Communauté roumaine en France : généralités
2004-08-02

La communauté roumaine en France



Bref aperçu historique de l'émigration roumaine



Si personne ne peut déterminer le nombre exact des Roumains de souche et d'origine installés en France, on parle couramment de cent mille personnes. Quarante mille d'entre elles habiteraient Paris et sa région, le reste se répartissant sur tout le territoire, avec des pôles plus importants autour de Strasbourg, Lille, Lyon (avec une importante communauté tzigane), Marseille, Montpellier et Bordeaux.

Cette présence roumaine est liée à une émigration tardive, de nature essentiellement politique. Mis à part quelques cas isolés (étudiants dès le début du XIX° siècle, révolutionnaires de 1848...), on ne peut guère parler de flux migratoire avant la seconde moitié des années 40.
- la première vague se situe dans les années 46-48. Elle est liée au changement de régime (abdication et exil du roi Michel, instauration d'une république populaire en Roumanie) et à l'organisation de la répression communiste. Les conditions de l'exil sont terribles.
- à la fin des années 50, les frontières sont devenues hermétiques. Cependant, les uns partent après avoir obtenu un passeport touristique, les autres, monnayés par des autorités roumaines, désireuses de se débarrasser d'éléments peu sûrs, reçoivent le droit de rejoindre des parents à l'étranger.
- à partir de la fin des années 60, une "vague" de départs s'organise pour répondre aux besoins en main d'œuvre et en spécialistes de l'économie algérienne. Ces émigrés oublieront le chemin du retour et gagneront la France.
Ces départs se poursuivent au compte-gouttes jusqu'en 1989.
- à la suite des premières élections, les événements de juin 1990 (rétablissement de l'" ordre " par les " mineurs " - Bucarest : 6 morts et 542 blessés) entraînent le départ à l'étranger de cinq mille étudiants.

Les associations roumaines



Une vingtaine d'associations roumaines ont été dénombrées, toutes installées en région parisienne et de création relativement récente (fin des années 40 pour les plus anciennes), à l'instar de l'émigration roumaine en France.

Les Roumains engagés dans des activités associatives (une minorité) se connaissent, adhèrent aux associations des uns et des autres (beaucoup sont membres de plusieurs organisations) et répondent à des sollicitations mutuelles.
Les associations, pour être roumaines, n'en sont pas moins ouvertes aux adhésions françaises. Celles-ci sont cependant peu nombreuses.

Les activités de ces structures s'organisent autour de quatre domaines.

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1. Les associations culturelles


Cinq associations culturelles ont été recensées, parmi les plus anciennes. Trois ont un caractère scientifique et furent créées dans le but de maintenir un esprit de liberté intellectuelle que le communisme avait condamné. Elles apparaissent pour deux d'entre elles comme la reconstitution en exil d'institutions interdites en Roumanie.

Ainsi la Fondation Charles 1er qui avait cessé d'exister après le départ du roi Michel en 47, fut recréée en France en 49 sous un statut associatif. Le nouvel Institut Universitaire Roumain Charles 1er était composé de quelques dizaines d'intellectuels et d'universitaires et se consacrait essentiellement à l'édition de la Revue des Etudes Roumaines dont les numéros étaient destinés aux universités et sociétés scientifiques, françaises et étrangères.

La section parisienne de la Societas Academica Dacoromana, dont le siège est à Rome, a été créée au début des années 50 pour poursuivre les travaux de l'ancienne Académie Roumaine. Les plus grands noms de l'exil intellectuel roumain (Eliade, Ionesco, Cioran...) contribuèrent à ses publications.

La troisième association de ce genre est le Centre Roumain de Recherches, créé en 1949 par des intellectuels roumains et français de haute volée, sous la présidence de Mircea Eliade et avec le concours financier du prince Nicolas, frère du roi Michel. Ses activités étaient liées à l'organisation de conférences et de débats autour de thèmes intéressant les relations franco-roumaines, l'identité culturelle roumaine.

