Le Monténégro tenté par l'indépendance (2004)
2012-12-27

La coalition au pouvoir au Monténégro, qui comprend le Parti Démocratique des Socialistes (DPS) de Milo Djukanovic et le Parti Social-Démocratique (SDP), dirigé par Ranko Krivokapic, a assis jusqu'à présent son audience politique sur l'idée d'indépendance de la république. Elle a été contrainte, sous la pression de la communauté internationale, de « surseoir » à ce projet, mais elle est loin d'y avoir renoncé.

L'accord de Belgrade du 13 mars 2002 prévoit en effet la possibilité pour chacune des républiques composant l'Union, d'organiser au bout de trois ans un référendum sur une éventuelle indépendance. Même si les autorités monténégrines ne se sont pas officiellement prononcé sur cette question, les principales personnalités responsables de la coalition au pouvoir ont laissé entendre depuis le début de l'année qu'elles entendaient mener à son terme le processus d'indépendance.

Le SDP, bien que minoritaire au sein du Gouvernement, monte en première ligne pour la concrétisation de ce projet. En février dernier, Ranko Krivokapic, a déclaré à la presse que l'Union était un fardeau pour le Monténégro : « Elle freine l'intégration du Monténégro, elle ne contribue pas à la démocratisation et au contraire elle mène à la destruction ». Il a ajouté que l'Union coûterait aux électeurs monténégrins des millions d'euros en plus. À elle seule, l'harmonisation des tarifs douaniers de la Serbie et du Monténégro coûterait à la petite république 20 millions d'euros. Il a précisé que la république perdrait aussi de l'argent en finançant l'armée commune. « Cela va se monter au total à plus de 80 millions d'euros de dépenses ». De son côté, M. Svetozar Marovic, président de l'Union de Serbie-et-Monténégro, lors d'une interview donnée à la presse monténégrine, le 17 mars, a clairement affirmé ses sympathies pour un Monténégro indépendant : « Je suis né au Monténégro et je me sens Monténégrin. Je vois l'avenir dans le droit pour le Monténégro de choisir son chemin en toute indépendance ». Milo Djukanovic, dans le cadre d'une visite aux USA a affirmé à la Voix de l'Amérique : « La Serbie et le Monténégro devraient s'engager en Europe et dans les accords euro-atlantiques en tant qu'Etats séparés. Si la Serbie et le Monténégro étaient indépendants l'un de l'autre, ils auraient déjà signé des Accords de Stabilisation et d'Association avec l'UE ». Il a confié à la TV monténégrine une semaine plus tard qu'il gardait confiance qu'un référendum aurait lieu dès la fin du moratoire de trois ans. Pour tâter le terrain, Ranko Krivokapic, a même déclaré, début mars, que ce référendum pourrait avoir lieu en mars de l'année prochaine.

Pourquoi mars 2005 ? C'est au début de 2005 que sont prévues les élections du Parlement de l'Union de Serbie-et-Monténégro au suffrage universel et les dirigeants actuels de la petite république ont toutes les chances de la perdre. Les électeurs qui soutiennent la coalition au pouvoir devraient boycotter ces élections, car ils soutiennent le projet d'un État indépendant. Leur abstention ouvrirait la porte à l'opposition pro-serbe, qui prendrait pied avec une forte majorité au Parlement « fédéral » et mettrait un frein à toute tentative future d'indépendance. Les autorités monténégrines s'appuieraient, pour lancer un référendum dès mars 2005, sur une lecture restrictive du moratoire de trois ans conclu à Belgrade. Certes cet accord est entré en vigueur en 2003, mais il a été signé en mars 2002 : « On peut donc procéder à un référendum dès mars 2005. Ce qui compte, dans les Balkans, c'est l'accord entre les parties signataires », déclare un dirigeant du DPS. Entre janvier ou février et mars 2005, il n'y aurait qu'un retard d'un ou deux mois. Ce même dirigeant ajoute que « c'est une question de logique : ce n'est pas la peine de demander aux électeurs d'élire le Parlement de l'Union si deux mois plus tard, cette Union doit être dissoute. Autant être fixé tout de suite ! ».

L'opposition ne l'entend pas de cette oreille et se déclare prête à mener une bataille politique et juridique contre cette argumentation. Elle fait valoir que le délai de trois ans court, non depuis l'accord de Belgrade, mais depuis la signature de la Charte constitutionnelle, en décembre 2002 : le retard de neuf mois est imputable à Djukanovic lui-même ! L'union Européenne, qui est co-signataire de l'Accord de Belgrade, va encore plus loin : le délai court à compter du moment où les institutions de l'État commun se sont mises en places, c'est-à-dire en mars 2003, ce qui repousse l'échéance à mars 2006.

Une partie de bras de fer risque donc de s'engager entre l'équipe au pouvoir à Podgorica et l'Union Européenne. Il y a tout lieu de penser que Djukanovic table moins sur l'appui de Bruxelles que sur celui de Washington qui, même s'il est tenu officiellement de soutenir la position de l'UE, serait ravi de ce coin ainsi enfoncé dans la politique européenne. Le débat sera en tout état de cause tranché par l'électorat monténégrin. Le résultat du référendum est loin d'être acquis : le sondage le plus récent, d'avril 2004, donne 39,8 % aux partisans de l'indépendance contre 39,7 % à leurs adversaires. C'est dire que l'avenir du Monténégro, et au-delà de lui, de l'État de Serbie-et-Monténégro reste plus que jamais incertain.

Hervé Collet.