Evolution récente en Hongrie : bilan succinct de la transition politique
2004-03-29

Bilan succinct de la transition politique en Hongrie



Pierre Kende - 1998)

En étudiant la transition de la Hongrie il convient de s'interroger, au préalable, sur les origines de ce processus. Celles-ci remontent sans doute loin dans le passé. Cependant, la crise politique qui devait permettre que se déclenche en Hongrie une dynamique de changement a commencé dans la seconde moitié des années 1980, et c'est en 1988 qu'elle entra dans sa phase ultime. C'est en effet au mois de mai 1988 que Janos Kadar fut remplacé et qu'un certain nombre d Initiatives politiques ont pu prendre essor tant au sein qu'en-dehors du parti au pouvoir. Évidement, tout cela n'était pas sans rapport avec l'évolution du système soviétique ou, plus exactement, avec l'action bien connue de Mikhail Gorbatchev. Toutefois, et c'est là un point qui mérite d'être souligné, la crise du régime hongrois a précédé de plusieurs années l'avènement de Gorbatchev; elle avait sa dynamique propre qui la faisait évoluer d'une manière autonome, et qui lui permit d'anticiper un certain nombre de réformes institutionnelles et de concessions politiques que Gorbatchev lui-même n'est venu à concevoir que bien plus tard. Ce rôle de pionnier, le régime hongrois de la fin des années 1980 le jouait non pas seul, mais ainsi qu'on le sait de concert avec la Pologne du Général Jaruzelski qui, lui, avait à faire face à une société autrement turbulente que la Hongrie.

Plusieurs facteurs expliquent cette singularité de la Hongrie au sein du bloc soviétique. Pour ne pas trop alourdir cet exposé, on va se contenter de n'en évoquer que deux :
- Contrairement aux autres pays du bloc soviétique, la Hongrie avait acquis dès la fin des années 1960 une réelle expérience en matière de transformation systémique. De prime abord, le réformisme de la fin des années 1980 s'est présenté comme un "retour à la réforme" de l'année 1968, ses protagonistes faisant valoir que les années 1970 avaient dépouillé cette réforme (économique) de ses innovations les plus substantielles. Qu'on puisse, déjà sous Brejnev et Andropov, envisager une revitalisation de la réforme économique des années 1960 est en lui-même significatif Mais cette singularité ne s'éclaire que Si l'on fait entrer en ligne de compte une autre spécificité hongroise, à savoir que tout au long de l'interminable règne de Janos Kadar, le PC hongrois avait conservé une aile réformiste passablement nombreuse et non sans influence. Ce n'est qu'ainsi que l'ère Gorbatchev a pu réveiller en Hongrie un réformisme plus mûrement réfléchi et plus hardi que celui de tout autre régime soviétisé, à commencer par l'URSS elle-même.
- Le deuxième facteur, c'est la pénétration en Hongrie des impulsions et des idées venant du monde occidental, suivie au cours des années 1980 d'une certaine décompression du débat politique. Coller au régime communiste hongrois l'étiquette de "libéral" est bien entendu absurde. Mais il est vrai que le régime hongrois avait toléré, principalement dans la recherche mais aussi dans l'expression semi-publique, une dose de liberté inhabituelle en communisme, qui allait s'agrandissant à la fin des années 1980. Grâce à cette tolérance, un certain nombre de sujets jusque là occultés ou tabous dans le débat public ont enfin pu être abordés conformément aux réalités du monde environnant, voire formulés dans des termes qui préfiguraient le remplacement du soviétisme par autre chose. Menés en partie de façon semi-clandestine, ces débats ont petit à petit gagné tous les secteurs de la vie intellectuelle, la réflexion sur les institutions politiques comprise. Cette fermentation intellectuelle a travaillé la société hongroise au point de lui permettre de se penser en-dehors des cadres officiels. Les débats ont aussi fait surgir des partis virtuels, structurant en quelque sorte la Hongrie politique de l'avenir : nationalo-populistes d'un côté, libéraux-modernisants de l'autre avec, entre les deux, un marais composé d'agrariens, de sociaux-démocrates, de chrétiens et d'écologistes encore hésitants sur l'orientation apprendre. On peut dire sans exagération que la structure des partis - ou plus simplement, l'offre politique - qui devait se mettre en place aux premières élections libres de 1990 s'était formée pendant et à la faveur de la crise de la fin des années 1980.

