Parfois, ce sont les instituteurs eux-mêmes qui ont quitté les campagnes pour tenter de gagner mieux leur vie dans les régions urbaines, délaissant des écoles qui ont ensuite bien de la peine à recruter de nouveaux enseignants. Le problème est encore plus important pour les écoles secondaires dans les régions rurales : elles sont bien entendu moins nombreuses, ce qui contraint parfois les élèves à consacrer de nombreuses heures par semaine à effectuer les trajets entre leur domicile et ces écoles. Les distances à parcourir ne sont pas très longues, mais dans les régions montagneuses, l'infrastructure routière est souvent de mauvaise qualité.

2) Dans les régions urbaines où sont venues habiter des milliers de familles venues des régions reculées, la hausse du nombre d'écoles ou de leur capacité d'accueil n'a pas suivi celle de la population. Les classes sont donc très souvent surpeuplées dans les villes, ce qui nuit bien sûr à la qualité de l'enseignement dispensé. Les classes de plus de 40 élèves sont nombreuses dans les régions urbaines, et il n'est pas rare de trouver des classes de 50 élèves à Tirana. Difficile, dans ces conditions, de demander aux enseignants d'assurer un suivi plus poussé des élèves à difficultés alors qu'ils sont pourtant ceux qui risquent le plus d'abandonner l'école et de commencer à travailler. Des écoles privées existent et offrent de meilleures conditions, mais leur coût est hors de portée de la plupart des Albanais.

L'enregistrement des familles migrantes auprès de l'administration des zones où elles viennent habiter pose parfois problème également. Certains enfants ne sont pas connus des autorités locales, qui ne mèneront donc aucune action auprès des parents s'ils ne les envoient pas à l'école (à noter qu'en général, les autorités locales ne mènent plus aucune action en ce cas, même lorsque les enfants sont enregistrés).

Peu de motivation pour enseigner dans les régions reculées. Il est souvent difficile de motiver les enseignants dûment qualifiés à aller enseigner dans les villages reculés. Les écoles y sont souvent mal équipées, même si la tendance est à l'amélioration : par exemple, selon des statistiques de l'UNICEF, 30% des écoles des régions rurales ne sont pas équipées de toilettes (ce qui contribue par ailleurs à décourager les filles de poursuivre leur scolarité lorsqu'elles atteignent l'âge de l'adolescence).

La longueur des trajets, le manque d'attrait de la vie sur place, la petitesse du nombre d'enfants incitent encore davantage les enseignants qualifiés à demeurer dans les villes, d'autant que la hausse salariale qu'ils peuvent obtenir en enseignant dans les régions reculées est insignifiante.

Les directions d'écoles situées en régions rurales sont donc fréquemment contraintes d'engager des enseignants qui n'ont pas les diplômes normalement requis pour enseigner au niveau où on leur demande de la faire. De 20 à 25 % des enseignants albanais sont dans ce cas.

La « fuite des cerveaux » est en partie responsable de ce manque d'enseignants. Le rapport annuel sur l'Albanie pour 2004 de « The Economist Intelligence Unit » signale qu'environ 40% des Albanais fraîchement diplômés ont quitté le pays durant les années 90, et que la plupart des étudiants albanais qui étudient dans les universités occidentales ne rentrent pas en Albanie à la fin de leurs études.

Des salaires décourageants

Les salaires des enseignants ne sont guère élevés en Albanie, même si le gouvernement les a augmenté plus rapidement que ceux de la plupart des autres employés du secteur public afin de les dissuader de quitter leur profession : 150 euros par mois environ pour un instituteur de l'école primaire. « Il n'est pas possible de vivre décemment avec un tel salaire en Albanie , explique Bajram Kruka, président du syndicat SPASH (Syndicat indépendant des enseignants d'Albanie, affilié à la BSPSH). Certains enseignants effectuent donc un autre travail après les classes, ou poussent leurs élèves à leur demander des cours privés. A Tirana par exemple, ça coûte environ 7 euros par heure de cours privé en mathématiques ».

Les familles les plus pauvres n'ont pas les moyens de débourser de telles sommes, ce qui peut mener au découragement des enfants par rapport à la scolarité. Les meilleurs élèves, eux, n'auront pas besoin de ces cours particuliers, ils réussiront leurs examens même si leur enseignant n'est pas très motivé durant les heures de cours normales.

Un enseignement pas assez centré sur l'enfant

Les méthodes pédagogiques n'ont guère évolué en Albanie ces dernières années. Dans la plupart des cas, l'enseignement est dispensé de façon répétitive, sans réelle volonté de mettre en valeur les enfants, leurs ressources, ni la volonté d'adapter ses leçons aux enfants qui présentent des difficultés.

Une partie des enseignants ont recours à des comportements inadaptés par rapport aux enfants : « Les punitions corporelles existent encore dans quelques cas en Albanie, explique Altin Hazizaj, directeur de CRCA (Children's Human Rights Centre of Albania). Les humiliations sont quant à elles fréquentes, avec un langage dégradant pour l'enfant. Ceci a bien entendu un impact négatif sur l'apprentissage de l'enfant car les victimes de tels comportements sont terrifiés à l'idée d'aller à l'école, d'être humiliés de façon verbale devant les autres élèves ».Ces comportements existaient déjà durant la période de dictature.

Le coût de la scolarité

Depuis un an, le gouvernement albanais met les livres de classe à disposition des élèves sous la forme d'un prêt gratuit. Cette initiative a permis de faire baisser le coût de la scolarité des enfants, mais selon les familles que nous avons rencontrées, le budget nécessaire pour envoyer un enfant dans une école primaire varie encore entre 20 et 30 euros par an. Ce budget comprendra les fournitures scolaires et quelques vêtements. Une somme très difficile à réunir pour des dizaines de milliers de familles albanaises : comme indiqué dans l'introduction, 25% de la population doit survivre avec un revenu de moins de deux euros par jour, et 5% avec moins d'un euro par jour.

Procédure en cas de non-respect de l'obligation scolaire

Normalement, lorsqu'un enfant s'absente de l'école pour une période prolongée, l'école le signale à l'administration locale, qui est censée intervenir auprès des parents et, au besoin, leur imposer une sanction financière si l'enfant ne réintègre pas la scolarité.

Ce processus était d'application sous la dictature, mais n'est pratiquement plus jamais mis en œuvre de nos jours, en tout cas pour ce qui concerne une éventuelle sanction des parents. Il arrive que des directeurs d'école, des enseignants contactent les parents qui n'envoient pas ou plus leurs enfants à l'école, mais ce n'est pas systématique et cela n'implique pas vraiment les autorités.

 

Principaux domaines où travaillent les enfants


Nous reprenons ci-dessous une liste des principaux domaines où les enfants travaillent. Insistons toutefois sur le fait que cette liste n'est pas nécessairement exhaustive et que ces activités ne sont pas classées en fonction du nombre d'enfants impliqués vu que ces nombres sont généralement inconnus. Elle se base sur les observations faites durant l'enquête de la CISL en Albanie, sur les propos des interlocuteurs rencontrés et d'autres rapports déjà écrits sur ce sujet.

A) L'agriculture

Peu après la chute de la dictature, les terres agricoles, jusque là propriété de l'Etat, ont été réparties entre familles des régions rurales. L'Albanie étant un pays majoritairement montagneux, la quantité de terres agricoles à diviser n'était pas énorme, aussi les familles se sont-elles retrouvées avec un ou deux hectares de terre, soit trop peu que pour pouvoir en vivre.

« Les cas où une famille d'agriculteurs peut subvenir à ses besoins grâce à cette seule activité sont très rares en Albanie, affirme Alfred Xhomo, du syndicat agricole FSBUTSH (Federtata E Sindikatave Të Bujqësisë Ushqimit Dhe Tregtisë Të Shqipërisë, affilié à KSSH), un syndicat qui déclare compter 13.000 membres. Des membres de la famille partent donc en ville pour y trouver un travail, d'autres partent à l'étranger. L'argent envoyé par ces migrants a permis à certaines familles d'agriculteurs d'investir dans un minimum d'outils, et donc d'augmenter leurs récoltes afin d'en vendre une partie, mais ça ne suffit pas pour vivre décemment ».

L'agriculture demeure cependant le poste le plus important de l'économie albanaise, elle représentait près de 50% du produit national brut en 2002 et est le gagne-pain de la moitié de la population albanaise.

Le travail des enfants dans l'agriculture s'explique en partie par le départ d'adultes membres de la famille à l'étranger ou dans les villes albanaises afin d'essayer d'y gagner plus d'argent. L'absence dans les champs par exemple du père, du grand frère ou de l'oncle est alors compensée par un ou plusieurs enfants de la même famille, surtout lors des périodes de récoltes. Les enfants absorbés par l'activité agricole seront de plus en plus fréquemment absents des bancs de l'école, qu'ils finiront parfois par ne plus du tout fréquenter. L'absence de grandes ONG dans les régions reculées accentue ce phénomène de rupture et d'abandon scolaire.

Les difficultés du système scolaire dans certaines régions rurales, le manque de motivation de certaines familles d'agriculteurs pour la scolarisation de leurs enfants sont d'autres causes qui expliquent pourquoi le travail des enfants est répandu dans les campagnes albanaises. L'un de nos interlocuteurs explique avoir parlé avec un berger qui se demandait à quoi bon envoyer ses enfants à l'école puisque de son point de vue, leur seule perspective d'avenir serait d'élever des moutons eux aussi.

Si tous nos interlocuteurs sont d'accord pour reconnaître que l'agriculture est l'un des secteurs où l'on trouve le plus de travail d'enfants en Albanie, ils soulignent aussi que dans la très grande majorité des cas, ce travail est effectué en compagnie des parents ou de proches de la famille, qui sont supposés veiller à ce que l'enfant n'effectue pas les tâches les plus dangereuses.

B) La vente de petites marchandises en rue ou sur les marchés

Selon les informations publiées par la section albanaise de l'UNICEF sur son site Internet, environ 8.000 enfants travaillent dans les rues durant les heures d'école. D'après nos interlocuteurs cependant, la majorité des enfants qui vendent des marchandises en rue ou sur les marchés le font en dehors des heures d'école. Ils vont à l'école le reste du temps, mais on peut facilement concevoir leur état de fatigue en arrivant dans les classes après plusieurs heures de travail dans les rues le matin ou la veille.

