La Géorgie en crise (novembre 2001)
2012-11-14

La Géorgie en crise



À l'occasion des élections régionales et locales qui se sont tenues le 4 novembre 2001, les observateurs se demandent si la Géorgie pourra résister longtemps aux pressions de la Russie et aux forces centrifuges qui la minent depuis l'indépendance.

Un Etat multiethnique menacé dans son intégrité



La Géorgie est parmi les régions du monde les plus diversifiées sur le plan ethnique. On y relève près de cinquante langues et cultures différentes. Cette spécificité - en soi source de richesse ethnographique - s'avère être un handicap dans les faits, dans la mesure où, Etat unitaire centralisé, la Géorgie arrive difficilement à faire droit aux revendications régionalistes, voire autonomistes, qui émergent de partout :

- L'Abkhazie (ville principale : Soukhoumi) a fait sécession à l'occasion de la guerre qui a opposé, de 1991 à 1994, le pouvoir central aux sécessionnistes abkhazes, avec la complicité de la Russie. Bien que cette province, dirigée par Ardzimba, ne soit pas reconnue internationalement, elle s'est érigée en République indépendante, avec tous les attributs apparents de la souveraineté nationale (président, gouvernement, Parlement, armée, etc), à l'image de la Transnistrie ou du Haut-Karabagh.

- L'Ossétie du sud (ville principale : Tskhinvali) se trouve dans une position ambiguë dans ses rapports avec Tbilissi. Elle est officiellement rattachée à la Géorgie, mais se comporte comme une république autonome, avec président (Ludwig Chibirov), Parlement et gouvernement. N'ayant pas les moyens financiers et militaires de ses ambitions sécessionnistes, elle compose avec le pouvoir central, tout en réclamant un Etat fédéral.

- L'Adjarie (ville principale : Batoumi) a un statut tout aussi ambigu. Elle est théoriquement intégrée dans l'Etat géorgien, mais jouit en fait d'une autonomie d'autant plus large que la province dispose de ressources importantes, dont elle ne restitue au "Centre" qu'une part symbolique. Le président de cette province, le charismatique Aslan Abashidze, se pose en r concurrent du président géorgien, Edouard Chevardnadze.

- La province de Javakhétie (ville principale : Akhalkalaki), peuplée majoritairement d'Arméniens, commence à réclamer, comme nous allons le voir, un statut politique plus conforme à l'autonomie culturelle dont elle dispose.

- À cela s'ajoutent les revendications culturelles ou politiques d'un certain nombre de minorités nationales, qui s'inspirent des provinces ou républiques sécessionnistes pour réclamer davantage d'autonomie : les Azéris, les Grecs, les Swans, etc.

La pression russe



La Russie exerce sur la Géorgie une pression de plus en plus forte, pour deux raisons principales :
- Depuis son accession à la présidence de l'Etat, Edouard Chevardnadze tient tête à Moscou. Il reproche notamment à la Russie d'avoir favorisé la sécession abkhaze. Se tournant résolument vers l'occident, il a obtenu le départ des bases russes, à l'exception de celle de la province de Samtskhé-Javakhétie (cf. ci-après)
- La Russie reproche à la Géorgie de servir de base arrière, depuis 1999, aux "terroristes" tchétchènes, en particulier dans la Gorge de Pankisi, proche de la frontière, qu'elle se propose, tôt ou tard de "nettoyer". La tension s'est accrue, courant octobre, à la faveur d'opérations menées par des combattants tchétchènes et des groupes armés géorgiens contre les troupes abkhazes dans la zone frontière de Kodori.

En conséquence de quoi la Russie et la Géorgie se livrent une "guéguerre" à peine voilée. La Géorgie menace régulièrement de se retirer de la CEI et de demander son adhésion à l'OTAN. La Russie, de son côté, ne se prive pas d'aider, voire d'exciter, toutes les forces centrifuges qui menacent l'intégrité territoriale de la Géorgie. L'Abkhazie survit en grande partie grâce à l'aide russe, via principalement la ville de Sotchi. L'Ossétie du Sud vit "à la russe", utilisant le rouble comme monnaie. L'Adjarie commerce couramment avec la Russie via son port de Batoumi, sur la mer Noire et la province de Samtskhé-Javakhétie ne saurait survivre sans l'activité économique générée par la base russe présente à Akhalkalaki.

Un cas exemplaire d'incompréhension mutuelle : la Javakhétie



Au sud de la Géorgie, longeant l'Arménie et la Turquie, existe un territoire peuplé majoritairement d'Arméniens, au nombre d'environ 150.000. Les Arméniens l'appellent Javakh et les Géorgiens, Samtskhé - Javakhétie. Par commodité, nous l'appellerons Javakhétie. Sa capitale historique est Akhalkalaki. Mais le pouvoir central géorgien a préféré lui donner un nouveau centre administratif, Akhaltsikha, où la population est mixte (arméniens et Géorgiens). Les Arméniens habitent cette région "depuis toujours", mise à part une période de déportation en Turquie durant l'empire ottoman. Revenus en 1828 d'Erzurum, ils vivent sur ce territoire " à la mode arménienne " : la langue couramment pratiquée est l'arménien, le culte en honneur est celui de l'Eglise Apostolique arménienne, l'éducation est prodiguée en arménien depuis l'école primaire jusqu'au lycée. Les étudiants vont à l'université d'Erevan (ou de Moscou) et les monnaies en vigueur sont le dram arménien et le rouble russe. En revanche, tous les services publics (police, administration, justice, etc) sont gérés par des fonctionnaires géorgiens.
Peu d'Arméniens de Javakhétie pratiquent couramment la langue géorgienne. De leur côté, les administrations ne connaissent pas le géorgien. Par chance, pratiquement tout le monde pratique le russe.