Il faut aussi, certes, mentionner le caractère négocié du passage à la démocratie, encore une particularité polono-hongroise, mais qui devait faire école à partir du moment où la dictature communiste allait être contestée dans les pays voisins. On a pu parler à propos de la Hongrie d'une "révolution dans la légalité" (The Lawfull Révolution, c'est le titre-même d'un ouvrage édité par B. K. Kiraly, I 995, N.Y. Boulder). Le passage sans discontinuité légale que le parti au pouvoir chercha à négocier avec les forces de l'opposition a sans doute épargné au pays les bouleversements majeurs, mais répandait en même temps l'illusion du changement sans rupture. Ce sentiment n'a pas favorisé (c'est le moins qu'on puisse dire) la prise de conscience à l'échelle sociale de l'énorme iupture survenue malgré tout entre l'automne 1989, fin du parti unique, et le printemps de l'année suivante, où le pays allait connaître les premières élections libres au terme de quarante-deux ans de régime monocratique.

Les acteurs principaux de la transition douce ont été, au départ, les réformistes du Parti socialiste ouvrier hongrois au pouvoir (PSOH) qui espéraient, tout au long de l'année 1989, pouvoir garder la direction des affaires du pays au prix de quelques concessions majeures. Mais, sous la pression des forces coalisées du camp adverse, le PSOH a dû d'abord renoncer à son statut de parti-au-dessus-des-lois~ ensuite accepter une réécriture libérale de la Constitution du pays, et enfin tenter de se donner un visage neuf en se dissolvant pour renaître sous le nom de PSH (Parti socialiste hongrois, cette opération lui faisant perdre en plus de la lettre "O" neuf dixièmes de ses adhérents). Tous ces événements, pris conjointement, ont fini par ouvrir la voie à l'installation d'un régime authentiquement démocratique garantissant toutes les libertés civiques, et qui serait, à l'issue d'une élection libre, doté d'un gouvernement "responsable" (au sens parlementaire). Paradoxalement, les principales dispositions légales de ce changement radical, pour ne pas dire révolutionnaire, avaient été votées par la dernière assemblée nationale du régime communiste ; quant au dernier gouvernement issu de cette assemblée - celui de M. Miklos Németh - il a agi pendant les sept ou huit derniers mois de son existence comme s'il n'avait plus gardé aucun lien avec l'ex-parti dirigeant dont il était pourtant l'émanation ultime…

Trois sous-périodes



Si l'on considère la décennie écoulée depuis 1988, on constate qu'elle se divise en trois sous-périodes. Cette division est quasiment automatique puisqu'elle est opérée par les deux élections parlementaires intervenues pendant ces dix ans. La première sous-période s'étend donc de 1988 à 1990, la seconde coïncide avec le mandat du Parlement élu en mars-avril 1990, la troisième enfin est celle de la législature actuelle (dont le renouvellement doit se produire en mai 1998).

Qu'il me soit toutefois permis de dire - en anticipant sur mes conclusions - que la transition politique de la Hongrie ne s'est pas étendue sur l'ensemble de la décennie considérée, loin de là. Elle a eu lieu, pour l'essentiel, pendant la première sous-période indiquée, les deux phases suivantes n'ayant servi qu'au raffinement et à la consolidation du résultat obtenu dès 1989/90. Ce constat appelle sans doute quelques nuances à-propos des développements des années 1990/91. A n'en pas douter, pour le façonnement des institutions de la nouvelle République, le premier gouvernement librement élu, celui de M. Jozsef Antall, a eu une importance capitale, tant par son style que par l'interprétation qu'il adopta du bon usage des institutions. De même, sans le travail législatif du Parlement élu en 1990, les institutions de la Hongrie nouvelle n'auraient pas pris la forme précise qu'on leur connaît aujourd'hui. Enfin, en ce qui concerne la souveraineté extérieure de la Hongrie, elle n' a pu être acquise dans sa plénitude qu'avec l'effondrement du système soviétique et la disparition de son système d'alliance : autant de changements qui ne se produisirent qu'en 1991, c'est-à-dire deux ans après la reconquête par la société hongroise de ce qu'on peut appeler sa souveraineté intérieure. Tout cela étant vrai, il n'en reste pas moins qu'à la veille des élections de 1990, sur le territoire de la Hongrie, le régime communiste de type soviétique était complètement défait - on pourrait même dire qu'il était mort sans espoir d'être ressuscité - et que, d'autre part, tous les dispositifs nécessaires pour une démocratie parlementaire étaient en place. (La liberté d'association et de la presse était acquise avant tout autre changement, depuis le début de l'année 1989). C'est en ce sens qu'on peut affirmer que la transition a été sinon achevée dans tous ses détails, du moins réalisée pour l'essentiel dès l'entrée en fonction du premier gouvernement librement élu, c'est-à-dire dès le mois de mai 1990.

