Russie : la crise de croissance de la classe moyenne (2004)
2013-12-29

En cinq ans, la classe moyenne russe a doublé ses effectifs. Elle représente maintenant 8-9 % de la population, soit treize millions d'individus, selon le Centre russe du niveau de vie.

Ces chiffres sont éloquents. Cependant, le sentiment de joie que procure cette avancée économique est assombri par les constatations des psychologues et des médecins : le "Russe moyen" est un grand angoissé, dont la santé physique se dégrade. C'est le prix à payer pour être initié à "l'art du bien-être".

La classe moyenne est composée de personnes dépendantes, note Olga Makhovskaïa, de l'Institut de psychologie de l'Académie des sciences. L'angoisse de perdre son statut est le principal point commun de la plupart d'entre eux. Personne d'autre, qu'il soit riche ou pauvre, n'a à ce point peur de perdre sa situation.

Moscovite de 29 ans, Tatiana Chichkova est consultante en audit. "Je ne voudrais surtout pas perdre ma place, reconnaît-elle. Premièrement, à l'heure actuelle, nous sommes les seuls à pouvoir assurer notre protection sociale. Deuxièmement, je me suis habituée à un certain mode de vie. Je ferai tout pour conserver la position que j'ai eu tant de mal à conquérir". C'est une "Russe moyenne" typique : mariée, cultivée, elle touche un salaire de neuf cents dollars par mois, possède appartement, résidence secondaire et voiture. Tatiana ne se refuse aucun appareil électroménager, elle prend des vacances à l'étranger deux fois par an, elle aime aller au restaurant et fréquente un club de fitness. Elle dépense plus de la moitié de son salaire en achats et en loisirs .

Ces gens là sont "otages de leur statut et de la société de consommation", souligne Olga Makhovskaïa, ils sont "esclaves de la galère sur laquelle ils se sont eux-mêmes enchaînés". "Je m'accroche à ma place, tout en sachant que, d'une certaine manière, nous ne sommes que des rouages dans la machine de notre société, admet Tatiana Chichkova. Nous sommes des zombis prisonniers d'objectifs corporatistes". A l'époque soviétique, l'intérêt individuel était sacrifié sur l'autel des intérêts de l'Etat, aujourd'hui il est offert en sacrifice aux employeurs.

Habitué à l'esprit d'équipe, le "Russe moyen" fait souvent l'impasse quand il s'agit d'opérer un choix personnel. Le nouveau collectivisme "non soviétique" cultivé par les employeurs l'empêche souvent de penser par lui-même et lui fait parfois perdre ses repères. "Il me semble, à certains moments, que sans mon travail je ne suis plus rien, je deviens impuissante", se désole Tatiana Chichkova.

Maria Tchaeva, employée de banque, affirme : "par carriérisme, mes collègues de travail, "se tirent dans les pattes". Les contacts au sein du collectif provoquent des réactions allergiques. Pour moi, on frôle la manie de la persécution. On a peur de tout, on se méfie de tous". Même les soirées organisées par l'entreprise ne font pas baisser la tension. "La présence y est obligatoire", précise Maria, et d'ajouter : "le travail accapare même le temps dévolu à la famille, et la liberté de disposer de soi n'est qu'un rêve irréalisable. Mais on n'y peut rien".

La plupart des représentants de la classe moyenne travaillent dans des bureaux. Les psychologues disent d'eux qu'ils sont dans "un état d'alerte extrême", caractérisé par une concentration permanente et le stress, un sentiment d'angoisse, trop d'heures passées devant l'ordinateur et une activité physique réduite au minimum. "Je ressens une fatigue chronique et je compense en buvant beaucoup trop de café. J'ai souvent mal aux yeux, à la tête et au dos. Tout m'énerve", se plaint Maria Tchaeva. Les gastrites et les ulcères de l'estomac, les sautes de tension, les palpitations et les syncopes sont très fréquents chez les employés de bureau.

En outre, le "Russe moyen" va de moins en moins consulter un médecin. "Dans les nouvelles conditions économiques, la santé s'est mise à jouer un rôle particulier. Tomber malade est souvent synonyme de perdre son emploi", commente Tatiana Dmitrieva, directrice du Centre national de psychiatrie sociale et légale Serbski.

Par ailleurs, la course à l'aisance financière s'accélère. Selon un sondage réalisé par l'Institut de recherches sociales de l'Académie des sciences, plus de 75 % des personnes interrogées souhaiteraient vivre dans l'aisance et non pas seulement appartenir à la classe moyenne.

Olga Sobolevskaïa /RIA - Novosti - 23 septembre 2004