Vu le temps imparti pour notre recherche, nous n'avons pu interviewer que dix enfants qui vendent des marchandises dans les rues. Tous ont confirmé qu'ils allaient à l'école le reste du temps, sauf un garçon rom de 14 ans qui tient une petite échoppe sur le marché de Korca, où il vend des accessoires pour GSM, des briquets et autres petites marchandises. Il explique son parcours : « J'ai quitté l'école après cinq années car même si j'avais de bons résultats, je n'aimais pas y aller, je n'y avais pas d'amis. J'ai un peu traîné sans rien faire, puis une personne qui connaît ma famille a demandé si je pouvais l'aider à vendre ces marchandises sur le marché. Lui-même a un fils de 11 ans qui va à l'école. Je gagne 3 dollars par jour, je donne l'intégralité de cet argent à ma famille. Je travaille sept jours sur sept, de 6h30 à 15 heures. J'ai l'intention d'aller travailler en Grèce, mon demi-frère y est déjà. Le seul problème, c'est de trouver un moyen d'y aller. Je pourrais ensuite renvoyer de l'argent à ma famille ».

C) La fabrication de chaussures et la confection

Le textile et les chaussures représentaient deux tiers des revenus d'exportation de l'Albanie en 2002. Ce secteur s'est développé sous sa forme actuelle après la chute de la dictature en partie grâce à l'apport d'investisseurs étrangers (les entreprises qui existaient avant 1991 ont généralement fermé car elles n'étaient pas concurrentielles).

Beaucoup d'entreprises de ce secteur sont des sous-traitantes de firmes basées en Union européenne, et plus articulièrement en Italie. La plupart d'entre elles reçoivent la matière première importée de l'étranger et la transforment en vêtements ou chaussures dont un important pourcentage, parfois la totalité, est exporté.

Ce secteur se concentre le long des côtes d'Albanie, notamment autour des ports de Durrës et Vlora, ainsi que dans les régions de quelques grandes villes comme Tirana et Shkodra. Il emploie environ 40.000 personnes à l'heure actuelle. Les salaires varient en fonction de la production, qui est généralement organisée à la chaîne. Les plus bas salaires sont d'environ 100 euros par mois dans ce secteur, les plus hauts ne dépassent généralement pas 200 euros par mois (sauf pour les travailleurs hautement qualifiés).

Les syndicats sont souvent pourchassés dans les usines de ce secteur. La fédération syndicale de ce secteur affiliée à la KSSH déclare compter 5.000 membres sur les 40.000 travailleurs du secteur, celle affiliée à la BSPSH en déclare 5.000 elle aussi.

Les syndicats essaient généralement d'entamer une relation de confiance avec un employeur avant de commencer à organiser ses travailleurs car dans plusieurs cas, des travailleurs intéressés par le mouvement syndical ont été licenciés lorsque leur employeur en a été au courant. Dans d'autres cas, des employeurs ont propagé parmi leurs travailleurs de fausses informations concernant les syndicats, affirmant qu'une syndicalisation mènera à une perte d'emplois.

Tant dans la confection que dans l'assemblage de chaussures, des usines emploient des mineurs de moins de 18 ans, parfois de moins de 16 ans. Selon la plupart de nos interlocuteurs, ce sont les parents de ces enfants, voire les enfants eux-mêmes qui, poussés par la pauvreté, insistent auprès de l'usine pour être engagés. Ils (ou plutôt elles, car la majorité de la main-d'œuvre dans ce secteur est féminine) vont jusqu'à falsifier leurs documents d'identité afin de pouvoir affirmer qu'ils ont 18 ans et ainsi être engagés sans problème.

L'usine de fabrication de chaussures Bertonni est le plus grand employeur de la ville de Shkodra, avec 850 travailleurs. Ses chaussures sont produites pour des noms bien connus : Klondike, Sergio, Woodstone, Landrover, etc. Ses clients sont principalement des Italiens, sa main-d'œuvre en majorité féminine. Le directeur de cette entreprise, Paulin Radovanni, est confronté au problème de la falsification des papiers. « Je ne suis pas intéressé par l'emploi de travailleuses de moins de 18 ans, explique-t-il : elles produisent moins et je risque d'avoir des problèmes avec l'inspection du travail ou avec mes clients, qui exigent que tous les travailleurs aient plus de 18 ans. Ceci dit, certaines femmes que j'embauche me supplient d'embaucher aussi leur fille, même si elle est mineure. Elles disent qu'elles ne veulent pas laisser leur fille seule à la maison, que c'est trop risqué, ou encore que leur famille est si pauvre qu'elle a absolument besoin du travail de la fille. Je leurs réponds que c'est impossible, mais quelques semaine plus tard, elles viennent avec des documents d'identité indiquant que la fille a 18 ans ou plus ! Je pense donc qu'il y a effectivement des filles de 16-17 ans, peut-être moins, dans mon personnel. Il est tellement facile de falsifier des documents ici ! »

Le directeur de Bertonni déclare vouloir un dialogue avec les organisations syndicales. Il dit qu'il souhaiterait pouvoir offrir de meilleurs salaires à ses travailleurs, mais que les prix qui lui sont imposés par les acheteurs ne laissent pas grande marge de manœuvre : « Je sais que mes travailleurs ne sont pas satisfaits des salaires que je leur donne… mais de mon côté, je ne suis pas satisfait par les prix que me paient les acheteurs. Ils me fournissent la matière première, puis me paient 1,9 ou 2 euros par paire de chaussures assemblées. Pour la même paire payée en Roumanie, ce serait 4,6 euros. Comment pourrais-je mieux rémunérer mes travailleurs avec des prix aussi bas ? Tous mes coûts doivent être couverts, y compris celui des générateurs électriques, car les longues pannes de courant sont fréquentes à Shkodra ».

Dans cette situation paradoxale où les grands acheteurs mondiaux peuvent se permettre d'imposer leurs prix à leurs fournisseurs, il est clair qu'il n'est pas facile pour l'employeur d'un pays comme l'Albanie d'offrir un salaire décent à ses travailleurs, qui ne se verraient dès lors plus obligés de falsifier les papiers de leurs enfants pour essayer de les faire engager eux aussi. Parfois cependant, l'exploitation des travailleurs dépasse la seule question de la rémunération. Ainsi Gëzim Kalaya, président de BSPSH, rapporte qu'il a reçu la visite d'une délégation de six travailleuses de l'entreprise de fabrication de chaussures Filanto (usine de Durrës) début septembre. Deux d'entre elles n'avaient pas 18 ans : « Elles m'ont expliqué qu'un grand nombre d'employés travaillaient sans contrat, et donc sans assurance, sans paiement des cotisations de sécurité sociale. Elles affirment qu'elles ne sont payées que huit heures de travail lorsqu'elles prestent des heures supplémentaires, qu'au total elles travaillent parfois 14 heures par jour. Elles se plaignent d'harcèlement sexuel de la part d'un cadre étranger. Elles disent que de nombreuses filles de 16 et 17 ans sont employées par Filanto, que quelques-unes ont 15 ans, et que quand l'inspection du travail rend visite à l'usine, une femme manager les prévient à l'avance et leur dit d'aller se cacher dans un entrepôt durant la visite. Il n'y a pas encore de syndicat chez Filanto ».

Les accusations de ces jeunes travailleuses devraient bien sûr être vérifiées avant de pouvoir affirmer avec certitude qu'elles sont exactes, mais tous les syndicalistes que nous avons rencontrés témoignent en tout cas du fait que cette entreprise a des pratiques très antisyndicales. Des problèmes graves dans l'utilisation des produits chimiques sont également dénoncés par les syndicats en ce qui concerne Filanto, notamment dans son usine de Tirana.

Dans le secteur de la chaussure, le travail à domicile existe pour les activités les plus simples, comme coudre à la main différents composants de matière (cuir, …) pour en faire une ébauche de chaussure ou coudre à la main certaines garnitures. Les étapes plus complexes, comme le collage des semelles, doivent se faire en usine avec un équipement adapté. Aucune étude approfondie dans toute l'Albanie ne permet d'évaluer le nombre d'entreprises qui recourent au travail à domicile. Une partie de nos interlocuteurs estiment que ce nombre est en baisse, mais sans pouvoir apporter de précisions.

Le travail à domicile implique la possibilité de voir des enfants participer aux travaux, d'autant que ce sont les familles les plus pauvres qui recourent à ce genre d'activité. A Shkodra par exemple, des familles de personnes travaillant à domicile pour l'entreprise Bertonni décrivent de très graves conditions d'exploitation (alors que le patron de Bertonni affirme ne pas recourir au travail à domicile) : « Ma fille, Aurora, est employée chez Bertonni la journée pour un salaire d'environ 100 dollars par mois, explique une dame de Shkodra (ndlr : prénom d'emprunt). Elle travaille de 6h30 à 15 heures, avec une pause de 30 minutes. Avec cinq enfants à charge, il n'est pas possible de survivre avec ce salaire. Elle essaie donc d'obtenir de Bartonni les pièces de chaussure qu'elle peut coudre à la main à la maison après sa journée de travail. Elle est payée de 1,5 à 2 dollars pour 20 paires de chaussures cousues. C'est très peu, mais le plus gros problème est le délai imparti pour terminer ce travail : très souvent, elle n'a que 24 ou 48 heures. Toute la famille l'aide pour qu'elle puisse respecter le délai, y compris sa fille âgée de 8 ans. Bertonni ne reçoit pas suffisamment de commande de ses clients que pour pouvoir nous fournir des chaussures tous les jours. Nous en recevons environ une fois par semaine. Je sais que nous ne sommes pas payés de façon juste pour notre labeur, mais nous n'avons pas d'autre choix ».

