Russie : Vers une décentralisation de fonctions fédérales sur Saint-Petersbourg (juillet 2004)
2013-12-19

Deux capitales pour la Russie ?

Le gouvernement russe envisage le transfert d'une partie des fonctions fédérales à Saint-Pétresbourg, a déclaré la gouverneur de cette ville, Valentina Matvienko, devant l'assemblée générale des membres de la Chambre de commerce des Etats-Unis à Saint-Pétersbourg. "Je n'ai pas le droit de divulguer les détails de l'arrêté sans autorisation officielle, tout ce que je puis dire c'est qu'une décision a été prise et qu'elle sera annoncée officiellement sous peu", a-t-elle ajouté.

Après quoi le service de presse du gouvernement russe à Moscou a éludé le thème en déclarant que le cabinet des ministres n'avait pris aucune décision quant à un transfert de quelconques fonctions fédérales de Moscou vers d'autres villes. Ce qui, au fond, ne dément aucunement les propos de Valentina Matvienko quand on est initié à toutes les finesses de la dialectique officielle du service de presse. Une décision, c'est quelque chose d'écrit sur une feuille de papier appropriée et agrémentée du sceau et de l'emblème de l'Etat. Et qui exige parfois un vote du parlement. Tout le reste, ce n'est pas une décision, même si la question a déjà été débattue et ne soulève plus de problèmes.

Ce qui est intéressant ici ce n'est pas ça mais les sempiternelles discussions dans les milieux dirigeants et intellectuels à propos du rôle particulier de Saint-Pétersbourg qui a toujours été appelée informellement "capitale du Nord", même après le transfert du Conseil des commissaires du peuple à Moscou en 1918.

Le fait que le président russe, Vladimir Poutine, soit originaire de la "capitale du Nord" n'a rien à voir ici. Car le chef de l'Etat précédent, Boris Eltsine, était natif de Sverdlovsk/Iékaterinbourg, tandis que son prédécesseur, Mikhaïl Gorbatchev, était né dans le territoire de Stavropol, dans le sud du pays. Cependant aucun d'eux n'avait songé sérieusement à transférer la capitale dans le sud ou l'est du pays, alors qu'au niveau des débats sociaux on propose de remplacer Moscou par Vladivostok et bien d'autres choses de la même eau. Mais avec Saint-Pétersbourg, c'est différent. Des analystes de presse ont déjà transféré là-bas le parlement et aussi certains ministères.

Il y a dans le monde beaucoup de pays existant selon le principe "ville géante plus tout le reste". Ce sont les Philippines où mis à part Manille et ses 10 millions d'habitants il n'y a pas d'autre ville qui puisse abriter la moitié des capacités de production du pays, les principales universités, une bonne partie de la population cultivée, et ainsi de suite. C'est pareil avec le Mexique et sa mégalopole Mexico (20 millions d'habitants). Il y a des versions absolument différentes: aux Etats-Unis, par exemple, où dans ce sens plusieurs villes sont semblables: New York, Los Angeles, San Francisco, Huston... La capitale, elle, est la petite ville purement administrative de Washington.

La Russie, qui a pour emblème un aigle bicéphale, choisit, comme pour tout le reste, une troisième variante. Après la fondation de Saint-Pétersbourg par le tsar Pierre voici 300 ans, Moscou avait l'impression d'être la principale ville du pays sans en être la capitale. Les habitants du Léningrad soviétique étaient fortement préoccupés par la "provincialisation" de leur ville après 1918, cependant les succès économiques, scientifiques et culturels tant de Léningrad que de Saint-Pétersbourg (Léningrad rebaptisé) sont là pour démontrer le contraire. Nous avons donc devant les yeux un pays avec deux grands centres industriels, d'affaires et intellectuels d'envergures identiques ou tout au moins comparables. Les autres villes sont loin derrière.

Deux capitales, ça n'existe pas? Vraiment? Cela a été le cas des siècles durant dans la Chine impériale (il y en a eu jusqu'à quatre), dans l'Inde britannique la capitale déménageait pour l'été à Simla, implantée plus en altitude dans la montagne. Le seul problème ici, c'est que la ville capitale doit posséder une population suffisamment nombreuse et instruite pour fournir une main-d'oeuvre qualifiée à même d'assumer toutes les fonctions de la capitale. La plupart des hauts fonctionnaires et des parlementaires russes ne sont pas moscovites.

Par contre, couper en deux d'appareil de l'Etat est soit impossible sur le plan organisationnel, soit trop coûteux. Les gestionnaires doivent en permanence communiquer entre eux. Cependant, des politologues russes font remarquer que certaines branches du pouvoir sembleraient avoir été créées pour faire bande à part de manière à préserver leur indépendance. Le pouvoir judiciaire, par exemple. Il est difficile de dire quelles décisions ou idées Valentina Matvienko avait à l'esprit, mais la Cour suprême ou la Cour constitutionnelle pourraient sans difficulté aucune être transférées vers la mer Baltique.

Dmitri Kossyriev, commentateur politique de RIA Novosti/Moscou - 13 juillet 2004