Géorgie : Un cas exemplaire d'incompréhension mutuelle, la région de Samtskhé-Djavakhétie (2003)
2013-02-05

Au sud de la Géorgie, longeant l'Arménie et la Turquie, existe un territoire peuplé majoritairement d'Arméniens, au nombre d'environ 150.000. Les Arméniens l'appellent {Djavakhk} et les Géorgiens, {Samtskhe-Djavakheti}. Par commodité, nous l'appellerons en français {Djavakhétie}.

Sa capitale historique est Akhalkalaki. Mais le pouvoir central géorgien a préféré lui donner un nouveau centre administratif, Akhaltsikha, où la population est mixte (Arméniens et Géorgiens). Les Arméniens habitent cette région "depuis toujours", mise à part une période de déportation en Turquie durant l'empire ottoman. Revenus en 1828 d'Erzurum, ils vivent sur ce territoire "à la mode arménienne" : la langue couramment pratiquée est l'arménien, le culte en honneur est celui de l'Eglise Apostolique arménienne, l'éducation est prodiguée en arménien depuis l'école primaire jusqu'au lycée. Les étudiants vont à l'université d'Erevan (ou de Moscou) et les monnaies en vigueur sont le dram arménien et le rouble russe. En revanche, tous les services publics (police, administration, justice, etc) sont gérés par des fonctionnaires géorgiens. Peu d'Arméniens de Javakhétie pratiquent couramment la langue géorgienne. De leur côté, les administrations ne connaissent pas le géorgien. Par chance, pratiquement tout le monde pratique le russe.

Pour éviter tout séparatisme, le pouvoir central géorgien a pris soin de fragmenter la province, en créant une entité administrative plus vaste que le Djavakhk historique peuplé d'Arméniens. La région de Samtskhé - Djavakhétie englobe une population d'environ 250.000 personnes, dont 60 % seulement sont arméniens. Elle est divisée en 6 districts et est dirigée par un super gouverneur géorgien, nommé directement par le président, dont il est le représentant permanent. De cette façon, le pouvoir politique et administratif échappe totalement à la population arménienne, qui n'a en fait aucune prise sur les décisions administratives les concernant.

Tous les ingrédients semblent réunis pour une situation de type "macédonien" : une population homogène sur un plan ethnique, occupant un territoire historiquement et géographiquement délimité, dispose d'une grande autonomie culturelle, mais est presque totalement exclue du pouvoir politique et administratif. Cette configuration a provoqué en Macédoine l'explosion que l'on sait. Ne risque-t-on pas d'assister en Djavakhétie à une crise du même ordre ?

Le risque existe, car cette situation n'est pas saine, et contrevient aux règles de la Charte du pouvoir local, que la Géorgie a signée en entrant au Conseil de l'Europe. Mais il est pour le moment limité pour trois raisons :
- Il n'existe pas - du moins pour le moment - l'équivalent de l'UCK en Djavakhétie . On n'observe pas de revendications séparatistes visant soit le rattachement à l'Arménie, soit l'indépendance. L'organisation la plus représentative de la population arménienne de Djavakhétie, le Mouvement National Djavakh, est en sommeil et défend une certaine autonomie administrative et culturelle de la région.
- L'Arménie, de son côté, n'a aucune visée officielle sur ce territoire. Certes, elle apporte une aide économique et culturelle aux Arméniens de Géorgie, mais elle joue la carte de la coopération avec son voisin du nord, dont elle respecte l'intégrité territoriale (contrairement à ce qui se passe avec l'Azerbaïdjan). L'Arménie, en effet, a besoin de la Géorgie pour se désenclaver économiquement et calme toute ardeur séparatiste qui pourrait se manifester chez ses " cousins " de Djavakhétie.
- La présence des troupes russes est un facteur de sécurité, même si Moscou, comme nous l'avons vu, joue un jeu trouble dans cette région du Caucase. Cette présence militaire est la garantie d'une certaine autonomie de la province, autonomie culturelle et économique, à défaut d'être politique. Un retrait de cette base embraserait certainement la région, et Tbilissi en est conscient. Les habitants de Djavakhétie vivent dans des conditions difficiles. Les échanges économiques reposent en grande partie sur le troc. La principale source de revenus est la base russe, qui fournit un nombre important d'emplois. Le pouvoir central a déclenché la colère de la classe politique javakhsie en introduisant une réforme administrative qui diminue encore plus le rôle politique que peuvent jouer les Arméniens dans cette province. À l'approche des élections locales, le scrutin proportionnel a été remplacé par un scrutin majoritaire de circonscription. En soi, la mesure n'a rien de répréhensible, même si elle réduit l'influence des partis. Mais le nouveau découpage des circonscriptions favorise ouvertement les villages non arméniens. Par exemple, dans la province d'Akhalkalaki, les seuls villages géorgiens, de faible population, au nombre de 6 sur 22, disposent chacun d'un député, tandis que certains cantons regroupent jusqu'à six ou sept villages dans la zone arménienne. La ville d'Akhakalaki, peuplée majoritairement d'Arméniens, a un seul député. De cette façon, la minorité géorgienne, qui ne représente que 3 % de la population de la province, disposera de 25 % des sièges dans la future assemblée provinciale.

Manifestement, le pouvoir central cherche à "géorgianiser" la province. Cette pression irrite et inquiète la population arménienne qui, en retour, ne voit guère l'action de Tbilissi en faveur d'un développement économique de la province. Elle déconcerte les hommes politiques, qui sont pris de court et cherchent une riposte efficace à ce qu'ils considèrent comme une provocation. L'opposition, faible et désunie, ne semble pas en mesure, pour le moment, d'engager des actions d'envergure. Sa réaction a surtout consisté à boycotter les élections locales du 4 novembre. Mais ce manque de réaction de la classe politique "officielle" peut laisser libre cours à des mouvements populaires plus passionnels si rien n'est fait pour désamorcer le malaise latent de la population arménienne locale.

Hervé Collet.