La Bulgarie aux portes de l'Union européenne par François FRISON-ROCHE (juin 2004)
2012-02-07

Conformément aux engagements pris en 2003 lors du Conseil européen de Thessalonique, il ne fait aucun doute que la Bulgarie entrera dans l'Union européenne au début de l'année 2007.

N'en déplaise aux cassandres de tous bords qui n'ont cessé de prédire le pire pour ce pays, notamment depuis l'arrivée au pouvoir en 2001 de la coalition libérale dirigée par l'actuel Premier ministre - et européen convaincu - Siméon de Saxe-Cobourg. Depuis trois ans, la stabilité politique du pays n'a pas été mise en danger, au contraire, et des progrès manifestes ont été enregistrés sur un plan structurel. Des difficultés existent bien évidemment, comme dans tous les pays d'Europe post-communiste, mais elles ne sont pas de nature à empêcher l'arrimage définitif du pays à la « grande Europe ».

En 2007, le pays sera globalement aussi prêt que le furent ceux de la première vague au moment de leur adhésion en mai 2004. Le dernier rapport annuel de l'Union européenne indique que la Bulgarie répond désormais aux critères politiques et économiques fixés par le sommet de Copenhague. Elle a d'ores et déjà terminé les négociations de 26 chapitres sur 30, deux autres devraient être clôturés fin juin 2004 et les deux derniers avant décembre de cette année. Selon ses dernières prévisions, la Commission européenne prévoit de lui accorder 4.245 milliards d'euros au cours de la période 2007-2009, dont presque 1 milliard d'euros d'investissements pour des projets d'infrastructures, 617 millions pour son agriculture ou encore 350 millions pour le démantèlement des deux réacteurs de 440 MW de la centrale nucléaire de Kozloduy sur le Danube.

Loin d'être négative, l'irruption sur la scène politique intérieure de l'ancien monarque de Bulgarie lors des élections législatives du 17 juin 2001 (200 sièges sur 400) fut à l'origine d'une profonde reconfiguration du système politique dans le pays. Elle a mis fin à des années de « bipartisme » stérile entre « ex-communistes » et « anti-communistes ». Cette division binaire de la vie politique bulgare dans les premières années de la transition produisit des effets dont le plus flagrant fut l'écroulement et la dérive quasi-mafieuse de l'économie du pays. Au gré des alternances politiques, chaque camp organisait des « réformes », souvent en fonction de ses intérêts économiques, et refusait d'entreprendre les transformations indispensables de structure (justice, concurrence, fiscalité, etc.) qui auraient rétréci une « zone grise » propice à tous les enrichissements frauduleux. Certes, de 1997 à 2001, le précédent gouvernement d'inspiration libérale avait entamé quelques changements - souvent sous la pression européenne d'ailleurs - mais il n'avait pas su devenir une alternative politique crédible au socialisme. Sa fragmentation interne, son vide doctrinal et son réformisme trompeur cachant mal sa volonté d'hégémonie.

La situation politique intérieure n'est pourtant pas aussi simple que l'on pourrait le penser après les résultats des dernières élections locales d'octobre 2003. L'enseignement majeur de celles-ci réside avant tout dans le taux très faible de participation sur un plan national puisque celui-ci n'atteint même pas 30 % des inscrits (contre 51 % en 1999). Cette participation très faible - qui ne constitue pas une exception bulgare en Europe post-communiste - est en revanche un indicateur crédible de l'instabilité potentielle d'un système de partis et représente un problème politique sérieux. Il donne la mesure de la faiblesse structurelle des partis traditionnels bulgares qui sont de « petites » forces politiques sans prise réelle sur un électorat très versatile. En apparence seulement (grâce à l'abstention), le parti socialiste a donc obtenu une « victoire » puisqu'il obtient 33 % des voix ; mais l'analyse des chiffres montre que le nombre de ses électeurs a diminué en valeur absolue. Il en va de même pour l'Union des forces démocratiques qui, malgré sa cure d'opposition, perd 170.000 électeurs par rapport aux dernières élections locales. Son récent éclatement en trois forces politiques semble sonner le glas de ses anciennes ambitions et d'un éventuel retour au pouvoir dans les même conditions. Quant au Mouvement national Siméon II, le parti au pouvoir, sa défaite est flagrante puisqu'il passe d'environ 43 % des voix aux législatives de 2001 à moins de 10 % en 2003 ! Seul, le Mouvement pour les droits et les libertés (MDL), qui représente les minorités turcophones et musulmanes du pays, a conservé son électorat. Si la situation actuelle est délicate pour le Premier ministre et sa coalition majoritaire au parlement (avec le MDL), le parti socialiste est loin de pavoiser car il sait qu'il demeure minoritaire malgré sept ans passés dans l'opposition et l'excellente cote de popularité du président de la République, issu de ses rangs.

Ces résultats, globalement peu encourageants pour aucun parti, ouvrent toutefois certaines perspectives pour l'avenir, dans la mesure où les forces politiques actuelles seront certainement dans l'obligation de gouverner ensemble si elles veulent réussir l'entrée du pays dans l'Union européenne. C'est pour chacune d'entre elles - et elles ne l'ignorent pas - le gage de leur survie politique. Les prochaines élections législatives bulgares auront lieu au printemps 2005, dans un an donc, et rien ne permet d'indiquer que ces échéances démocratiques portent en germes les prémisses d'une détérioration politique majeure. Quels que soient les résultats - et personne aujourd'hui, y compris les instituts de sondages, ne peut prédire ce qu'ils seront - les forces politiques en présence seront obligés de négocier au lieu de s'affronter pour former, selon toute vraisemblance, un gouvernement de large coalition.

Deux autres éléments favorables viennent renforcer ces quelques propos. L'entrée de la Bulgarie au sein de l'Otan en mars 2004 a constitué une étape décisive dans la structuration politique interne du pays qui va bien au-delà de la simple adhésion à une alliance sécuritaire. Elle porte la marque d'un premier accord politique global. La volonté d'adhérer à l'Union européenne est également consensuelle. C'est la marque d'une seconde entente politique dans le pays. Même si elle est désenchantée par une transition trop longue et donc très douloureuse, l'opinion publique appuie ce dernier objectif à 86 %. La Bulgarie est désormais aux portes de l'Union européenne !

François Frison-Roche, chargé de recherche au CNRS, Université de Paris 2, CERSA, mai 2004. [URL : francois.frisonroche@free.fr]