L'Association Hyperion se présente comme un cénacle littéraire.
Enrichie à la fin des années 70 de nouveaux venus (dont Paul Goma), la présence parmi les Roumains, d'intellectuels et d'artistes de haut rang a beaucoup contribué à la cohésion de la communauté et à son intégration en France. Il faut ajouter que la connaissance du français, du fait d'une traditionnelle francophilie roumaine, a également joué. Partagés quant à l'avenir politique de la Roumanie libre, la plupart des Roumains se retrouvaient par le biais de la culture.

La Maison Roumaine, créée en 1982, organise ses activités autour de la gestion d'une bibliothèque de plus de cinq mille ouvrages, l'organisation de deux conférences mensuelles, d'expositions et de soirées musicales. Composée d'une cinquantaine de membres, elle attire un public relativement nombreux: de trente à cinquante personnes selon les conférences. Elle est assez unanimement reconnue comme un lieu de référence pour la communauté.

L'Association artistique France-Roumanie ART expose les œuvres des peintres roumains dans les salles où se tiennent ses conférences. Cette association, créée en 1990 par des artistes et critiques d'art installés en France dans les années 70, a pour but de faire connaître en France des jeunes artistes de Roumanie et la création d'une fondation d'art contemporain à Bucarest. Grâce à la vente publique de toiles, l'association put financer le séjour en France des artistes roumains et organiser des expositions, notamment au Grand Palais, dans le cadre du Salon des Arts Graphiques (SAGA 91/92/93).

Les activités de l'association "Cœurs charitables - Les Chants Valaques" sont liées à la création et la présentation de spectacles de danses et de variété.

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2. Les associations politiques



Pendant plus de 40 ans, la communauté était liée par la lutte contre le communisme. Après la déception des espoirs de démocratisation en 1989, de nombreuses associations politiques en exil suspendirent leurs activités pour passer le flambeau, considérant que la lutte devait se mener dans le pays. D'autres restèrent actifs afin de soutenir l'opposition roumaine qui, du fait d'une situation politique selon elle inchangée à Bucarest, n'a pas normalisé ses relations avec son ambassade, qu'elle considère comme un foyer de néocommunistes, les tenants du régime actuel. Ce clivage est très sensible au niveau du Centre Culturel, rattaché à l'ambassade et ignoré par la communauté car certains croient y reconnaître la volonté de créer un unanimisme autour de valeurs culturelles et identitaires, afin de maîtriser la communauté et de la tenir à l'écart de toute préoccupation politique.

A présent, les associations politiques ont des profils et des motivations différentes.

- 1°- Les associations constituant des partis :

Certaines apparaissent comme la reconstitution en exil d'un parti politique interdit en Roumanie.

C'est le cas de l'Association du Parti National Paysan de Roumanie (PNP), principale formation politique du pays avant sa dissolution et l'emprisonnement de ses membres à la fin des années 40. Ce parti fut recréé en France en 1979, avec des représentations dans les principaux pays occidentaux. Outre des activités purement politiques (élaboration du programme du parti...), l'association s'employait à dénoncer les abus du régime communiste, à alerter l'opinion publique mondiale, à obtenir le soutien des autorités françaises... Avec la refondation du PNP en Roumanie en 1990, l'organisation française a perdu son statut associatif pour devenir une filiale du parti roumain.

La tendance libérale est également représentée par l'Association Libérale Roumaine en France (ALRF). Elle existe depuis 1986, sous la forme d'un club libéral informel et forum de discussions. Quatre ou cinq formations s'y réclament du libéralisme politique, sans qu'aucune ne réalise au sein de son programme les aspirations politiques de l'association parisienne. Ainsi celle-ci a-t-elle décidé de suspendre ses activités pour attendre une réunification des différents mouvements libéraux et l'émergence d'un parti auquel elle pourrait apporter son soutien. Les deux associations précitées présentent la particularité de mobiliser des personnes âgées, les activités politiques ne mobilisant guère les jeunes gens, ce qui est expliqué par l'intégration des jeunes Roumains et par l'existence d'une émigration essentiellement économique, davantage soucieuse de l'amélioration de sa situation matérielle que de l'avenir politique de son pays d'attache.