Une voisine de cette travailleuse de Bertonni témoigne : « Parfois, elle travaille jusqu'au milieu de la nuit sur ces chaussures, alors qu'elle a déjà travaillé toute la journée à l'usine, mais elle s'aperçoit vers 3 ou 4 heures du matin que malgré tous ses efforts et l'aide de ses parents et de ses enfants, elle n'arrivera pas à terminer toutes les chaussures à temps. Elle vient alors nous réveiller, nous ses voisines, et nous l'aidons car il existe une grande solidarité entre nous. Si le délai de 24 heures n'est pas respecté, seules dix paires de chaussures seront payées par la responsable de Bertonni, même si nous en avons fini dix-neuf. Pire : si vous n'avez pas respecté votre délai à une reprise, vous n'obtenez plus de chaussures à coudre à domicile durant une longue période. Or, nous en avons besoin pour nourrir nos familles. C'est pour ça que nous demandons à nos enfants de nous aider ».

Les enfants des familles de travailleurs à domicile que nous avons rencontrées vont tous à l'école, mais il leur arrive de manquer quelques jours lorsqu'ils doivent aider leurs parents à coudre des chaussures à domicile. Si l'on n'y prend garde, ces quelques jours peuvent se répéter et déboucher sur un échec scolaire, voire sur un abandon à plus long terme.

« Nous sommes conscientes de l'importance de la scolarité, explique Aurora. Pourtant, beaucoup d'enfants de notre quartier s'absentent régulièrement pour aider leurs parents qui cousent les chaussures à domicile. Nous n'avons vraiment pas le choix, sinon croyez bien que nous serions ravies de voir nos enfants avoir toutes leurs chances de faire des études ».

Il serait facile de blâmer Bertonni pour l'exploitation des travailleurs dont il se rend coupable, mais ne serait-il pas plus opportun de chercher les responsables de ces situations moyenâgeuses plus haut, du côté des grands acheteurs (italiens ou autres) qui imposent aux entreprises albanaises des prix aussi indécents qu'1,9 euro pour une paire de chaussures qui sera revendue au minimum 40 ou 50 euros dans les magasins situés à quelques heures de là, de l'autre côté de la mer Adriatique ?

Une investigation plus large dans les usines spécialisées dans la confection et les chaussures, un grand nombre de visites aux domiciles des travailleurs sont indispensables si l'on veut se faire une idée précise de l'ampleur du recours au travail des enfants dans ce secteur important de l'économie albanaise.

D) Les car wash

Le lavage de voitures est une activité où l'on retrouve de nombreux jeunes de moins de 18 ans en Albanie. Beaucoup de car wash oscillent entre économie informelle et activité officiellement enregistrée, ils n'emploient qu'une ou deux personnes. Cette petite taille éloigne les inspecteurs du travail, qui se concentrent en général sur les plus grandes entreprises. Nous avons rencontré à Korca plusieurs enfants qui ne vont plus du tout à l'école et travaillent à temps plein dans ce secteur.

« Un automobiliste paie 3 dollars pour faire laver sa voiture, je reçois 20% de cette somme, déclare Leonard, un adolescent rom de 16 ans. Je gagne environ 5 dollars par jour en travaillant de 9 à 19 heures, je donne tout cet argent à ma famille (mes parents n'ont pas de travail fixe, ils vendent des petites marchandises en rue). J'ai deux frères plus jeunes qui vont à l'école. J'aurais aimé continuer l'école, mais je n'y suis allé que quatre ans, dans le cadre d'un projet pour élèves en retard scolaire mis en place par une ONG. Je ne voulais pas aller à l'école publique après ça car les enfants de mon niveau auraient été beaucoup plus jeunes que moi. Et puis, ma famille a besoin de mon salaire pour survivre ».

Marenglen, le grand frère de Leonard, travaille dans un autre car wash de Korca. Agé de 19 ans, il a quitté les bancs de l'école à l'âge de 10 ans. « Le salaire de Leonard et le mien constituent quasiment les seuls revenus de notre famille. J'étais un bon élève à l'école, mais je n'y avais pas d'amis, les autres me cherchaient querelle souvent. Les problèmes économiques ont aussi contribué à me décider d'arrêter l'école ».

Si Leonard et Marenglen ont quitté l'école après quelques années, l'un de leurs cousins n'a quant à lui jamais été à l'école. Agé aujourd'hui de 16 ans, il travaille comme laveur de voiture depuis l'âge de six ans. « Je ne suis jamais allé à l'école parce que ça coûtait trop cher pour mes parents de m'équiper pour suivre les leçons : vêtements, cahiers, etc. Nous sommes dix membres de ma famille à nous partager une pièce, et je suis le seul qui amène un revenu régulier. Je suis parfois très honteux d'être analphabète. Je m'assieds alors avec un journal et je fais semblant que je sais le lire, pour ne pas être trop ridicule ».

E) Le tri des poubelles en rue ou sur les décharges

Dans les grandes villes albanaises, des enfants, seuls ou accompagnés de leurs parents, trient les détritus dans la décharge de la ville afin de récupérer les matières qu'ils peuvent vendre ensuite. Il s'agit d'un des travaux les plus dégradants qui existent, ce sont souvent les roms qui, poussés par l'extrême pauvreté, l'effectuent.

Un petit soutien extérieur suffit parfois à dissuader des parents de demander à leurs enfants de se livrer à cette activité et à les placer dans une école. C'est ce qui est arrivé à Korca, où l'ONG « Ndihmë për Fëmjët » (NPF - « Aider les enfants »), soutenue par le programme IPEC de l'OIT, est parvenue à convaincre de nombreuses familles roms de scolariser leurs enfants. L'aide matérielle apportée par l'ONG sous la forme de vêtements pour les enfants et d'un apport de nourriture a permis à certaines familles de pouvoir renoncer au travail de leurs enfants, au moins pour la période scolaire.

Maxime, 38 ans et père de deux garçons âgés de 11 et 12 ans, est l'un des parents roms qui ont décidé de donner une chance d'un futur plus heureux à ses enfants suite à l'intervention de NPF. Il témoigne : « Tous les jours, je pars à 5 heures du matin dans les décharges, jusque 4 heures l'après-midi, afin de récupérer les canettes. Je reçois un dollar par kilo récolté et dans les bons jours, je peux en récolter deux. J'ai toujours voulu que mes enfants aillent à l'école car je ne veux pas qu'ils se retrouvent comme moi, à l'âge adulte, avec des difficultés pour lire et écrire. J'ai commis l'erreur d'arrêter l'école après deux années quand j'étais enfant, en partie parce que j'avais de mauvaises fréquentations. Le problème est que je n'avais pas d'argent pour payer des vêtements corrects afin que mes enfants aillent à l'école. Maintenant, ils peuvent y aller, et ils ne m'accompagnent plus sur les décharges que durant les vacances scolaires, sauf lorsque NPF organise des activités récréatives à leur égard, comme le cours de cirque de cet été ».

Maxime et ses enfants ne sont pas tirés d'affaire pour autant : l'amélioration de leur situation économique ne dépend que de la poursuite du soutien de NPF, et leur logement est des plus précaire. La pièce qu'ils occupent est dépourvue de chauffage, elle a été aménagée dans d'anciens entrepôts, les sanitaires sont partagés avec quatre autres familles tout aussi démunies. Hanne, 34 ans, est l'une des voisines de Maxime. Elle vit avec son mari et un enfant adopté dans une autre petite pièce. Elle est capable de broder, mais ne trouve plus de débouché dans ce domaine depuis qu'un homme qui lui achetait sa broderie pour aller la revendre en Grèce toute proche ne vient plus chez elle (il lui payait environ 10 dollars pour trois jours de travail). Elle parcourt donc les rues à la recherche de canettes à recycler. « Je le fais depuis plusieurs années avec mon fils, qui a huit ans, car je ne pouvais le laisser seul à la maison. Il va maintenant pouvoir être accueilli dans une école grâce à l'aide de NPF, je ne devrai donc plus l'amener avec moi. C'est un travail très dur et de plus en plus de gens l'exercent. Il y a donc plus de compétition entre ramasseurs et je dois maintenant partir au beau milieu de la nuit si je veux avoir une chance de récupérer des canettes car si j'arrive à 5 heures du matin, d'autres sont déjà passés avant moi et il n'en reste quasiment plus ».

F) La mendicité

Des enfants sont contraints par leurs proches de mendier dans les rues des grandes villes, seuls ou en compagnie d'adultes. Dans le centre de Tirana par exemple, des enfants âges parfois d'à peine trois ou quatre sont déposés seuls sur les trottoirs pour susciter la pitié des passants. Des adultes les surveillent de loin et viennent régulièrement collecter l'argent déposé près de ces enfants. Ces adultes sont souvent des proches ou des parents directs des enfants, mais une partie des enfants ont été « loués » à leurs parents par des personnes qui connaissent les familles et organisent les réseaux de mendicité.

La grande majorité de ces enfants contraints à mendier sont d'origine rom. Selon la municipalité de Tirana, ils seraient au moins 150 dans ce cas identifiés par les travailleurs sociaux dans quelques quartiers de la capitale, mais ils pourraient être plusieurs centaines pour toute la région de Tirana, et a fortiori pour toute l'Albanie. La majorité d'entre eux a moins de 10 ans et n'est jamais allée à l'école.

Rien grand-chose n'est fait à l'heure actuelle pour venir en aide à ces enfants. Les policiers qui constatent ces situations sont désemparés car ils n'ont pour le moment guère d'endroits où ils pourraient référer ces enfants. Une unité de protection des droits de l'enfant a été créée il y a peu au sein de la municipalité de Tirana, elle a pour projet de créer un centre où pourraient être amenés les enfants qui mendient dans la ville. Ils pourraient y recevoir un traitement médical, une orientation scolaire, mais il ne s'agirait pas d'un centre d'accueil à long terme.

L'objectif de la municipalité serait plutôt de responsabiliser leurs parents, de leur rappeler leur devoir de scolariser l'enfant, de ne pas contraindre leurs enfants à mendier, etc. Les enfants retourneraient donc dans leur famille après quelques temps, ce n'est que dans les cas extrêmes (récidive, absence totale de responsabilisation des parents, …) que les enfants seraient confiés à long terme à des institutions spécialisées (orphelinat).

