La situation économique de l'art Est-européen : le Rideau d'Argent (2004)
2012-12-11

Novembre 89, le Mur de Berlin chute. Dans un feu d'artifice de poussières et de gravats, il entraîne avec lui les derniers piliers du communisme et barbelés du « Rideau de Fer ». Sans aucune figure de style ou détour linguistique, il exposa, dans le choc assourdissant de l'éclat du béton sur le sol, l'achèvement d'une période, d'un empire (le communisme) et l'avènement d'une nouvelle ère (la démocratie et le capitalisme).

Les années 90 annoncèrent, de par ses évènements, le commencement d'une nouvelle période, que l'on pourrait qualifier tout en faisant référence à la disparition de la maladie1, de rémission. Phase de convalescence, la rémission est une période de transition entre la maladie et le renouveau ; elle se présente, chez le futur convalescent, comme un instant de perdition, un entre-deux troublé par les faits passés et pétrifiés par l'approche d'un devenir incertain dépourvu de maladie. Si l'annonce de l'avènement de cette période s'avère pour un grand nombre de malade comme porteuse d'espoir, elle n'en reste pas moins cependant difficile à surmonter. La rémission s'institut, à cet effet, comme un terrain propice aux spectres et fantômes (de la maladie) en tous genres. Elle se présente comme un moment décisif entre un retour à la vie et un retour à la maladie.

Si le parallèle entre la fin du socialisme et du commencement d'une nouvelle ère avec la fin de la maladie et le début d'une nouvelle vie peut apparaître quelque peu déplacé ou exagéré, il n'en demeure pas néanmoins si éloigné. La chute du communisme allait laisser place, dans l'esprit des Est-européens, à un certain engouement mais aussi à une certaine angoisse. Une inquiétude nourrit, à juste titre, par les premiers effets et les premiers aléas de la démocratie et du capitalisme. L'économie de marché, le libéralisme, le néo-libéralisme et toutes les vertus du capitalisme eurent des conséquences échelonnées sans précédent dans l'économie est-européenne - instabilité politique, succession incessante de gouvernement, taux de chômage très élevé, majoration des prix, etc. mais aussi augmentation du PIB, du PNB, du taux de croissance. La privatisation d'une grande partie des Etats offrit, aux yeux des populations, les bienfaits d'une économie libérale (liberté d'entreprise, profit, marge de bénéfice…) mais aussi la face cachée d'un capitalisme, que l'on pourrait qualifier de sauvage - selon les pays -, ainsi que la levée d'une illusion profonde vis-à-vis de la vie et du monde occidental - entretenue, de par des clichés socioculturels sur-médiatisés et surenchérit, durant près d'une quarantaine d'années, par un Occident conscient, en tout état de cause, de ses actes. Si cette nouvelle ère annonçait pour certains une richesse considérable (on peut penser ici aux nouveaux oligarques), elle présageait pour les classes sociales « fragiles », comme les classes moyennes, un sort à double tranchant, et prophétisait un avenir plus qu'obscur pour les petites classes. L'illusion se transforma, à cet effet, pour beaucoup en désillusion et les années 90 s'affirmèrent ainsi comme une ère, que je qualifierai, de Post Utopique - écrivant les fins d'une utopie socialiste et capitaliste.

Alors que l'année 1989 marquait le pas et la rupture officielle avec le socialisme, elle allait se dessiner comme le Tournant politique et socioculturel dans la société est-européenne. La démocratie, tant attendue par l'ensemble des populations, s'annonça, en cette fin des années 80, avec l'avènement du marché libre, de nature controverse. Si l'on assista, en ce début des années 90, dans un état d'esprit euphorique, à une démocratisation et libéralisation de la culture - chacun pouvant participer « librement » et largement à la culture, et ce, sans contrainte, ni censure -, on vit un milieu artistique durement affecté - déjà touché par la crise économique dans les années 80 - par la pauvreté, du fait d'un changement de politique économique relatif et conséquent aux événements et bouleversements de 1989. Le régime, si difficile soit-il, entretenait, et assurait, jusque dans les années 80, un revenu et une garantie sociale minimum de par des subventions et des commandes publiques à un grand nombre d'artistes adhérant au système2.

Désœuvrés mais également sans possibilités de financements - les chiffres et les crédits du budget alloués aux différents ministères de la culture est-européen parlant d'eux-mêmes -, un grand nombre d'artiste se voient dans la nécessité et le besoin de travailler hors des frontières. « L'exil » se présente ainsi aux artistes comme une alternative unique afin de pouvoir vivre mais aussi de pouvoir développer leur art. Cet « abandon du pays » (3), comme pourrons l'évoquer certains critiques autochtones, eut et a, encore aujourd'hui, pour effet dévastateur - hormis un rapprochement plus que bénéfique avec le milieu et le contexte artistique international -, une déconsidération totale vis-à-vis des origines et des liens de l'artiste avec son pays. Plusieurs articles tels que : « Un chantier en quête de fondation, Des statuts artistiques précaires… » de Sarah Bel, ou de Anne-Marie Autissier dans la revue Culture-Europe (4) (mai-juin 2003), de Miroslava Kovarova, Chorégraphe et Directrice de Bratislava in movement : « La Slovaquie quinze ans après… » ou d'Edyta Kozak, Responsable du Festival Body-Mind, Association des danseurs indépendants de Varsovie : « La Danse indépendante polonaise dans l'attente des réformes » dans la même revue, ou le dernier numéro de Beaux-arts Magazine du mois d'avril, font état d'une situation préoccupante, de stratégies politiques culturelles peu lisibles, d'une précarité importante dans le milieu artistique et d'un engagement financier dérisoire des politiques gouvernementales dans la politique culturelle des pays de l'ancien Bloc communiste.

Aujourd'hui à 25, souhaitons, malgré l'ombre portée par ce panorama quelque peu alarmiste de la situation économique de la culture artistique est-européenne, que l'Elargissement, a contrario d'entretenir ce « Rideau d'Argent », tende à effacer en profondeur les mailles et les grilles de cette nouvelle forme d'obstacle.

____________________

Notes


- 1. Beauvois (D.) La Pologne, histoire, culture, société. (2003). Paris, Edition de la Martinière. Les Termes employés étant la « peste brune » pour le nazisme et le « choléra rouge » pour le communisme
- 2. Référence à l'entretien de Krzysztof Wodiczko avec Peter Boswell dans Krzysztof Wodiczko, Art public, art critique (1997) Edition Ecole Nationale Supérieure des Beaux-Arts (Paris). Référence à un entretien de Monsieur Leszek Brogowski avec Olivier Vargin (Gdansk, 2003)
- 3. Revue Beaux-Arts Magazine, n°239, avril 2004 « L'Europe à 25, La culture d'Est en Ouest » p. 72-73
- 4. Revue Culture-Europe n°39 mai-juin 2003 « l'Europe du spectacle à 25 » sous la direction d'Anne-Marie Autissier


Olivier Vargin, doctorant à l'Université de Provence.