Géorgie/Adjarie : un bras de fer qui a des racines historiques. Quel risque de conflit armé ? (2004)
2011-11-28

L'arrogante Tbilissi n'a jamais su très bien gérer la sulfureuse Batoumi, ainsi que toutes ses vassales de province. A l'époque des tsars, des bandits d'honneur géorgiens dépouillaient le trésor public russe dans les campagnes et reversaient une portion congrue à leurs pauvres. Le gouverneur, enfermé dans une capitale du Caucase bien gardée, n'y pouvait rien.

À l'époque soviétique, les apparatchiks inventèrent les républiques autonomes, Abkhazie, Adjarie et Ossétie du Sud, pour des raisons politiques : diviser pour mieux régner. Les Géorgiens de province apprirent à échapper à la collectivisation et au système.

Lors de l'éclatement de l'URSS, au début des années 90, des seigneurs de guerre se partagent le territoire de la Géorgie. Ils ont pour nom Jaba Iosséliani, Tenguiz Kitovani ... et Aslan Abachidzé, d'après certains observateurs.

Trafic d'armes

. Les militaires ex-soviétiques encore basés dans le Caucase sont de bons fournisseurs, les sécessionnistes sont de bons clients. En décembre 1992, ils n'hésitent pas à renverser le Président Zviad Gamsakhourdia, qui a restauré l'indépendance.

Trafic de drogue

. Les moyens logistiques militaires entre l'Asie Centrale et le Caucase échappent à Moscou. Des laboratoires s'implantent en Mingrélie et ailleurs. La mafia turque encourage l'implantation de cocaïers en Adjarie. L'exportation s'effectue par le port de Batoumi vers l'Ukraine et la Roumanie, à destination de l'Europe. La route de la soie est retrouvée.

Racket

. Les enlèvements, et parfois les meurtres, se multiplient, d'hommes d'affaires, d'hommes politiques, de journalistes et de diplomates étrangers. Le métier de la sécurité privée devient le premier métier de Géorgie.

Le "milieu" géorgien s'installe jusqu'à Moscou. Si les années Chevardnadzé permettent d'emprisonner certains de ces seigneurs de guerre, d'éliminer certains de leurs lieutenants, le mal ne disparaît pas pour autant. La crise tchétchène, et la perméabilité des frontières Nord et Sud Caucase, exacerbent la coupure entre Tbilissi et ses provinces.

Le "lion de Batoumi", Aslan Abachidzé, s'interdit tout déplacement vers l'arrogante capitale. Comptes à rendre, peur d'emprisonnement ou d'assassinat ? En novembre 2003, il prend sa revanche et accueille chez lui le "renard blanc du Caucase" aux abois, Edouard Chevardnadzé.

Le 1er avril 2004, à Varziani, base militaire de Tbilissi évacuée par les Russes, dans un discours à la 11éme Brigade des forces armées géorgiennes, le "flamboyant" Mikhaïl Saakachvili déclare : "Nos troupes sont prêtes à engager des opérations sur tout le territoire du pays s'il est nécessaire, à réduire les bandes armées illégales et les seigneurs féodaux. À côté des forces armées nationales, trois armées privées, trois groupes illégaux constitués de bandits opèrent sur le territoire de la Géorgie et certains de leurs membres parlent géorgien".

Par avance, Aslan Abachidzé avait répondu à la télévision adjare le 27 mars : "La population adjare dispose d'armes distribuées au début des années 90 afin d'éviter l'entrée de groupes armés et l'extension de la guerre civile. Nous avons essayé de les récupérer, à plusieurs reprises, en vain".

Batoumi et Tbilissi se dirigent-ils vers un conflit armé ? Certainement pas : Abachidzé et Saakachvili se sont engagés à l'éviter auprès de Poutine et de Bush. Mikhaïl Saakachvili a gagné la première manche le 18 mars en entrant dans l'Adjarie musulmane, nouveau drapeau géorgien à marque chrétienne au vent. Aslan Abachidzé a essayé de gagner la deuxième manche le 28 mars : il est sorti vainqueur des élections parlementaires en Adjarie (52 % pour Abachidzé et 40 % pour Saakachvili). Tbilissi s'apprête à annuler les résultats de quatre circonscriptions pour fraude manifeste, ce qui remettrait en cause les 52 %. Batoumi déciderait d'un référendum régional pour compter ses voix, opération décrétée illégale par Tbilissi. Les manches suivantes seront constitutionnelles et fiscales. Les 19 et 20 mars, le président du Conseil Constitutionnel, Joni Khetsouriani, aidé des experts du Conseil de l'Europe, a étudié avec les autorités adjares des amendements à la constitution géorgienne afin qu'une spécificité adjare soit reconnue. Du 19 au 25 mars, des représentants du pouvoir central, Davit Khalia et Vasil Sanodzé, ont effectué un rapide aller-retour afin d'essayer de contrôler le port de Batoumi et le poste de douane de Sarpi.

Mikhaïl Saakachvili est un homme pressé. Sa crédibilité s'assoira aussi sur la pacification des provinces. Les opérations des forces spéciales du ministère de l'intérieur de ces dernières semaines à l'ouest (Svanétie, Mingrélie et Imérétie) et au sud (Kvémo-Kartlie) tentent d'y contribuer. Il veut une Géorgie européenne, un état de droit à l'occidentale. Il en serait le fondateur, pour l'Histoire.

Aslan Abchidzé a tout le temps. Il rappelle volontiers qu'en 1921, l'un de ses parents, dirigeant de l'époque, avait demandé le retour de l'Adjarie à la Géorgie, malgré les accords secrets russo-turcs entre Lénine et Mustapha Kemal. Sa femme, aujourd'hui décédée, s'illustra par une action caritative reconnue. Son fils, maire de Batoumi, s'exerce à la pratique du pouvoir. Les Abachidzé sont Géorgiens, mais d'une autre Géorgie. Adjar est maître chez lui.