A Shkodra, l'ONG « Every Child », partenaire du Programme IPEC, est déjà parvenue à convaincre des parents qui mendient de ne plus se faire accompagner par leurs enfants. Grâce à une petite aide alimentaire et à une sensibilisation à l'importance de la scolarité, une mère de quatre enfants d'origine rom a décidé que ses deux plus jeunes filles (âgées de 10 et 12 ans) ne mendieraient plus avec elle en rue mais iraient à l'école. En ce qui concerne les deux plus grandes, âgées de 16 et 18 ans, il est trop tard pour poursuivre une scolarité, et la famille préfère qu'elles ne travaillent pas à l'extérieur de l'appartement afin de préserver leur réputation en vue d'un mariage…

G) La construction

La construction est un secteur en pleine expansion actuellement en Albanie. Presque tous nos interlocuteurs ont souligné que le recours au travail des enfants est exceptionnel dans ce secteur car les employeurs préfèrent les hommes adultes, plus forts et disponibles en très grand nombre sur le marché du travail.

Sheriff Bulku, président du Syndicat des travailleurs de la construction (membre de BSPSH), pense quant à lui que pas moins de 20% des travailleurs de la construction sont âgés de moins de 16 ans. « Un très grand nombre de travailleurs de la construction sont employés sans contrat de travail, explique-t-il, raison pour laquelle des mineurs peuvent être engagés. Les employeurs les paient moins. Les inspections du travail ne sont pas efficaces : parfois, un building entier est construit avec à peine quelques travailleurs employés en bonne et due forme par la société de construction, le reste est employé au noir. Les inspecteurs du travail s'en rendent compte, mais n'agissent pas ».

Son homologue de la KSSH, Riza Bengasi, président de la Fédération syndicale de la construction, du bois et des services publics d'Albanie, est d'un avis contraire concernant le travail des enfants dans ce secteur : selon lui, les seuls enfants qui travailleraient dans la construction en Albanie le font pour aider leurs parents à construire leur propre maison, il n'y aurait quasiment aucun cas de travail d'enfant dans des entreprises de construction enregistrées.

Les accidents rapportés de temps à autre dans les médias albanais révèlent en tout cas que des enfants sont bel et bien employés dans la construction en Albanie, même s'il est difficile de se faire une idée précise de l'ampleur du phénomène sans investigation plus poussée. Ainsi, les journaux albanais de début septembre 2004 rapportent la mort d'un enfant de 14 ans qui travaillait comme peintre sur un chantier de construction dans la localité de Cërrik (non loin d'Elbasan). Il est tombé d'un échafaudage. Lors de faits divers tragiques comme celui-là, les journaux rappellent d'autres accidents mortels impliquant des enfants sur des chantiers de construction, ils rappellent à quel point ces enfants sont exploités en recevant des salaires inférieurs aux adultes employés sur les mêmes chantiers.

H) Les mines

Selon Gëzim Kalaya, président de BSPSH (Confédération des syndicats indépendants d'Albanie) et lui-même ancien travailleur des mines, des jeunes de moins de 18 ans sont employés dans différentes mines du pays sans contrat de travail ni équipement de protection adéquat. Gani Lami, président de la branche de Tirana de BSPSH et lui aussi ancien mineur, confirme : « Ce sont des adolescents de 16 ou 17 ans. On les trouve notamment dans des mines de chrome. Ca se passe entre autres à Bater, Bulqiza, Borje et Klos. Ils ne gagnent pas plus de 55 euros par mois ».

Plus d'investigations seraient nécessaires pour confirmer la présence de travailleurs de moins de 18 ans dans le secteur minier ainsi que son ampleur.

I) Le nettoyage des vitres de voitures aux carrefours des grandes villes

C'est notamment le cas à Tirana. Selon certains de nos interlocuteurs, des réseaux organisent cette activité, des membres de la famille des enfants travailleurs y sont mêlés.

J) Autres activités de l'économie informelle

Une partie des types de travaux mentionnés ci-dessus font déjà partie de l'économie informelle et sont ceux qui ont été le plus fréquemment cités par mes interlocuteurs.

Tous les domaines de l'économie informelle sont cependant concernés par le travail des enfants. On peut notamment citer :
-  les petits boulots de serveur ou de plongeur dans certains cafés et restaurants ;
-  les activités de chargement et déchargement de camions ou de remplissage d'entrepôts ;
-  la production d'objets artisanaux ;
-  l'aide aux mécaniciens dans les petits garages ;
-  le cirage de chaussures en rue ;
-  la vente des tickets dans les transports en commun ;
-  le transport des bagages à l'aéroport, etc.

Nous avons rencontré Ahmed, un garçon rom âgé de 14 ans habitant Shkodra, qui n'était jamais allé à l'école avant que sa famille ne soit aidée par l'ONG « Every Child », partenaire du Programme IPEC. Il aide son père lorsque celui-ci a l'occasion de travailler au chargement des camions pour une petite entreprise de Shkodra. « Dix autres enfants travaillent de temps à autre dans cette entreprise, explique-t-il. J'ai commencé à y aider mon père dès l'âge de 10 ans. C'est un travail difficile et un peu dangereux car il faut faire vite, j'ai parfois les doigts coincés entre les caisses à charger ou décharger des véhicules. Je reçois entre 4 et 8 euros par jour pour ce travail. Je vais à l'entreprise le matin, de 5 heures à 11 heures ou midi, puis je le repose un peu et je vais suivre les cours organisés par « Every Child » de 15 à 17 heures ».

Le père d'Ahmed, âgé de 48 ans, explique qu'avec une femme et quatre enfants à la maison (deux autres sont partis à Tirana), il ne lui était pas possible de financer la scolarité de ses enfants avant l'aide alimentaire apportée par « Every Child ». « Nous avons vraiment besoin de l'argent gagné par Ahmed pour nous acheter assez à manger, explique-t-il. Ca me fait plaisir qu'il puisse maintenant aller un peu à l'école, mais sans l'aide alimentaire, ça n'aurait pas été possible car il faut acheter les fournitures, les vêtements pour envoyer un enfant à l'école. Je suis courageux, je suis prêt à faire les travaux les plus dégradants si nécessaire, mais il n'y a pas d'emploi régulier pour des gens comme moi, issus de la communauté rom, nous sommes discriminés. Je consacre presque tous mes revenus à l'achat de nourriture et aux soins médicaux de ma fille, qui a 18 ans et souffre de problèmes de circulation du sang. J'espère que mes enfants auront plus de chance que moi dans la vie. Ahmed saura au moins lire et écrire, ça l'aidera certainement ».

K) Les trafics

Il ne s'agit bien entendu pas d'une activité en tant que telle mais en dehors des dizaines de milliers d'enfants albanais au travail, il faut rappeler que des milliers d'autres ont été victimes de trafics vers les pays étrangers (entre 5.000 et 15.000 selon les diverses estimations). La Grèce et l'Italie ont été les premières étapes de ces trafics, mais certains ont ensuite été emmenés dans d'autres pays d'Europe occidentale.

Les réseaux qui organisent ces trafics contraignent le plus souvent les enfants à la mendicité, à la prostitution ou à la vente de petites marchandises dans les rues. Des cas de disparition d'enfants sont également signalés à travers l'Albanie, et des affaires ignobles de trafics d'organes ont été révélées au grand public.

Ce rapport ayant pour objet la situation des enfants qui travaillent en Albanie, nous n'entrerons pas dans les détails concernant ces trafics. Des publications récentes du Programme IPEC de l'OIT, de l'ONG « Terre des hommes » ainsi que du CHRCA (Children's Human Rights Centre of Albania) ont étudié en détails les trafics d'enfants albanais vers les autres pays européens.

Il semble que l'ampleur des trafics ait quelque peu diminué ces derniers temps, en partie grâce aux actions des autorités albanaises (notamment pour renforcer sa législation et les peines à l'encontre des trafiquants), à la coopération entre polices albanaise et italienne (par exemple, pour la lutte contre les « speed boats » qui amenaient de nombreuses victimes de trafics en Italie), aux actions de prévention menées par des ONG (dont certains soutenues par IPEC) dans les zones les plus à risque et à la prise de conscience d'une partie de la population des dangers des départs à l'aventure vers l'étranger. L'appât du gain (un enfant albanais mendiant dans les rues d'Athènes reçoit en moyenne 30 euros par jour) continue toutefois à motiver certaines familles à laisser leurs enfants aux mains des trafiquants, ou des jeunes vivant dans des familles à problème à tenter leur chance à l'étranger.

 

Principales raisons expliquant le travail des enfants en Albanie


Différents facteurs socio-économiques se combinent pour expliquer l'existence du travail des enfants en Albanie. Dans « socio-économiques », ce sont souvent les aspects économiques qui sont présentés comme causes principales, mais les raisons de type « socio » sont au moins aussi importantes : bien des familles albanaises très pauvres luttent d'arrache pied pour pouvoir envoyer leurs enfants à l'école, alors que d'autres, parfois moins pauvres, ne les y envoient pas.

Le travail d'un enfant, son décrochage scolaire ou le fait qu'il n'ait jamais été à l'école ne dépend généralement pas d'un seul facteur mentionné dans la liste suivante, mais bien d'une combinaison entre plusieurs d'entre eux, raison pour laquelle nous n'avons pas voulu tenter de les classer par ordre d'importance.

A) La situation économique

Le chômage

Pour les syndicats albanais, le manque d'emplois est le facteur le plus important qui explique la pauvreté des familles, et donc le recours au travail des enfants. Les statistiques officielles parlent de 15% de chômage, mais dans certaines villes, les syndicats signalent que ce taux atteint 35% ou plus. Les syndicats déplorent aussi aussi le fait que plus de 65% des personnes au chômage le sont à long terme, soit depuis plus d'un an. Le niveau des allocations de chômage, environ 30 euros par mois, ne permet absolument pas à une famille de couvrir ses besoins essentiels. Rappelons que le budget nécessaire à l'équipement d'un écolier est d'environ 30 euros par an.

Le niveau des salaires

Le niveau des salaires albanais est l'un des plus bas d'Europe alors que le coût de la vie n'a cessé d'augmenter ces dernières années. « Le salaire minimal est de 80 euros par mois actuellement en Albanie, le salaire moyen de 160 euros par mois, explique Kastriot Muco. Or, les prix des marchandises ont augmenté, ils ne sont plus nettement inférieurs à ceux que l'on trouve en Europe occidentale. Selon une étude menée sur une base tripartite il y a deux ans, une famille composée de quatre membres aurait besoin de 300 euros par mois pour vivre décemment. Une grande part de la population active albanaise se situe en dessous de ce niveau. Une revalorisation des salaires aboutirait indéniablement à une amélioration de la situation des enfants en Albanie ».