Voyons maintenant comment la démocratie, c'est-à-dire les forces politiques et les institutions qui lui donnent vie ont évolué à partir de l'impulsion initiale évoquée ci-dessus.

Rappelons d'abord que les acteurs de la transformation ont opté pour un Parlement monocaméral qui n'est limité dais sa souveraineté que par une Cour constitutionnelle (le président de la République ne disposant d'aucun pouvoir véritable face au gouvernement ou au Parlement). Rappelons aussi que ce Parlement, renouvelable tous les quatre ans, sauf imprévu, est créé selon une formule mixte et passablement complexe en vertu de laquelle la grosse moitié des députés (54,5 %) est élue à la proportionnelle, le restant des sièges étant attribué à la suite d'élections uninominales à deux tours (un peu à la française). L'un des débats fondateurs de l'année 1989 avait trait au mode d'élection du président de la République. Face aux communistes qui, disposant d'un candidat réputé imbattable (M. Imre Pozsgay), préféraient une élection au suffrage universel, les libéraux, à l'issue d'une délicate et surprenante procédure référendaire, ont finalement obtenu que le président soit élu par la représentation nationale ; et tant en 1990 qu'en 1995 (la périodicité étant ici de cinq ans), c'est selon ce dispositif que le président actuel, M. Arpad Goncz, a reçu son mandat.

La période 1989/90 fut, du point de vue de la clarification du paysage politique, tout à fait cruciale dans la mesure où elle a fait apparaître les principaux clivages politico-intellectuels de la Hongrie rendue à la liberté. Pendant un moment, le débat avait opposé les défenseurs de l'ancien régime à tous les autres, les réformateurs communistes - du type Pozsgay ou Nyers - cherchant à trouver des alliés du côté des différents courants de l'opposition. Mais, dès la fin de l'année 1989, il est devenu clair que le vrai clivage politique se situait entre les nationalo-populistes d'une part et les modernistes-libéraux d'autre part. Les premiers se regroupaient dans le Forum démocratique magyar (MDF), fondé par un groupe d'intellectuels fidèles à la tradition populiste des années 1930 et de culture surtout littéraire. Les seconds se recrutaient dans une génération plutôt indifférente au nationalisme traditionnel, une génération marquée par les idées radicalement ou modérément anti-communistes de la dissidence des années 1980. Sous la direction et l'impulsion de Jozsef Antaîl, un intellectuel chrétien-démocrate issu d'une grande famille d'avant guerre, le Forum démocrate a cependant lui-même adopté une orientation pro-européenne et évolué au point de devenir le lieu de rassemblement de plusieurs courants allant de la droite nationaliste à un certain libéralisme modéré. L'autre famille politique, celle des libéraux-modernistes, s'est partagée entre l'Alliance des démocrates libres, parti des ex-dissidents aux sensibilités anti-nationalistes, et le FIDESz, groupement dynamique de jeunes démocrates fraîchernent sortis des bancs de l'université, se caractérisant par un plus grand pragmatisme et une culture principalement juridique. Le clivage entre ces deux composantes du libéralisme semblait au départ purement générationnel ; il s'est avéré par la suite avoir aussi une composante politique.

Les élections d'avril-mai 1990 ont clairement désigné un vainqueur - la coalition dirigée par Jozsef Antall - mais elles ont aussi donné naissance à un système politique composé d'un petit nombre de partis (six au total), qui se présentaient tantôt comme bipolaires tantôt comme tripolaires. Grâce à ce résultat, qui n'était pas étranger au système électoral, le gouvernement issu de ces élections pouvait disposer d'une forte majorité parlementaire (de près de 60 %) qu'affaiblissait seulement la turbulence de certains dirtgeants du Parti agrarien dit "des Petits propriétaires". L'opposition était dominée par le courant libéral, auquel les socialistes, successeurs de l'ex-parti dirigeant, prêtaient main forte en proportion de leurs résultats électoraux modestes (9 % des mandats contre les 24 % de l'Alliance des démocrates libres et 5 % du FIDESz). Toutefois, au niveau des élections municipales qui eurent lieu à l'automne de la même année, le rapport des forces s'est inversé au profit des libéraux, ce qui a quelque peu relativisé la victoire initiale de la coalition gouvernementale. Un certain équilibre s'est installé entre le Parlement, dominé par la mouvance nationale-chrétienne, et les municipalités urbaines, dirigées en majorité par les adhérents ou les sympathisants de l'opposition libérale. Au niveau des communes rurales, on a cependant assisté à une autre victoire surprenante, celle des maires formés par l'ancien régime et s'étant cette fois présentés comme "indépendants".