Pour éviter tout séparatisme, le pouvoir central géorgien a pris soin de fragmenter la province, en créant une entité administrative plus vaste que le Javakh historique peuplé d'Arméniens. La région de Samtskhé - Javakhétie englobe une population d'environ 250.000 personnes, dont 60 % seulement sont arméniens. Elle est divisée en 6 districts et est dirigée par un super gouverneur géorgien, nommé directement par le président Chevardnadze, dont il est le représentant permanent. De cette façon, le pouvoir politique et administratif échappe totalement à la population arménienne, qui n'a en fait aucune prise sur les décisions administratives les concernant.

Tous les ingrédients semblent réunis pour une situation de type "macédonien" : une population homogène sur un plan ethnique, occupant un territoire historiquement et géographiquement délimité, dispose d'une grande autonomie culturelle, mais est presque totalement exclue du pouvoir politique et administratif. Cette configuration a provoqué en Macédoine l'explosion que l'on sait. Ne risque-t-on pas d'assister en Javakhétie à une crise du même ordre ?

Le risque existe, car cette situation n'est pas saine, et contrevient aux règles de la Charte du pouvoir local, que la Géorgie a signée en entrant au Conseil de l'Europe. Mais il est pour le moment limité pour trois raisons :
- Il n'existe pas - du moins pour le moment - l'équivalent de l'UCK en Javakhétie. On n'observe pas de revendications séparatistes visant soit le rattachement à l'Arménie, soit l'indépendance. L'organisation la plus représentative de la population arménienne de Javakhétie, le Mouvement national javakh, est en sommeil et défend une certaine autonomie administrative et culturelle de la région.
- L'Arménie, de son côté, n'a aucune visée officielle sur ce territoire. Certes, elle apporte une aide économique et culturelle aux Arméniens de Géorgie, mais elle joue la carte de la coopération avec son voisin du nord, dont elle respecte l'intégrité territoriale (contrairement à ce qui se passe avec l'Azerbaïdjan). L'Arménie, en effet, a besoin de la Géorgie pour se désenclaver économiquement et calme toute ardeur séparatiste qui pourrait se manifester chez ses " cousins " de Javakhétie.
- La présence des troupes russes est un facteur de sécurité, même si Moscou, comme nous l'avons vu, joue un jeu trouble dans cette région du Caucase. Cette présence militaire est la garantie d'une certaine autonomie de la province, autonomie culturelle et économique, à défaut d'être politique. Un retrait de cette base embraserait certainement la région, et Tbilissi en est conscient.
Les habitants de Javakhétie vivent dans des conditions difficiles. Les échanges économiques reposent en grande partie sur le troc. La principale source de revenus est la base russe, qui fournit un nombre important d'emplois.
Le pouvoir central a déclenché la colère de la classe politique javakhsie en introduisant une réforme administrative qui diminue encore plus le rôle politique que peuvent jouer les Arméniens dans cette province. À l'approche des élections locales, le scrutin proportionnel a été remplacé par un scrutin majoritaire de circonscription. En soi, la mesure n'a rien de répréhensible, même si elle réduit l'influence des partis. Mais le nouveau découpage des circonscriptions favorise ouvertement les villages non arméniens. Par exemple, dans la province d'Akhalkalaki, les seuls villages géorgiens, de faible population, au nombre de 6 sur 22, disposent chacun d'un député, tandis que certains cantons regroupent jusqu'à six ou sept villages dans la zone arménienne. La ville d'Akhakalaki, peuplée majoritairement d'Arméniens, a un seul député. De cette façon, la minorité géorgienne, qui ne représente que 3 % de la population de la province, disposera de 25 % des sièges dans la future assemblée provinciale.

Manifestement, le pouvoir central cherche à "géorgianiser" la province. Cette pression irrite et inquiète la population arménienne qui, en retour, ne voit guère l'action de Tbilissi en faveur d'un développement économique de la province. Elle déconcerte les hommes politiques, qui sont pris de court et cherchent une riposte efficace à ce qu'ils considèrent comme une provocation. L'opposition, faible et désunie, ne semble pas en mesure, pour le moment, d'engager des actions d'envergure. Sa réaction a surtout consisté à boycotter les élections locales du 4 novembre. Mais ce manque de réaction de la classe politique "officielle" peut laisser libre cours à des mouvements populaires plus passionnels si rien n'est fait pour désamorcer le malaise latent de la population arménienne locale.

En conclusion



Ayant perdu l'Abkhazie et confronté au mouvement centrifuge d'un certain nombre de ses régions, Tbilissi pratique une politique essentiellement défensive à l'égard de ses "minorités" ethniques. Les Géorgiens se polarisent sur la notion d'Etat unitaire, alors qu'une solution de type fédéral serait peut-être plus adaptée à une composition démographique aussi diversifiée. En maintenant un système centralisé, la Géorgie court le risque d'exploser. Or, son intégrité territoriale et sa stabilité sont essentielles pour le maintien de la paix dans cette région passablement éprouvée par ailleurs (Tchétchénie, Haut Karabagh). Alors, un petit effort, M. le Président ?


Hervé Collet (novembre 2001)