Les migrations internes

Le manque de possibilités de gagner sa vie dans les régions reculées d'Albanie a incité et incite encore des milliers de familles à se déplacer vers les centres urbains. Ces migrations internes, fortement limitées durant la période dictatoriale, ont suscité la création de grandes banlieues autour des principales villes, des banlieues où les constructions se sont souvent faites de façon anarchique, sans organisation planifiée.

Le nombre d'emplois disponibles dans les régions urbaines demeure toutefois beaucoup plus faible que celui des migrants. Pour pallier aux besoins alimentaires de base de la famille, de nombreux parents se sentent contraints de demander à leurs enfants de travailler. L'un des petits boulots les plus fréquemment effectués par ces enfants de familles migrantes consiste à vendre de petites marchandises (cigarettes, fruits, chewing-gums, accessoires de téléphone mobile, etc.) dans les centres des villes où ils se sont installés.

Le cas de Rifat, 36 ans, père d'une famille de cinq enfants installée depuis six ans à Kanza (nord de Tirana), illustre bien la difficulté de s'en sortir vécues par les familles migrantes. Trois de ses enfants ont moins de six ans et ne vont donc pas encore à l'école, l'aîné a 10 ans et fréquente l'école, mais le deuxième a sept ans et Rifat se demande comment il va pourvoir payer sa scolarité. « Les élèves reçoivent gratuitement les livres d'étude, mais il faut quand même que nous trouvions au moins 30 euros par enfant scolarisé pour payer les fournitures et quelques vêtements. C'est très difficile pour une famille comme la nôtre : nous avons quitté le village de Lukan, dans le nord du pays, pour venir près de Tirana afin de vivre moins pauvrement, mais les emplois sont rares ici. Je suis ouvrier de construction, mais je ne trouve du travail qu'au jour le jour. C'est payé 8 ou 10 euros par jour au maximum, et je ne trouve du travail qu'environ 10 jours par mois. Je perçois une allocation de chômage de 20 euros par mois. Or, pour vivre correctement avec une famille de sept personnes (cinq enfants, ma femme et moi), il faudrait 300 ou 400 euros par mois. Avec180 euros par mois, nous pourrions survivre, mais il faut encore ajouter des frais de soins médicaux en hiver car nous n'avons pas de chauffage et les enfants tombent souvent malade. Je voudrais que tous mes enfants terminent l'école primaire, mais je ne vois pas comment je vais pouvoir financer leur scolarité ».

Les migrations de familles à l'intérieur du territoire albanais ont également des conséquences administratives : certaines familles n'accomplissent pas les formalités pour s'inscrire dans les municipalités où elles vont habiter, ce qui complique le contrôle du respect de la scolarisation obligatoire des enfants. Certaines familles migrantes ont par ailleurs conservé un logement dans leur région d'origine, et accomplissent des aller et retours entre l'ancien et le nouveau lieu d'habitation. La scolarité des enfants est perturbée par ces aller et retour.

B) Le manque ou l'absence d'écoles ou d'enseignants dans certaines régions reculées

Le manque ou l'absence d'écoles et/ou d'enseignants dans certaines régions reculées d'Albanie est en partie la conséquence du phénomène de migrations internes décrit plus haut. Ce déficit de possibilités d'être scolarisé dans certaines régions reculées peut avoir des conséquences sur l'absentéisme scolaire dans les régions urbaines également : si les enfants de plus de 9 ou 10 ans ne sont jamais allés à l'école (ou très peu) avant que leurs familles viennent s'établir dans des régions urbaines, ils se sentent trop âgés pour suivre les cours de première ou deuxième primaire en compagnie d'enfants de six ou sept ans.

C) Les dysfonctionnements dans certaines familles

Les familles monoparentales ou recomposées sont de plus en plus nombreuses en Albanie. Divorces, départ à l'étranger d'un des parents sont parmi les causes de cette évolution. L'accroissement des difficultés économiques provoque aussi davantage de maladies chroniques graves qui aboutissent au décès d'un parent ou à la nécessité de consentir d'importants efforts pour le maintenir en vie. La détérioration de l'économie a poussé des milliers de familles albanaises dans des situations de désespoir, parfois dans l'alcoolisme.

« Un indice de ce désespoir est que le nombre de suicides a fortement augmenté ces dernières années alors qu'ils étaient rares sous le système totalitaire, explique Kastriot Muco. On constate aussi que les tensions montent au sein des familles, avec notamment une augmentation des crimes entre conjoints ». La violence conjugale est répandue : selon des donnés de l'UNICEF, environ 59% des enfants albanais affirment être témoins de formes de violence à la maison.

Ces dysfonctionnements familiaux ont bien sûr des conséquences négatives sur les enfants. Les familles déchirées ne considèrent généralement pas la scolarité d'un enfants comme une priorité, et même si l'enfant va à l'école, il sera bien moins suivi par ses parents ou proches dans les familles en crise.

D) Le manque de prise de conscience de l'importance de la scolarité dans certaines familles

Il ne se trouve probablement aucune famille en Albanie pour affirmer que la scolarisation ne sert à rien. Il est certain par contre que pour beaucoup de familles en difficulté, offrir une scolarité normale aux enfants n'est pas une priorité. Comme déjà mentionné plus haut, 25% de la population albanaise vit avec moins de deux dollars par jour. Pour ceux-là, la priorité est de gagner suffisamment d'argent pour pouvoir nourrir chaque jour la famille, payer les médicaments en cas de maladies (plus fréquentes dans les populations défavorisées sur le plan économique), acheter des vêtements chauds pour survivre dans des taudis sans chauffage durant l'hiver, etc.

Ceci dit, même dans les situations économiques les plus désespérées, des parents trouvent les ressources pour envoyer leurs enfants à l'école s'ils sont réellement convaincus de l'importance cruciale de la scolarisation. Et c'est là que le bât blesse pour une partie des familles en difficulté : le manque de perspective d'emplois pour certains, l'absence de tradition familiale d'envoyer les enfants à l'école pour d'autres (notamment chez beaucoup de Roms), voire une combinaison entre ces raisons et d'autres, incitent une partie des familles albanaises à négliger l'importance de la scolarisation.

Certaines écoles mettent tout en œuvre pour convaincre les parents de l'importance de la scolarité. C'est le cas notamment à Kamza, une localité du nord de Tirana où l'on trouve l'une des plus grandes écoles primaires d'Albanie. Elle compte 2.600 enfants. Ses statistiques montrent que le nombre d'élèves qui abandonnent l'école en cours d'années est passé de 80 pour l'année scolaire 1999-2000 à 15 en 2003-2004. Dans cette région où la grande majorité des habitants sont des migrants venus du Nord de l'Albanie, le directeur de l'école, Zyber Sinani, explique qu'un accompagnement des parents par les enseignants, la direction de l'école et d'autres parents a contribué à cette réduction de l'abandon scolaire : « Tant la direction que les comités de parents ont essayé de motiver les enseignants à rendre visite aux familles des enfants qui n'assistent plus aux leçons. Les enseignants peuvent avoir une grande force de persuasion auprès des parents, ils peuvent leur faire comprendre à quel point la scolarisation est importante. Une fois par mois, nous organisons aussi une rencontre entre tous les parents d'enfants, classe par classe. Les parents des enfants qui ont de bons résultats scolaires ont ainsi l'occasion de partager leur expérience avec ceux dont les enfants ont plus de difficultés. Nous essayons de conseiller au mieux ces parents et si les résultats ne s'améliorent pas, nous encourageons là aussi les enseignants à se rendre au domicile des élèves pour tenter de trouver des solutions ».

E) La mauvaise application des lois concernant l'âge minimum pour travailler et l'obligation scolaire

Les sanctions sont rares pour les personnes qui ont employé des mineurs en dessous de l'âge légal. Les inspecteurs du travail, même lorsqu'ils ont reçu une formation spécifique sur le travail des enfants, sont souvent démunis pour s'attaquer au problème : trop peu nombreux, très mal équipés, ils sont confrontés à la falsification des papiers de certains travailleurs et ne voient pas bien comment poursuivre les employeurs de l'économie informelle, de loin les plus nombreux.

« Je sais que des marchands emploient des enfants sur le marché, reconnaît une inspectrice du travail de Skhodra, mais ces échoppes ne sont pas enregistrées, comment les poursuivre ? A part les signaler aux services de taxation, je ne vois pas bien ce que je pourrais faire. Et puis, si l'on arrête l'activité de l'employeur, qu'adviendra-t-il de l'enfant ? Est-ce que sa situation ne sera pas pire lorsqu'il sera sans emploi ? ».

Comme expliqué plus haut, les violations des dispositions légales concernant l'obligation scolaire ne sont guère plus poursuivies par les autorités albanaises. Personne ne s'étonne, dès lors, de voir ces dispositions à ce point bafouées.

F) La « Vendetta »

Le crime commis pour cause de vengeance repose sur une tradition vieille de plusieurs siècles dans certaines régions d'Albanie, principalement dans le Nord et le Nord-Ouest du pays. La vengeance peut être voulue par une famille à l'encontre d'une autre à la suite d'une offense, d'un autre crime, d'une dispute liée à la répartition des terres, etc.

« La vendetta avait été fortement réprimée par les autorités albanaises durant la période de dictature, explique Kastriot Muco, président de la confédération KSSH, mais elle est réapparue depuis, avec un aspect aggravant : parfois, la vengeance s'applique maintenant aussi aux femmes et aux enfants de la famille visée, alors qu'il s'agissait d'une pratique interdite selon les vieilles lois régissant la vendetta ».

Plusieurs ONG se sont données pour mission d'essayer de réconcilier les familles impliquées dans les vendettas, mais elles ne parviennent pas à un règlement pacifique dans tous les cas. Etant donné le caractère clandestin et illégal du phénomène, il serait très aléatoire de citer des chiffres concernant le nombre de cas de vendettas qui existent pour le moment en Albanie, mais il est certain que des centaines de familles sont concernées. Les enfants de ces familles sont contraints de ne plus quitter leur domicile car leurs parents craignent qu'ils soient assassinés. Ils ne vont dès lors plus à l'école.