Un autre équilibre fut imposé à l'équipe gouvernementale du fait que sa majorité n'atteignait pas les deux tiers des sièges du Parlement. D'une part, un consensus devait être recherché sur tous les actes législatifs dont l'adoption exigeait une majorité qualifiée. D'autre part, afin de réduire le nombre de ces actes, la Constitution devait être amendée en ce sens, et le fut effectivement avec l'assentiment du principal parti de l'opposition - l'Alliance des démocrates libres - la contrepartie de cet accord ayant été pour l'essentiel le renoncement du parti majoritaire à désigner le président de la République. Notons en passant que ce pacte fut négocié par M. Antall à l'insu de ses adjoints et de ses alliés, ce qui a provoqué quelques tollés sur le moment, et allait être invoqué pour justifier l'éloignement progressif des nationalistes radicaux du MDF de la ligne suivie par Jozsef Antall.

Les cadres de ce survol rapide ne nous permettent pas d'analyser dans le détail l'oeuvre législative de l'Assemblée élue en 1990. En faisant donc un saut dans le temps, rappelons que les élections de 1994 se sont soldées par un retournement complet de l'équilibre initial des forces politiques. D'une part, l'ex-majorité national-chrétienne et conservatrice est sortie des élections d'une façon dramatiquement diminuée, acquérant à peine 15 à 16 % des mandats du nouveau Parlement. D'autre part, l'ex-paria des élections précédentes - le Parti socialiste - a non seulement marqué des points, mais s'est vu plébiscité par une majorité relative des électeurs (33 % dès le premier tour et 45 % au second tour) ce qui fit de lui le vainqueur absolu de ces élections. Il disposait à lui seul de plus de 50 % des mandats. Par prudence, cherchant à assurer ses arrières (internationalement surtout, face au regard suspicieux de l'Occident), le Parti socialiste a sollicité et obtenu que l'Alliance des démocrates libres, partagée entre une méfiance anticommuniste et des allergies anti-nationalistes, participât en partenaire minoritaire à la nouvelle coalition gouvernementale dominée cette fois par les socialistes.

La surprenante victoire des socialistes hongrois quatre ans seulement après leur défaite admet deux explications qui sont d'ailleurs complémentaires

- 1. Le Forum démocrate magyar, qui avait tiré sa force du fait qu'il était l'expression d'un sentiment national pendant Si longtemps opprimé, et qu'il était parvenu à rassembler toutes les sensibilités d'une certaine Hongrie d'autrefois, fut desservi par son langage devenu trop idéologique et par son projet, pour beaucoup inquiétant, d'aller effacer tout ce que le socialisme a laissé en héritage. Affaibli par la disparition de son leader Jozsef Antall (mort en décembre 1993), ce parti ne pouvait plus offrir aux électeurs un visage crédible pour diriger le pays, et par-dessus le marché, il a aussi été crédité de toutes les difficultés, de toutes les mésaventures de la transition économique et sociale. Un seul de ces deux handicaps aurait suffi pour qu'il aille à la défaite.
- 2. La défaite de l'ancienne majorité a été accentuée par un facteur qui n'avait rien à voir avec son orientation, à savoir, la déception générale des Hongrois devant le bilan des premières années de la démocratie. Il ne faut pas oublier que l'attente de l'immense majorité des gens en 1989 était de pouvoir enfin rejoindre l'Occident, un Occident identifié avec la prospérité et le bon ordre des choses. Or, suite au changement intervenu depuis 1989, les conditions de vie se sont détériorées et le pays a plongé sinon dans le désordre, du moins dans un état passablement instable. Tout cela a forcément redoré le blason des socialistes qui, sans se rédamer explicitement du passé, avaient adopté un langage suffisamment ambigu pour attirer les nostalgiques. L'artisan de cette ambiguïté s'appelle Gyula Horn, président du PSH depuis 1990.