L'Union pour le Roi Michel mobilise un public plus nombreux et plus jeune que la majorité des associations à caractère politique. Créée en 1992, elle compte deux cents membres cotisants. Elle souhaite la restauration sur le trône du roi Michel, et s'élève contre la république, imposée par les communistes à un pays traditionnellement et intrinsèquement monarchiste. Ses moyens d'action consistent à participer à des publications monarchistes, à la tenue de conférences, aux protestations auprès des institutions internationales et des instances gouvernementales pour obtenir le droit pour le roi Michel de se rendre librement en Roumanie. L'association est également soucieuse de réhabiliter une Histoire roumaine, faussée selon elle par le régime communiste. Les difficultés financières qui la privent du soutien qu'elle souhaiterait apporter aux partis et organisations monarchistes, la confinent dans des actions de moindre ampleur : exister et protester.

Ces trois associations sont les seules à être liées à un parti ou une tendance politique. D'autres se sont organisées pour jouer leur rôle dans la dénonciation des abus et la défense des droits de la population roumaine.

- 2°- Les autres associations à vocation politique:

Une dizaine d'associations ont été créées pour informer le monde des crimes commis par le régime de Bucarest et des souffrances imposées aux Roumains.

L'Association des Anciens Détenus Anticommunistes Roumains (ADAR), mise en place en 1986 par une vingtaine d'anciens prisonniers politiques, fut jusqu'à sa dissolution en 1990 le symbole vivant de cet engagement contre le totalitarisme et la terreur, pour la liberté et la démocratie. L'association cessa d'exister à la suite d'une scission interne, et fut intégrée à l'Association des Anciens Détenus Politiques , créée quelques mois auparavant en Roumanie sur le modèle de l'organisation française. Une filiale s'est reconstituée à Paris autour de 25 personnes qui poursuivent leur lutte de façon informelle. Elles se sont dernièrement mobilisées pour protester contre la décision de l'OFPRA, selon elles inapplicable au cas roumain, de ne plus reconnaître le statut de réfugié politique aux émigrés d'Europe de l'Est. Elles organisent aussi, en collaboration avec l'Eglise, des pèlerinages aux tombes des soldats roumains de différents cimetières lorrains.

D'autres associations s'attachent à révéler la situation en Roumanie, soucieuses de manifester à son égard l'opposition de l'émigration et d'obtenir l'appui des puissances internationales. Les unes ont suspendu leurs activités pour laisser œuvrer les organisations roumaines. C'est le cas de la Ligue pour la Défense des Droits de l'Homme en Roumanie qui ne reste en vie que pour constituer un relais à l'étranger, soutenir la Ligue roumaine au cas où elle se heurterait aux autorités de Bucarest et l'aider dans différents travaux de traduction.

D'autres, comme le Conseil National Roumain, créé en 1978, ont changé d'orientation, se consacrant désormais au développement de contacts avec la Roumanie dans un but de pédagogie politique, et à une aide humanitaire, en collaboration avec l'Ordre de Malte.

D'autres n'ont pas résisté aux tensions qui opposèrent leurs membres, et disparurent, comme l'Association pour la Démocratie en Roumanie (ADER) ou se scindèrent, comme l'Union Mondiale des Roumains Libres dont il existe aujourd'hui en France deux filiales distinctes. A cet égard on peut noter que s'il existait un consensus autour de l'anticommunisme et de certaines valeurs, le milieu associatif fut le lieu de dissensions et de clivages (désaccords idéologiques, ambitions personnelles...) qui firent déplorer à certains le manque de cohésion de la communauté.

L'Association pour la Fondation du Mémorial Sighet, créée à Paris en 1995, souhaite, avec la collaboration de l'Alliance Civique de Roumanie, transformer l'ancienne prison pour réfugiés politiques de Sighet en un mémorial des victimes du communisme et un centre international d'études sur le totalitarisme. Cette association de 64 membres a suscité une très large mobilisation de la part de la communauté qui s'est impliquée par des dons, des témoignages et l'apport des documents.