« Pour remédier à l'interruption de scolarité des enfants de familles impliquées dans les vendettas, les syndicats ont contribué à mettre la pression pour que des enseignants soient déchargés d'une partie de leurs heures de cours habituelles pour se rendre dans les domiciles des familles concernées et y donner des cours particuliers aux enfants. Ils luttent ainsi contre le risque important d'abandon scolaire qui guette l'enfant au terme de la période de vendetta, abandon qui mènerait très probablement l'enfant à travailler ».

Les sydnciats sont toutefois conscient que les opinions sont divisées quant à l'opportunité d'offrir ces cours à domicile, car cette solution consiste à entériner une vendetta alors qu'il faut au contraire lutter contre ces vengeances sans fin.

Vu le manque d'enseignants dans certaines régions et les divergences d'opinion mentionnées plus haut, il semble que tous les enfants menacés par les vendettas ne reçoivent pas les visites régulières d'enseignants à domicile.

G) L'attitude envers certaines minorités

En Albanie comme dans de nombreux autres pays, les communautés roms ne sont pas bien considérées par une partie de la population, qui n'a des roms qu'une image de mendiants.

Plusieurs enfants roms nous ont dit qu'ils ne se sentaient pas bien à l'école, qu'ils étaient plutôt au fond de la classe, parfois délaissés par les enseignants, parfois l'objet de quolibets ou de coups de la part des autres élèves. Les grandes difficultés économiques vécues par de nombreux roms les empêchent en général de payer des vêtements neufs à leurs enfants, ce qui renforce leur image négative auprès d'une partie de la population.

Vu le temps imparti à notre recherche, il nous est difficile d'évaluer à quel point cette attitude discriminatoire est répandue dans les écoles et quel est son niveau d'intensité réel. Plus d'investigations seraient nécessaires pour se prononcer avec certitude sur la discrimination, mais le problème existe. Nos interlocuteurs situés hors de la communauté rom (syndicats, ONG, enseignants, …) affirment que les cas de discrimination sont rares dans les écoles. Un syndicaliste du secteur de l'enseignement estime qu'il est difficile pour les enfants roms de demeurer concentrés durant toute une demi-journée de classe. Il souligne que leur manque de motivation est aussi dû au fait que lorsqu'une offre d'emploi se présente, à niveau égal de qualification, ce ne sera pas un jeune rom qui sera engagé.

Un autre type de minorité souffre de discriminations dans sa scolarité, celui des enfants présentant un handicap physique. Selon l'UNICEF, sur les 12.000 enfants dans ce cas en Albanie, 94% ne vont pas à l'école car les bâtiments scolaires ne sont pas adaptés pour les accueillir.

H) La déception par rapport aux conditions d'enseignement

Les classes surpeuplées dans les villes, le manque de formation et la perte de motivation de certains enseignants découragent parfois les parents les plus pauvres de faire les sacrifices nécessaires à financer la scolarisation de leurs enfants (achats de matériel scolaire, de vêtements « corrects », etc.).

« Les choses ont bien changé depuis la période où j'étais moi-même à l'école, explique ce père de 8 enfants habitant Shkodra, d'origine rom. Il y a bien trop d'élèves par classe, et certains enseignants ont perdu leur motivation, ils n'aident pas les enfants en difficulté, surtout s'ils sont d'origine rom. Dans ces conditions, je me demande pourquoi j'enverrais mes enfants à l'école. Il vaut peut-être mieux qu'ils apprennent un travail sur le tas ».

 

L'opinion publique albanaise concernant le travail des enfants


A travers les interviews avec de nombreux interlocuteurs de tous bords, il ressort que l'opinion publique albanaise est surtout choquée lorsque le travail des enfants prend des formes extrêmes, spectaculaires (mendicité, recyclage des poubelles, etc.) ou lors des trafics d'enfants.

La population banalise par contre les situations d'enfants qui vendent des petites marchandises dans la rue, elle ne s'émeut guère des situations d'enfants qui quittent l'école avant la fin de la période d'obligation scolaire. Elle ne fait souvent pas le lien, par exemple, entre la situation d'un enfant qui quitte l'école et le risque qu'il devienne impliqué dans les pires formes de travail d'enfants ou les trafics.

Comme presque partout dans le monde, la population considère bénéfique le travail léger d'un adolescent durant les périodes de congé scolaire (bénéfique pour leur formation, leur autodiscipline, contribution au revenu familial, …). Il semble toutefois qu'une partie des Albanais fassent la confusion entre ces aspects positifs et la situation d'enfants qui travaillent à temps plein sans ne plus aller à l'école.

Ce serait particulièrement le cas dans les campagnes, où des situations dans lesquelles un enfant abandonne l'école à un stade précoce pour aider ses parents dans le travail agricole ne choquent guère une bonne partie de la population.

Le même constat prévaut dans les quartiers situés autour des usines de chaussure, où peu d'habitants s'offusquent réellement de voir des filles de 14 ou 15 ans falsifier leurs papiers pour être engagées par ces usines. La formation des enfants, la nécessité de contribuer à la survie économique de la famille servent d'excuses à bon nombre d'Albanais pour ne pas s'émouvoir de ces situations. Tous préfèreraient voir les enfants poursuivre leur scolarité, mais vu les circonstances, ils ont tendance à fermer les yeux sur le travail des enfants lorsqu'il ne prend pas des formes extrêmes.

Certains de nos interlocuteurs soulignent par ailleurs que bon nombre d'Albanais n'ont pas encore conscience des dangers liés à un départ à l'étranger, notamment lorsqu'il s'agit d'enfants. Dans la région du Nord et du Nord-Est notamment, il semble que le mariage des filles à un âge très jeune soit encore assez répandu, et que cela débouche dans quelques cas sur une situation où le mari ou des proches du mari arrangent un départ à l'étranger (Italie, Grèce, Kosovo, etc.) où la fille peut être contrainte à la prostitution.

Des cas de ce genre ont fait la une des médias albanais, mais il reste encore du travail de sensibilisation à effectuer avant que toutes les familles n'aient entendu parler de ces risques.

 

Exemples d'actions possibles de la part des syndicats albanais


Il est certain qu'une amélioration des conditions de vie (qui passe notamment par une baisse importante du niveau du chômage) est un élément qui favorisera une réduction de l'ampleur du travail des enfants en Albanie. Les syndicats albanais mettent la pression envers le gouvernement et les employeurs du pays à ce sujet. La détérioration de l'économie albanaise n'est toutefois pas seule responsable du travail des enfants.

Comme nous l'avons signalé plus haut, beaucoup de familles albanaises pauvres parviennent à envoyer leurs enfants à l'école parce qu'elles luttent avec acharnement pour y arriver, parce qu'elles considèrent l'enseignement comme une priorité. Les syndicats, en tant qu'acteurs clés dans une société démocratique, peuvent user de toute leur influence pour agir sur les facteurs non économiques qui expliquent le travail des enfants. Ils peuvent le faire seuls ou en coopération avec plusieurs types d'autres acteurs : gouvernement et autorités locales, organisations non gouvernementales, employeurs, organisations internationales, etc.

Ceci dit, pour que les syndicats albanais s'engagent dans des actions de lutte contre le travail des enfants, il faut qu'ils soient eux-mêmes sensibilisés à cette question. Ce n'est pas encore le cas pour un certain nombre d'entre eux. Les syndicats d'enseignants des deux grandes confédérations (BSPSH et KSSH) semblent bien conscients du problème et de la nécessité de s'y attaquer, mais parmi les autres syndicats sectoriels, la prise de conscience est très variable. Tous les dirigeants syndicaux albanais ne sont pas au courant des définitions internationales du travail des enfants, beaucoup ne considèrent pas encore la lutte contre le travail des enfants comme une de leurs priorités.

Un dirigeant syndical albanais nous disait ainsi en septembre dernier que selon lui, « les enfants qui travaillent pour vendre des marchandises dans les rues sont une situation typique des pays pauvres, tout comme les enfants qui travaillent dans les champs avec leurs parents sans aller à l'école. Ce n'est pas vraiment une exploitation des enfants. Ca ne veut pas dire qu'il ne faille pas s'occuper de cette situation, mais ce n'est pas une priorité syndicale, nous n'avons pas les outils pour agir à ce niveau ».

Avant de dresser une liste de quelques possibilités d'action des syndicats albanais dans la lutte contre le travail des enfants, nous souhaitons mentionner une initiative du gouvernement albanais et d'IPEC à laquelle le mouvement syndical est associé. Il s'agit du Comité national sur le travail des enfants et de l'Unité contre le travail des enfants.

Sous la coupe du ministère du Travail, le Comité national sur le travail des enfants comprend notamment des représentants des ministères de l'Education, de la Justice, d'ONG, de la Présidence, d'organisations d'employeurs et de travailleurs. Le président de la Fédération syndicale de l'enseignement et de la science d'Albanie (FSASH), Xhafer Dobrushi, y représente les syndicats. Ce comité coordonne le travail des différentes entités concernant le travail des enfants, il analyse la législation albanaise, fait des propositions d'amendements à cette législation, mène des recherches au sujet du travail des enfants, …

Une « unité contre le travail des enfants » (Child Labour Unit) a également été créée au sein du ministère du Travail. Elle comprend actuellement une employée à temps plein et deux employés à mi-temps. Cette unité sert de bras exécutif au Comité national sur le travail des enfants, elle favorise la coopération régulière entre toutes les entités concernées par ce problème (ministères, ONG, police, inspecteurs scolaires, syndicats, …) et a notamment pour ambition de réaliser une enquête tant qualitative que quantitative sur le travail des enfants en Albanie.

Cette unité organise aussi différentes activités pratiques, comme la réalisation de posters au sujet du travail des enfants ou des formations pour les inspecteurs du travail. Ceux-ci reçoivent une formation spécialisée sur le travail des enfants : comment l'identifier, comment interviewer les enfants, où référer les cas, comment collaborer avec les autres intervenants (police, inspecteurs scolaires, ONG, etc.), contenu des lois à ce sujet, etc. 27% des inspecteurs du travail albanais ont reçu ce genre de formation jusqu'ici.