Le vote massif contre le précédent gouvernement et en faveur des socialistes peut donc s'analyser à la fois comme le refus d'un nationalisme idéologique Si caractéristique du langage - plus que des actes - de la coalition dirigée par le Forum démocrate magyar, et comme un acte de nostalgie porté par des mécontentements variés. On peut tenir aussi pour significatif que, dans l'ambiance post-électorale de 1994, l'Alliance des démocrates libres - choisie cette fois encore par plus de 20 % des électeurs - a jugé opportun d'accepter l'offre que lui fit M. Horn, le grand vainqueur des élections, d'entrer en coalition avec un parti qui avait pourtant été son grand adversaire.

La nature du système politique



Au bout de deux législatures presque complètement terminées, que peut-on dire de la nature du système politique que la Hongrie s'est donnée en 1989/90 ?
- 1. Incontestablement, ce système est démocratique et libéral, au sens où ces mots sont utilisés aujourd'hui en Europe, ainsi que le reconnaît l'avis publié récemment par la Commission européenne à propos de la candidature hongroise. "La Hongrie accuse les caractères d'une démocratie solidement instituée, garantissant l'État de droit, les droits de l'homme ainsi que le respect et la protection des minorités", est-il écrit notamment dans ce document présenté au Conseil européen des 12-13 décembre 1997 (paragraphe 1.3). La Hongrie possède en effet des institutions parlementaires qui fonctionnent et, chose plus importante, les forces politiques que le changement de 1989/90 a fait surgir acceptent et, dans l'ensemble, respectent les règles. démocratiques.
- 2. La Hongrie actuelle est gouvernée par un système politique susceptible de secréter une majorité. Le fait majoritaire qui a caractérisé la première comme la seconde législature fut encore accentué par la relative stabilité des coalitions formées à l'issue des élections et aussi par le fait que le Parlement hongrois est monocaméral. Au cours des huit années écoulées depuis les premières élections libres, aucune crise n'a édaté qui aurait paralysé les institutions.
- 3. Si l'on examine le fonctionnement du gouvernement hongrois depuis 1990, on peut retenir la prédominance de la fonction de Premier ministre. Clé de voûte du système, celui-ci est seul responsable devant le Parlement. Il est aussi inamovible tant que dure la coalition dont il est issu grâce au dispositif - emprunté à la Constitution aliemande - de la "défiance constructive", dispositif dont l'avantage est non seulement d'écarter les votes de défiance gratuits mais aussi, de conforter le chef du gouvernement face aux états d'âme de son propre parti.
- 4. Le Parlement hongrois dispose toutefois de pouvoirs importants dans la mesure où la Constitution en vigueur rend quasiment impossible le gouvernement par ordonnance, dans la mesure aussi où bien des lois ne peuvent être votées qu'~ la majorité qualifiée. La Hongrie est non seulement parlementaire mais elle donne parfois l'impression de vivre sous un régime d'Assemblée. Rappelons ici une fois de plus que le Parlement hongrois ne comporte pas de seconde chambre et que les tentatives déployées depuis 1990 de donner un rôle effectif au Conseil de conciliation des intérêts (qui existe sur le papier) ont fait long feu.
- 5. A côté du Parlement, c'est la Cour constitutionnelle qui dispose des compétences les plus larges et cela au point qu'elle apparait parfois comme une seconde chambre. Il est vrai que ses pouvoirs sont négatifs, mais, forte de ceux-ci, la Cour est plusieuurs fois arrivée tant pendant la première que pendant la seconde législature - à faire annuler ou à contrarier en partie un bon nombre de projets législatifs ou d'actes gouvernementaux. (L'exemple le plus marquant est le sort que la Cour a réservé au "plan Bokros" qu'elle a dépouillé d'une bonne partie des dispositions prévues initialement.) Les pouvoirs de la Cour constitutionnelle font contraste avec la faiblesse des prérogatives du président de la République, personnage que tant la loi que la pratique des gouvernements qui se sont succédé depuis 1990 ont réduit à un rôle purement symbolique.
- 6. Il faut enfin souligner la prééminence des partis politiques dans la Hongrie post-communiste. Les partis se sont avérés comme la seule expression influente et clairement audible de la volonté politique à l'échelle nationale. Si leur prestige n'est pas particulièrement fort dans l'opinion, leur rôle est incontestablement plus marqué que celui des syndicats ou de toute autre association civique ou professionnelle. Ce qu'on appelle " société civile " est plutôt faible en Hongrie, mais pour autant qu'elle existe, c'est à travers des partis politiques entrés au Parlement ou par les réseaux que ces partis se sont donnés dans tel ou tel segment de la population, qu'elle arrive à s'exprimer.

