L'Azerbaïdjan a abandonné le cyrillique
2003-04-10

Cherchant à mieux se rapprocher de l'Europe et à rompre les liens avec l'héritage soviétique, l'Azerbaïdjan a adopté l'alphabet latin après avoir utilisé le cyrillique pendant plus de soixante ans.
Le 18 juin 2001, le président Haïdar Aliev a ainsi décrété que tous les documents officiels, revues, journaux, publicités et affiches seraient désormais écrits en caractères latins à partir du 1er août, "pour renforcer l'indépendance - acquise en 1991 - et réduire l'influence russe".
Cette nouvelle réforme est déjà la cinquième dans l'histoire de l'Azerbaïdjan moderne. Historiquement, les caractères arabes étaient utilisés en azéri. Ils ont été remplacés en 1928 par la version turque de l'écriture latine. Le cyrillique - utilisé avec des variantes minimes notamment en Russie, Bulgarie, Ukraine et au Tadjikistan - a commencé à être utilisé en Azerbaïdjan sur ordre de Staline en 1939. En 1958, des caractères additionnels ont été introduits pour les voyelles spécifiques à l'azéri. En 1992, le président de l'époque Abdulfaz Elchibey, qui était tourné vers la Turquie, fit adopter un décret ordonnant l'introduction de l'alphabet latin. Mais l'initiative d'Elchibey se solda par un échec, les réticences au changement étant trop grandes.
Cette fois-ci, la nation azérie semble plus déterminée à abandonner l'alphabet cyrillique : "Pour nous, l'alphabet cyrillique est perçu comme un symbole de la Russie, une icône soviétique. Afin de nous affranchir de la psychologie russe et soviétique, nous avons décidé d'adopter un nouvel alphabet, ou plus exactement, de le reprendre", argumente Kamil Veli Narimanogly, ancien professeur de linguistique à l'Université d'État de Kaboul et actuel directeur du Centre d'Études Eurasiatiques.
Selon Dimitri Furman, de l'Institut Européen de l'Académie des Sciences Russe, "cette mutation a pour objectif de renforcer la nation azérie, de majorité musulmane, qui a conquis son indépendance suite à l'effondrement de l'Union Soviétique". D'après lui, la réforme linguistique, "en plus d'éliminer les vestiges de l'ère soviétique", va renforcer les relations avec la Turquie.
Furman estime ainsi que le changement actuel évoque l'esprit de Mamed Amin Rasulzade, fondateur et leader socialiste de la première république d'Azerbaïdjan, renversée par les Bolchéviques en 1920. "Le triple slogan de Rasulzade - turquisation, islamisation et européisation - représente les trois aspects éminents de la culture moderne de l'Azerbaïdjan, qui fut le premier pays musulman à se tourner vers l'Europe. On peut donc dire que l'Azerbaïdjan est en train de revenir à sa tradition originelle", affirme Furman.

Une réforme critiquée


Selon les linguistes, les lettres latines sont mieux adaptées aux phonèmes azéris. Des critiques se portent cependant sur le fait que la transition soit peu graduelle et sur le risque de discriminer les habitants d'origine russe - qui représentent environ 2,5 % de la population - et des autres ethnies.
Pour la majeure partie des presque 8 millions d'Azéris, ce changement n'a pas été facile. Nombreux sont ceux qui se disent incapables de lire le nouvel alphabet.
Par ailleurs, les opposants d'Aliev affirment que le coût de la réforme, estimé à 4 millions de dollars, est excessif. L'argent, allèguent-ils, pourrait servir à aider les 800 000 réfugiés de guerre au Nagorny-Karabagh, région marquée par des combats avec les Arméniens.
Ils prétendent aussi que ce changement vise à limiter le débat politique dans le pays, rendant plus difficile la lecture des journaux. "En une année, la popularité des journaux, des revues et des livres devrait diminuer considérablement. Adopter du jour au lendemain l'alphabet latin n'est pas aisé. Les gens, en particulier ceux qui ont plus de 40 ans, n'ont plus la volonté de lire le journal", affirme Kamil Veli Narimanogly. Ainsi, la vente des journaux s'effondre. Début août, la demande de périodiques avait diminué de près de vingt pour cent.
Au moins deux quotidiens refusent d'utiliser les caractères latins. Tous deux continuent à être imprimé en cyrillique et l'un d'eux a opté pour une forme plus radicale de protestation - il a adopté la langue russe.
Écrit en caractères cyrilliques, le russe était amplement utilisé en Union Soviétique dans l'enseignement et au gouvernement. Arzu Abdulayeva, président de l'Assemblée des Citoyens d'Helsinki, une organisation de défense des droits de l'homme présente dans la capitale azérie, Bakou, dit craindre une augmentation du taux d'analphabétisme dans les prochains mois. "De nombreuses personnes âgées vont tout simplement cesser de lire", affirme-t-il.

Claviers et fontes


Un des problèmes résultant de l'adoption des lettres latines est qu'il n'y a pas de claviers disponibles dans le nouvel alphabet azéri. Les claviers sont importés de Turquie, qui a un alphabet similaire - mais pas identique.
Le gouvernement affirme mettre à la disposition du public une copie de ce que doit être le modèle de fonte pour les ordinateurs, mais la majorité de la population ignore son existence. La nouvelle forme d'écriture inclut des caractères spéciaux, comme la cédille, le tréma et l'accent circonflexe ainsi qu'une spécificité de la langue - le "schwa".
Certains sites Internet azerbaïdjanais ont simplement remplacé les caractères spéciaux par la lettre latine la plus proche. Dans d'autres cas, le "s" avec cédille se transforme en un signe utilisé pour les unités monétaires, et le "schwa" est parfois remplacé par la lettre grecque "delta".

(Article traduit de la "Folha de Sao Paolo", octobre 2001, par Florence Carton)