Les Ouzbeks du Kirghizstan « roulent » pour le président Akaev
2004-09-23

L'incertitude concernant la situation des droits civiques au Kirghizstan incite l'importante communauté ouzbèque du pays à apporter un soutien de poids au gouvernement alors que la saison électorale approche. Ce soutien s'accompagne d'une réaction de frustration face à la négligence de leurs intérêts par l'administration du gouvernement d'Askar Akaev.

Représentant environ 13 % de la population totale du Kirghizstan (qui compte 5,2 millions d'habitants), les Ouzbeks constituent la plus grande minorité ethnique du pays. Les préférences électorales des Ouzbeks seront probablement influencées par le souvenir des émeutes sanglantes de 1990 qui opposèrent Ouzbeks et Kirghizes dans la région de Osh, au sud du pays. La politique menée par Akaev, visant à faire du Kirghizstan une "maison commune", a contribué à restaurer l'ordre et a donné l'assurance aux Ouzbeks qu'ils étaient les bienvenus au Kirghizstan.

Désormais, avec la possible retraite d'Akaev en 2005, beaucoup d'Ouzbeks abordent la perspective des élections législatives et présidentielle de 2005 avec appréhension. Désireux de voir pérenniser la notion de "maison commune" d'Akaev, ils se demandent ce qui pourrait arriver si ce dernier quittait le monde politique.

Le président a publiquement affirmé qu'il ne se représenterait pas, mais la question de sa candidature n'est pas réglée pour autant. La constitution semble ôter cette possibilité à Akaev. Néanmoins, quelques analystes politiques pensent que la Loi pourrait être réinterprétée afin de permettre au président sortant de chercher une réélection. Si cette hypothèse se réalisait, les Ouzbeks constitueraient de puissants appuis pour Akaev. "Akaev devrait rester au pouvoir parce qu'il assurera la stabilité et la paix", déclare Gafur Soliev, retraité ouzbek. "D'autres ne pourront pas le faire".

Sans préjuger de la décision finale d'Akaev concernant l'élection présidentielle d'octobre 2005, les Ouzbeks attendent que le président kirghiz les guide dans leur vote lors du scrutin parlementaire de février. Au cas où Akaev se retirerait, les Ouzbeks aimeraient également savoir s'il mettra à sa place un dauphin.

À l'heure actuelle, les Ouzbeks sont circonspects quant à l'influence grandissante des nationalistes kirghizes en politique. Le sentiment nationaliste surgit de la frustration générée par la stagnation économique du pays, selon quelques observateurs. Parmi les représentants les plus en vue de cette orientation politique figurent des dirigeants de l'opposition, tels que les députés Adahan Madumarov et Omurbek Tekebaev, qui a été candidat à la dernières présidentielle, chef du groupe d'opposition Ata Meken (La patrie du père). Les deux hommes ont exprimé leur méfiance à l'égard de la population ouzbèque du Kirghizstan.

Cette organisation a incité de nombreux Ouzbeks à s'éloigner du mouvement d'opposition, selon un journaliste basé à Osh, ville à forte population ouzbèque. "La raison pour laquelle les Ouzbeks ne jouent pas de rôle dans le mouvement d'opposition du Kirghizstan peut s'expliquer par la présence au sein de ce mouvement de nationalistes kirghizes", a déclaré le journaliste sous couvert de l'anonymat. "La réthorique de ces politiciens effraie de nombreux Ouzbeks. L'incertitude quant à l'avenir a incité plusieurs leaders communautaires ouzbeks à rejoindre le mouvement pro-présidentiel "Alga, Kirghizstan!" (En avant, Kirghizstan !). Leur activité ne consiste pas seulement à défendre le statut des Ouzbeks, mais aussi à protéger leurs acquis économiques sous la présidence Akaev".

Comme beaucoup d'entrepreneurs ouzbeks l'entrevoient, un changement politique menacerait leur situation économique. "Si de nouvelles personnes arrivent au pouvoir, elles commenceront par nous soutirer notre argent, et le cycle de la corruption commencera de nouveau", explique Abdurashit, propriétaire d'un restaurant à Osh.

Pour autant, les électeurs ouzbeks ne se sentent pas payés de retour. Un sondage mené en 2003 par le Centre Culturel Ouzbek d'Osh a révélé que 60 % des 1436 Ouzbeks sondés estimaient que le gouvernement n'avait pas fait assez pour eux. Plus de 79 % appelaient à la formation d'un parti politique ouzbek, et 78 % jugeaient nécessaire de donner à la langue ouzbèque le statut de langue officielle.

Une source supplémentaire de mécontentement vient du fait que les Ouzbeks sont sous-représentés dans les administrations régionales et locales. "Il est temps de dépasser les stéréotypes et d'améliorer la politique de l'emploi », commente Bakhtyar Fattahov, un important leader ouzbek, lors d'une interview accordée au journal du gouvernement Slovo Kirghizstana. "En clair, le problème existe, et il ne devrait pas être occulté".

Mais pour l'instant, les chances qu'une campagne aborde ces problèmes sont minces. Les fonctionnaires kirghizes sont peu disposés à aborder un problème aussi épineux. De plus, les Kirghizes ont une sérieuse préoccupation : octroyer plus de droits aux Ouzbeks entraînerait des exigences ultérieures, incluant les réclamations d'autonomie, jusqu'ici contenues. Un tel cycle générerait au final un mouvement sécessionniste, selon ces même Krghizes.

Les Ouzbeks doivent définir un ensemble d'objectifs politiques, ou se mobiliser autour d'un seul leader ouzbek. "Les Ouzbeks ordinaires considèrent souvent que leurs leaders ont été cooptés par le gouvernement kirghize", pense le journaliste de Osh, et des « intérêts divers » entravent toute tentative de changement. Les différences géographiques constituent un autre obstacle : les Ouzbeks de la province de Jalal-Abad ont tendance à être plus exigeants en matière de problèmes liés aux droits civiques que les ouzbeks de Osh, lieu des émeutes de 1990.

Alisher Khamidov / Eurasianet - 9/09/04. Traduction de l'anglais par Alexandre Kebabdjian/COLISEE.




Alisher Khamidov est candidat au PHD à l'Ecole des Hautes Études Internationales (SAIS) de l'Université Johns Hopkins à Washington D.C.