Enquête sur la pauvreté en Russie (2004)
2013-12-29

Qu'est-ce que la pauvreté dans l'esprit des Russes ?




Selon les statistiques, au cours du premier mandat présidentiel de Vladimir Poutine la part des Russes vivant sous le seuil de pauvreté est tombée de 35 à 23,3 pour cent. La lutte contre la pauvreté figure parmi les tâches prioritaires de l'Etat. Le phénomène des riches et des pauvres de la période post-soviétique est l'un des thèmes les plus débattus. Cependant, il n'y a pas unanimité au sein de la société russe sur la question de savoir ce que c'est que la pauvreté.

En 2003, l'Institut d'études sociales globales relevant de l'Académie des sciences de Russie a procédé à une enquête dont le sujet était "Les riches et les pauvres dans la Russie d'aujourd'hui". 2.118 personnes ont été interrogées. Le but de ce sondage était de connaître ce que la pauvreté représentait dans l'esprit des Russes, à quoi ils l'attribuaient et quelle était leur attitude à l'égard de ce phénomène.

Cela peut paraître paradoxal, mais pour 90 pour cent des Russes, la pauvreté c'est un niveau de vie juste un peu inférieur au leur propre. Autrement parlant, la population fixe le seuil de pauvreté surtout en fonction de ses propres revenus. La plupart des Russes estiment que ce seuil se situe légèrement au-dessus de 1.500 roubles par mois et par personne (le dollar s'échange contre 28,5 roubles).
Pour les Russes, la mauvaise alimentation, les difficultés à s'habiller et à se chausser, les mauvaises conditions de logement (moins de 10 mètres carrés par personne, ne pas avoir un appartement ou une maison à soi), l'absence d'un lopin de terre, l'impossibilité d'accéder à l'assistance médicale et à l'enseignement payants sont des signes de pauvreté. A l'aune de la sociologie, les gens se trouvant dans cette situation sont les pauvres de la Russie contemporaine. Ils représentent environ un quart de la population.

L'Institut d'études sociales globales a également procédé au sondage "Eurobaromètre-40", embrassant la France, la Grande-Bretagne, l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne, la Grèce et plusieurs autres pays. Cette étude a révélé que la perception de la pauvreté en Russie était loin d'être la même dans les pays ouest-européens. En moyenne en Europe seulement 38 pour cent des gens relèvent qu'il y a des pauvres là où ils vivent. 34,3 pour cent des personnes interrogées estiment que dans leur ville ou leur région il n'a pas de gens qui puissent être considérés comme des pauvres ou qui risquent de le devenir prochainement.

En Russie à la question "Existe-t-il dans la région ou la ville que vous habitez des gens qui sont passés sous le seuil de pauvreté ces dernières années ?", 77 pour cent des personnes interrogées ont répondu: "Oui, et ils sont nombreux" ; elles ont été 18,5 pour cent à répondre: "Il y en a, mais on en dénombre pas beaucoup" ; 4,5 pour cent des sondés pensent que les gens se trouvant dans cette situation se comptent sur les doigts de la main.

Parmi les facteurs contribuant à ce que des gens se soient retrouvés sous le seuil de pauvreté les Russes citent tout d'abord les arriérés de salaires et de pensions (46,8 pour cent), le chômage prolongé (41,2 pour cent), la modicité des prestations sociales (37,1 pour cent), la maladie, l'invalidité (36,8 pour cent). Ils ne sont que 35 pour cent à nommer l'alcoolisme et la toxicomanie. Etant donné que les sondés pouvaient répondre à cinq questions, le nombre de ces dernières est supérieur à 100 pour cent.

Parmi les facteurs psychologiques de la pauvreté les Russes mentionnent la paresse, l'inertie, l'inaptitude à la vie. Pour 26,8 pour cent des Russes, ces qualités sont à l'origine de la pauvreté de connaissances et d'amis.

Les Européens, eux, ils voient la "racine du mal" dans l'individu lui-même, dans ses défauts personnels, en premier lieu dans l'alcoolisme et la toxicomanie (57,1 pour cent).

L'analyse des données obtenues permet de dire que les causes de la pauvreté avancées par les Russes sont assez fondées.

Il est donc patent que les causes de la pauvreté sont diverses. Par conséquent, on ne pourra pas combattre ce mal uniquement en relevant les salaires, les pensions et les prestations sociales. En concevant la politique sociale de l'Etat, il importe d'envisager aussi des formes d'aide non pécuniaire, surtout pour les familles avec enfants.

L'enquête effectuée par l'Institut d'études sociales globales a révélé que 51,3 pour cent des Russes avaient de la compassion pour les gens appauvris lors des réformes économiques et qu'ils étaient 17,4 pour cent à éprouver un sentiment de pitié à leur égard. Dans la conscience collective des Russes, les pauvres sont des gens plutôt bons, patients, consciencieux, respectueux de la loi et travailleurs.

Natalia Tikhonova, directrice adjointe de l'Institut d'études sociales globales relevant de l'Académie des sciences de Russie, docteure ès sciences sociologiques - RIA Novosti, 27 avril 2004.