En 1990, six partis ont émergé d'une foule de rassemblements politiques, comme les seuls à être crédités d'une capacité gouvernementale. Pendant huit ans, leur nombre n'a pratiquement pas varié, encore que le Forum démocrate magyar ait connu une scission et que le petit parti chrétien démocrate, ex-allié du Forum dans le gouvernement d'avant 1994, soit en voie de disparition. Bien que la configuration de ces six partis soit assez complexe, fondamentalement, le système politique hongrois a été bipolaire tant avant qu'après 1994. Avant cette date, c'est autour de l'axe libéral-antilibéral que s'est constituée la bipolarité, les socialistes se voyant obligés de se ranger du côté de l'opposition libérale. Après 1994, c'est le clivage gauche-droite qui définit la bipolarité puisque tous les partis de l'opposition (les jeunes démocrates du FIDESz compris) ont jugé opportun de se positionner " à droite ". A vrai dire, cette bipolarité est beaucoup plus claire au sujet des problèmes relevant de la situation nationale de la Hongrie (rapport aux minorités magyares vivant au-delà des frontières) qu'à propos des questions sociales ou économiques.

A propos des élections à venir, la principale question qui se pose est de savoir si c'est la droite modérée avec le HDESz comme chef de file qui en sortira renforcée, ou bien la droite populiste marquée par la forte personnalité du chef du Parti agrarien Jozsef Torgyan. Mais quand nous disons " renforcée ", nous laissons ouverte la question de savoir si oui, ou non, la majorité actuelle conservera sa majorité.

Quelques remarques



Qu'il nous soit permis en conclusion de formuler quelques remarques d'ordre général.
- 1. Comme nous l'avons déjà dit, la transition politique de la Hongrie est achevée pratiquement depuis 1990. Probablement, la transition est achevée aussi dans le domaine économique, sauf que là tous les aménagements nécessaires n'ont pas encore pris leur forme définitive (ainsi dans la gestion du budget). La réalité de la transformation politique est attestée notamment par le fait que la Hongrie a déjà connu deux alternances sans drame. Il n'est pas exclu qu'elle en connaisse une troisième au printemps 1998.
- 2. Socialement, la transition était vécue de deux façons contrastées les Hongrois ont franchement dit "oui" aux libertés politiques et aux droits sociaux ouverts par le changement, cependant qu'ils semblent vivre comme un drame la fin d'une certaine sécurité et la détérioration des conditions économiques. Sans pouvoir entrer ici dans une analyse des mentalités, il nous semble toutefois qu'à part la paupérisation et la nouvelle criminalité, c'est le caractère imprévisible de la vie (en comparaison avec la situation qui prévalait sous le socialisme) qui est le moins bien accepté. L'héritage communiste s'est avéré plus coriace et plus durable qu'on ne pouvait le penser en 1989. Le libre jeu des forces économiques provoque beaucoup de mécontentements, ce qui explique dans une large mesure le déclin des premiers protagonistes du changement (y compris les libéraux de l'Alliance des démocrates libres) et le succès d'un Parti socialiste adroitement mené.
- 3. Il convient de noter aussi la profondeur des clivages politiques et idéologiques. La Hongrie des années 1990 se caractérise par l'aigreur des débats politiques, ce qui a pour conséquence que les discussions portent moins sur les politiques à adopter que sur la qualité et l'appartenance de ceux qui sont chargés de les mettre en oeuvre. On a en même temps l'impression que tous les cris et chuchotements du milieu politique laissent la société indifférente.
- 4. Dès le départ, la transition a été déterminée par les attentes et les règles de l'Union européenne. Cela vaut non seulement pour les politiques mais aussi pour les institutions adoptées. Le fait d'aller dans une direction déterminée, pour ne pas dire prédéterminée par d'autres, a considérablement diminué le sentiment de souveraineté que la sortie de la domination soviétique répandait par ailleurs. Aujourd'hui encore, la conviction qui prédomine est que les choix du pays sont limités à l'extrême : en tant que candidate à l'Union européenne, la Hongrie n'a qu'à se soumettre aux règles qui lui sont imposées avec tout au plus quelques degrés de liberté à propos des modalités d'adaptation de ces règles. Cela dit, dans l'esprit de la majorité des Hongrois, l'attrait de l'Occident n'est pas atteint. Il est probable que cet attrait a été et reste la constante la plus indiscutable de la transition en Hongrie.

Publié dans La Nouvelle Alternative, n° 49, mars 1998

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