3*. Les associations d'aide ou d'assistance



Pour s'être essentiellement engagés au sein d'organismes culturels et politiques, les Roumains de Paris ont eu aussi une activité associative de nature caritative ou humanitaire. Toutes les associations collaborent et ne se limitent pas à des actions de telle ou telle nature, d'autant que dans les conditions de l'exil, toute action culturelle, humanitaire ou autre prend nécessairement une dimension politique.

- a) Les associations caritatives

Bien que l'aide humanitaire soit souvent le fait de structures françaises, les associations roumaines organisent aussi - à une moindre échelle - des envois de vêtements, de livres, de médicaments... Cette aide humanitaire n'est cependant pas très développée au niveau associatif car elle se fait souvent à titre individuel, chaque Roumain de France choisissant d'aider parents, amis ou connaissances, restés en Roumanie. Les besoins sont connus, les échanges directs, et l'aide semble plus effective.

L'Association des Femmes Orthodoxes Roumaines, créée en 1953, envoie chaque année environ 1000$ à des personnes nécessiteuses dont les listes sont constituées sur place, généralement par des membres délégués de l'association. Elle organise chaque année à l'Eglise une fête de Noël, avec sapin, repas et paquets pour les enfants des familles démunies. Elle rend visite aux personnes âgées hospitalisées ou sans autonomie. Elle offre aussi un soutien moral et matériel (argent, aide administrative, interprétariat...) aux réfugiés récemment installés.

L'Association La Communauté Roumaine, dont les activités ont pratiquement cessé, consacrait ses forces à l'aide et la représentation des intérêts des Roumains exilés en France, dont la Roumanie refuse de reconnaître le statut.
L'attitude des Roumains de France à l'égard des émigrés de l'après-révolution est beaucoup plus mitigée. Si certains, comme l'Association des Femmes, considèrent qu'il est quasiment de leur devoir de porter secours aux jeunes gens qui arrivent en masse aujourd'hui, sans aucune ressource et sans même obtenir le droit d'asile, d'autres pensent que leur place est en Roumanie car le pays a besoin d'eux.

- b) Les associations techniques et de coopération

Les associations de ce genre sont essentiellement françaises. Il en existe qui sont des créations roumaines ou franco-roumaines. Elles ont souvent un caractère professionnel.

C'est le cas de l'Association Solidarité Universitaire France-Roumanie, créée en 1991 et dont le but est de renforcer la recherche et l'enseignement supérieur roumains par l'accueil en France de stagiaires et de chercheurs, l'invitation de conférenciers, l'envoi de matériel documentaire et informatique...

Une autre organisation de ce genre est apparue en 1991 avec l'Association Internationale des Journalistes Roumains

4. Les associations cultuelles



L'Eglise orthodoxe roumaine s'est organisée en association cultuelle (loi 1907) depuis son abandon en 1950 par le gouvernement communiste et le rappel en Roumanie des prêtres salariés de l'Etat.

- Quel avenir ?
L'organisation de la vie associative de la communauté roumaine reflète les particularités de son émigration. Réfugiés politiques pour une grande part, les Roumains ont poursuivi leur lutte en exil. Cet engagement essentiellement politique était d'autant plus naturel que les émigrés, de tradition francophile et francophone, purent s'intégrer relativement aisément et rapidement à la société française. Ainsi les associations pouvaient-elles se consacrer à la lutte pour une Roumanie libre et démocratique, sans que l'organisation de la vie en exil en souffrît durement. Aujourd'hui la Roumanie connaît une certaine libéralisation. Les partis d'opposition sont autorisés, la lutte politique s'organise à l'intérieur des frontières, les associations émigrées passent le relais avec le sentiment d'avoir rempli leur mission.

La communauté n'échappe pas aux problèmes du vieillissement des anciens et du désintérêt des jeunes. La nécessité de rajeunir les rangs est unanimement ressentie. Si des initiatives comme celle entreprise par l'Association pour la Fondation du Mémorial Sighet semblent prometteuses, la vie associative des Roumains de France dépend aussi de la situation en Roumanie et de la capacité de la population roumaine à se prendre en charge.


(Ce panorama a été rédigé d'après une étude réalisée en 1995 par Marion Michaud, étudiante-stagiaire en DESS de relations internationales pour le compte du Fonds Européen pour la liberté d'expression)