Passons maintenant en revue quelques exemples d'actions possibles de la part des syndicats albanais à l'encontre du travail des enfants. Ces exemples sont le fruit des interviews menées avec nos interlocuteurs et d'actions menées par des syndicats dans d'autres pays confrontés au travail des enfants. Cette liste n'est bien entendu pas exhaustive.

Chaque syndicat, fédération ou confédération a le devoir de s'opposer au travail des enfants, et peut réfléchir à des actions ou politiques à mettre en pratique. La discussion de ces possibilités d'action est l'objet de la table ronde suivant la Conférence organisée par la CISL à Tirana ces 11 et 12 octobre 2004.

1) Les syndicats d'enseignants

On note une évolution positive dans les priorités d'action des syndicats d'enseignants albanais, qui consiste à élargir la défense des enseignants afin de s'intéresser à l'ensemble du système scolaire, y compris la qualité de l'enseignement, les infrastructures scolaires et la fréquentation scolaire de tous les enfants. Les syndicats d'enseignants veulent faire passer l'idée que l'enfant n'est pas qu'un objet d'éducation mais bien un sujet d'éducation. Ils expliquent que l'on porte encore trop peu d'attention au fait qu'un enfant ne se présente plus à l'école, ils veulent faire comprendre à chacun qu'il s'agit d'un premier pas vers le travail des enfants, puis peut-être vers un trafic.

Le but est donc que les enseignants prêtent davantage d'attention aux enfants à problème : ceux qui ont de mauvais résultats, ceux qui sont marginalisés, ceux qui commencent par s'absenter fréquemment et finalement ne viennent plus à l'école. Les enseignants sont en effet en première ligne pour s'apercevoir de ces problèmes, ils sont les premiers à constater lorsque des élèves s'absentent de plus en plus fréquemment et peuvent intervenir avant que la situation ne s'aggrave, agir avec les communautés et administrations locales, les parents, éventuellement les ONG.

Les syndicats voudraient pouvoir mieux former les enseignants à ce sujet, leurs montrer quels sont les premiers signes d'un abandon scolaire, les motiver et leur apprendre à réagir au plus vite.

Sensibiliser tous les délégués syndicaux

Le syndicat SFASH a déjà pris quelques initiatives pour sensibiliser ses délégués à la question du travail des enfants. « Une vingtaine de nos dirigeants ont participé, voici deux ans, à un séminaire d'IPEC concernant le travail des enfants, explique Xhafer Dobrushi, président de la Fédération syndicale de l'enseignement et des sciences d'Albanie (SFASH- Federata E Sindikatave te Asrimit dhe Shkences, affiliée à la KSSH et qui compte 22.000 membres) : conventions internationales, législation albanaise, conséquences d'un abandon scolaire, quelle réaction avoir en cas de décrochage, etc. D'autres séminaires régionaux ont suivi par la suite. Au total, environ 70 délégués de notre syndicat y ont participé. Le travail des enfants devient une question de grande mportance pour SFASH. Il fera d'ailleurs l'objet d'une résolution lors de notre prochain congrès, en novembre 2004. Nous désirons utiliser le réseau des enseignants membres de SFASH pour mobiliser l'opinion publique contre le travail des enfants. Nous essayons aussi d'attirer l'intérêt des autres fédérations syndicales sur cette question ».

Augmenter le nombre de délégués des syndicats d'enseignants dans les séminaires de sensibilisation à la question du travail des enfants est important si l'on veut que le message passe dans tous les districts du pays, même les plus reculés. L'utilisation des médias syndicaux est très utile également. Les syndicats peuvent utiliser leurs revues pour publier des articles sur cette question, réalise des posters en langue albanaise pour sensibiliser au travail des enfants, etc. Plus généralement, ils peuvent aussi susciter la réalisation d'émissions à la télévision ou à la radio sur le travail des enfants afin de toucher une plus grande part de la population albanaise.

Pressions sur les autorités

Les syndicats d'enseignants sont bien placés également pour mettre la pression au niveau national sur le gouvernement afin qu'il fasse respecter les lois concernant l'obligation scolaire et le travail des enfants, et au niveau local sur l'administration pour qu'elles suivent les familles dont les enfants ne vont pas ou plus à l'école.

Trafics d'enfants

Amener les enseignants à aborder régulièrement la question du trafic avec leurs élèves pourrait être une autre action des syndicats. Certains jeunes Albanais ont déjà entendu parler des dangers d'un départ à l'étranger, mais comme dans tous les pays confrontés à de grands problèmes économiques, ils ont souvent tendance à se dire qu'à eux, ça n'arrivera pas ou que de toute façon, leur situation ne peut être pire à l'étranger. Un dialogue régulier entre enseignants et élèves à ce sujet, avec présentation de cas où l'aventure a très mal tourné pour l'enfant albanais, pourrait renforcer leur attention à ce sujet.

Des ONG sont actives dans la diffusion de ces messages, mais elles n'ont pas le même rayon d'action que les syndicats d'enseignants, qui ont des membres dans toutes les régions du pays.

A noter également que le gouvernement albanais collabore avec des ONG, IPEC et d'autres programmes ou organisations pour réintégrer au mieux les victimes de trafics qui sont de retour en Albanie. Les membres des syndicats d'enseignants pourraient éventuellement être impliqués dans les programmes de réinsertion, via une collaboration avec les différents acteurs : suivi du mineur réintégré dans sa famille, aide à la scolarité, etc.

Action d'IPEC avec les ONG

Une piste à étudier pour les actions possibles des syndicats d'enseignants envers les enfants qui ne suivent plus l'école serait ce qui se fait déjà dans quatre localités albanaises par des ONG avec le soutien d'IPEC (Shkodra, Elbasan, Berat et Korca).

Dans un premier temps, les travailleurs de ces ONG repèrent les enfants au travail dans leur ville, et leur proposent de rejoindre l'école l'après-midi, durant quelques heures et dans des classes spéciales, pour assister à des cours de rattrapage. L'objectif est de les remettre à niveau pour qu'ils puissent réintégrer l'enseignement formel par la suite, ou au moins, pour les plus âgés, de leur donner une base (alphabétisation, calculs, etc.) qui pourrait leur permettre de suivre par la suite des cours de formation professionnelle.

Il est indispensable que ces cours aient lieu dans des classes spéciales, notamment parce que les enfants sont bien plus âgés que ceux du niveau d'étude qu'ils pourraient rejoindre dans un enseignement normal. Ces classes ont toutefois lieu dans les bâtiments d'écoles publiques afin que les enfants bénéficiaires ne se sentent pas discriminés et afin de faciliter leur intégration éventuelle vers le réseau d'enseignement formel. Les cours de formation professionnel ont lieu eux aussi dans des centres de formation qui existent déjà, et les ONG les guident vers les métiers qui sont les plus demandés sur le marché du travail.

L'intention est de collaborer avec des employeurs potentiels qui pourraient engager des enfants sortis de ce projet d'IPEC. L'un des éléments clés de ce projet est le suivi assuré par les travailleurs des ONG auprès des enfants et de leurs familles. « Après avoir repéré les familles les plus à risques, ils rendent visite aux parents et parlent avec eux de façon ouverte, sans les « agresser » via des critiques virulentes sur le fait que leur enfant ne va pas à l'école, explique Snezhi Bedalli, gestionnaire des programmes d'IPEC en Albanie. Ils conseillent les parents sur les façons de trouver un emploi, une aide sociale, parlent avec eux de leur vie quotidienne avant d'en arriver petit à petit à la question de la scolarité du ou des enfants. L'une des réponses les plus souvent données par les parents est qu'ils ont un besoin vital du revenu du ou des enfants pour assurer la survie de leur famille. Nos ONG partenaires leur proposent alors une alternative : ils reçoivent régulièrement un panier de nourriture (financés par le Programme alimentaire mondial ou IPEC selon les régions) si leur enfant assiste régulièrement aux cours et réussit ses examens. Une aide pour l'achat des vêtements et de matériel scolaire est aussi prévue dans certains cas. Lorsque la relation de confiance est nouée, les ONG expliquent aussi aux parents les dangers des pires formes de travail des enfants, les trafics, etc. »

Les travailleurs des ONG partenaires d'IPEC expliquent que le panier de nourriture est un incitant majeur pour les parents, tout comme la possibilité pour les enfants de déboucher sur des formations professionnelles. Ce programme se limite pour l'instant à quatre localités d'Albanie. Les syndicats d'enseignant ne pourraient-ils pas proposer d'y collaborer, ou même d'étendre le projet en le prenant à leur compte dans d'autres régions ?

Côté IPEC Albanie, on est très ouvert à cette idée. Les ONG que nous avons rencontrées souhaitent elles aussi une implication des syndicats dans ce travail. La direction de la police estime elle aussi que les policiers locaux pourraient collaborer avec les enseignants lorsque des enfants arrêtent de fréquenter l'école avant la fin de l'obligation scolaire.

A noter qu'IPEC ne collabore pas seulement avec les ONG mais aussi avec le gouvernement, les autorités locales et les partenaires sociaux. Nous avons choisi de présenter ce projet mené en collaboration avec des ONG car il nous semblait le plus intéressant pour une éventuelle implication future des syndicats.

2) Syndicats du secteur de la chaussure et de la confection

Les syndicats de ce secteur n'ont pas une idée très précise de l'étendue du travail des enfants, notamment en raison de l'environnement antisyndical créé par de nombreux patrons. Une première action des syndicats pourrait être de mener une étude détaillée sur la prévalence du travail des enfants dans le travail à domicile pour estimer à quel point la situation décrite par la travailleuse de Bertonni est répandue.

Ceci nécessite de nombreuses visites aux domiciles des travailleurs, l'établissement d'une relation de confiance avec ces derniers, etc. Lorsque les syndicats albanais auront identifié des cas précis de travail d'enfants dans certaines entreprises, ils peuvent alerter les autorités et les employeurs concernés. Il serait utile également qu'ils transmettent ces informations à la CISL, à la FITTHC (Fédération internationale des travailleurs du textile, de l'habillement et du cuir), à l'OIT et aux syndicats des pays qui importent les produits fabriqués afin de voir comment, ensemble, une solution pourrait être trouvée au problème.

3) Syndicats du secteur agricole

Certaines familles d'agriculteurs ont de la peine à comprendre l'utilité de la scolarité de leurs enfants, notamment parce qu'ils ne voient pas d'autres possibilitésd'avenirquelesecteur agricole. Les syndicats pourraientles sensibiliser à la question, leur montrer les avantages que peuventrecueillirleurs enfants d'une fréquentation scolaire (davantage d'aptitudes à la gestion de l'exploitation agricole, possibilités de trouver un travail ailleurs, épanouissement de l'enfant, etc.). Pour y arriver, une meilleure communication entre la direction des syndicats et les membres de la base est toutefois nécessaire car cette communication est difficile en milieu rural.

Par une collaboration avec les syndicats d'enseignants, les délégués des syndicats agricoles pourraient aussi aider à identifier les enfants qui risquent le décrochage ou l'abandon scolaire, et ensemble mettre sur pieds des actions de prévention à ce sujet (voir le projet d'IPEC).

4) Syndicats des médias

Comme expliqué plus haut, une partie des familles albanaises ne comprennent pas ou plus l'importance de la scolarisation des enfants, ou en tous les cas ne la considèrent pas comme une priorité. Beaucoup banalisent les situations de travail d'enfants, sauf lorsqu'ils sont impliqués dans les pires formes.

Ceci pourrait être le reflet du type de couverture donnée par les médias albanais au travail des enfants : ils s'y intéressent en cas de trafic ou de cas extrême, mais selon mes interlocuteurs, il n'y aurait pas un intérêt permanent pour la question du travail des enfants en général, pas d'investigation détaillée sur ses composantes.

Une meilleure couverture quantitative et qualitative de la question du travail des enfants de la part des médias albanais est importante si l'on veut changer ces mentalités. Des séminaires pourraient avoir lieu pour former les journalistes à ce sujet, avec notamment des exemples pratiques de ce qui s'est fait dans d'autres pays où le travail des enfants était banalisé et est en train de devenir une priorité pour l'opinion publique.

A noter à ce sujet que le Syndicat indépendant des artistes, journalistes et sportifs, membre de la BSPSH, a un département « jeunes » qui tente déjà de sensibiliser ses membres à la question du travail des enfants. Le syndicat a pour projet d'organiser un séminaire à ce sujet dans les prochaines semaines, avec la participation de représentants du gouvernement, de familles, d'enfants, de syndicats affiliés à la BSPSH mais aussi à la KSSH, etc. Ce syndicat déclare compter 480 membres journalistes, répartis dans toutes sortes de médias en Albanie.

5) Syndicat du secteur des mines

Des cas de travail d'adolescents dans les mines albanaises sont dénoncés par certains syndicalistes. Une recherche approfondie sur l'existence et l'ampleur de ce phénomène est indispensable avant d'aller plus loin.

Le travail dans les mines est bien entendu l'une des pires formes de travail d'enfants, qui doit être éradiquée dans les plus brefs délais. Les syndicats du secteur minier se doivent de dénoncer les cas dont ils auraient connaissance afin que des mesures puissent être prises par les autorités, notamment à l'encontre des employeurs éventuels. Une formation professionnelle pour les enfants qui auraient travaillé dans les mines pourrait être envisagée, par exemple avec les ONG partenaires d'IPEC, les établissements de formation professionnelle reconnus (Don Bosco, etc.), la collaboration des syndicats d'enseignants, …

Une sensibilisation à la problématique du travail des enfants dans les communautés proches des mines serait aussi une action possible de la part de syndicats de ce secteur.

6) Syndicats des travailleurs du transport

Les trafics d'enfants vers des pays étrangers, même s'ils ont diminué en nombre, n'ont pas disparu. Sensibiliser les travailleurs du secteur du transport à cette question pourrait avoir pour effet que certains d'entre eux signaleront des cas suspects aux autorités (enfant voyageant seul, ou accompagné par une personne suspecte, …).

7) Tout syndicat

La lutte contre le travail des enfants doit être une priorité du mouvement syndical dans le monde entier. Chaque syndicat albanais devrait pouvoir sensibiliser ses membres à cette question à l'occasion des réunions syndicales, de séminaires, de publications dans les médias syndicaux, etc. Il serait normal que chaque syndicat albanais puisse servir de source d'information fiable sur l'existence et l'étendue du travail des enfants dans son secteur.

Ce n'est pas le cas de tous les syndicats albanais pour le moment, en partie à cause de leur manque de ressources et du fait que beaucoup d'enfants travaillent dans l'économie informelle, mais aussi en raison du manque de priorité donnée par certains d'entre eux à la lutte contre le travail des enfants.

Révéler l'existence de travail des enfants dans son secteur, souvent liées aux autres violations des droits fondamentaux, admettre le problème permet ensuite de chercher des solutions en compagnie de partenaires privilégiés comme les autorités, les ONG, les programmes du BIT, les syndicats étrangers, etc. Les syndicats pourraient chercher des pistes de collaboration avec le programme IPEC de l'OIT.

Autre piste d'action : lorsque les syndicats ont de bonnes relations avec certains employeurs, ils peuvent s'en servir pour faciliter l'engagement de jeunes adultes qui sont issus des programmes de réhabilitation pour enfants en difficulté Il peut s'agir d'ex-enfants trafiqués, d'ex-enfants travailleurs, d'enfants qui n'étaient jamais allés à l'école, etc. Plusieurs programmes existent afin d'offrir une formation professionnelle à ces jeunes, et les voir décrocher un emploi encouragerait d'autres à y participer. Selon les cas, ces programmes sont gérés par des ONG ou par les autorités.

 

Principaux interlocuteurs rencontrés durant la recherche


-  Snezhi Bedalli, gestionnaire des programmes d'IPEC en Albanie
-  Galit Wolfensohn, consultante sur la protection des enfants auprès de l'UNICEF
-  Shkelqesa Manaj, responsable de la « Child Labour Unit » (ministère du Travail)
-  Avni Jarshllari, directeur de la police de Tirana
-  Gladiola Musabelliu, représentante de l'unité de protection des enfants de la municipalité de Tirana
-  Kastriot Muco, président de KSSH
-  Gëzim Kalaja, président de BSPSH
-  Gani Lami, président de la branche de Tirana de BSPSH
-  Rustem Jahaj, président de la branche de Durrës du syndicat KSSH
-  Dervish Dumi, conseiller du président de BSPSH
-  Xhafer Dorushi, président de la Fédération syndicale de l'enseignement et de la science d'Albanie (membre de KSSH)
-  Stavri Liko, secrétaire national de la Fédération syndicale de l'enseignement et de la science d'Albanie
-  Bajram Kruja, président du Syndicat indépendant de l'enseignement d'Albanie (membre de BSPSH)
-  Alex Dushi, dirigeant de la branche de Shkodra du Syndicat indépendant de l'enseignement d'Albanie
-  Rejhane Shkreta, dirigeante de la branche de Tirana du Syndicat indépendant de l'enseignement d'Albanie
-  Bukuroshe Shabani, dirigeante de la branche d'Elbasan du Syndicat indépendant de l'enseignement d'Albanie
-  Fran Pacaj, président du Syndicat indépendant des artistes, journalistes et sportifs (membre de BSPSH)
-  Sherif Bulku, président du Syndicat des travailleurs de la construction (membre de BSPSH)
-  Riza Bengasi, président de la Fédération syndicale de la construction, du bois et des services publics d'Albanie (membre de KSSH)
-  Eshtem Graci, président du Syndicat indépendant du textile, de l'habillement et du cuir d'Albanie (membre de BSPSH)
-  Hajdar Kanani, président de la Fédération syndicale du textile, de l'habillement, du cuir et de l'artisanat (membre de KSSH)
-  Bukurie Dyrmishi, sécrétaire générale de la Fédération syndicale du textile, de l'habillement, du cuir et de l'artisanat
-  Alfred Xhomo, président de la Fédération syndicale de l'agriculture, de l'alimentation et du commerce (membre de KSSH)
-  Elda Dylgjeri, responsable des relations internationales du syndicat BSPSH
-  Altin Hazizaj, directeur de l'ONG « Children's Human Rights Centre of Albania »
-  Vincent Tournecuillert, chef de mission de l'ONG « Terre des hommes » en Albanie
-  Filip Vila, gestionnaire des projets de l'ONG « Every Child »
-  Anilda Gurakuqi, assistante sociale pour l'ONG « Every Child »
-  Arben Loka, coordinateur de la coalition « All Together Against Child Trafficking »
-  Robert Stratoberdha, directeur de l'ONG « NPF »
-  Blerina Vila, auteur du rapport « The reality of Child Labour in Albania »
-  Paulin Radovanni, directeur de l'entreprise Bartonni
-  Zyber Sinani, directeur d'école à Kamza

 

BIBLIOGRAPHIE


-  « Albania : Child trafficking in Tirana, Vlora, Korca and Elbasan. A Rapid Assessment Survey », compiled by INSTAT. ILO-IPEC, Tirana, January-May 2003
-  « Stop Trafic d'enfants. Dossier de présentation du programme Albanie-Grèce », Terre des hommes, octobre 2001
-  « National Strategy Plan for Children (5 year plan) », National Committee on Women and Family, Republic of Albania, 2001
-  « Joint East West Research Project on Trafficking in Children for Sexual Purposes in Europe : The Sending Countries - Albanian Report », compiled by Alma Maksutaj, CRCA (Children's Human Rights Centre of Albania), janvier 2004
-  « Child Trafficking in Albania. A Comprehensive Report on Child Trafficking in Albania », CRCA, Tirana, juillet 2003.
-  « Street Working Children in Albania. A Rapid Assessment Survey in Tirana, Shkodra and Vlora », ILO-IPEC et ISB, Tirana, mars 2002
-  « The Vicious Circle. A report on child labour-Albania », Altin Hazizaj et S. Thornton Barkley, CRCA, mars 2000
-  « The reality of Child Labour in Albania », Blerina Vila, Central European University, 2000
-  « Eradiquer les pires formes de travail des enfants : Guide pour la mise en oeuvre de la convention no 182 de l'OIT », Guide pratique à l'usage des parlementaires no 3 - 2002. Union interparlementaire, Bureau international du Travail
-  « Albania - Country Profile 2004 », publié par « The Economist Intelligence Unit »



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