"Ukraine, point chaud de l'Europe" (tribune libre de l'élection présidentielle)
2013-12-08

Tribune libre

Ukraine, "point chaud" de l'Europe



Le scandale n'est pas toujours corollaire des campagnes électorales, même dans les grands pays européens. L'élection du troisième président de l'Ukraine indépendante constitue un événement à l'échelle européenne. Une opposition qui se mesure réellement au pouvoir en place et prétend occuper les plus hautes fonctions de l'Etat fait figure d'exception et non de règle générale dans l'espace post-soviétique (depuis leur adhésion à l'UE, les pays baltes sont définitivement entrés dans une autre catégorie).

Personne n'est aujourd'hui en mesure de dire qui remportera l'élection (même si le vainqueur a toute chance de se prénommer Victor). La fièvre électorale divise le pays en un Centre - Ouest pro-occidental et un Est - Sud pro-russe. Des forces extérieures non négligeables sont impliquées dans cette confrontation interne. C'est un grand jeu géopolitique qui se joue, avec la participation, entre autres, de la Russie, des Etats-Unis, de l'UE, de la Pologne, de la Lithuanie, de la Biélorussie, de la Moldavie et de la Roumanie.

Qu'est-ce qui peut expliquer un tel intérêt pour le sort d'un autre pays ? Pourquoi de telles joutes ? Parce que le pays qui est en selle est un des plus grands d'Europe, c'est le deuxième (après la Russie) pour sa surface et le sixième pour sa population. Après la catastrophe économique et sociale des années 90, l'Ukraine a pris le chemin de la croissance. Le taux d'augmentation de la production - plus de 10 % par an - est un des plus élevés au monde. Une grande partie de la production est exportée. Le pays rembourse régulièrement sa dette extérieure, qui n'est d'ailleurs pas très importante. On note un accroissement rapide des salaires dans le secteur budgété, des pensions, des bourses, des allocations sociales. La récolte a été bonne, permettant de satisfaire intégralement la demande intérieure et de vendre les surplus sur les marchés extérieurs. Le petit "miracle" ukrainien...

L'Ukraine a eu de la chance lors du partage de l'héritage soviétique. Elle est bien située dans une région importante d'un point de vue stratégique, à la charnière de l'Europe centrale et orientale, entre les eaux de la Baltique et celles de la mer Noire, au carrefour des mondes catholique et orthodoxe, des civilisations chrétienne et islamique. Les principales voies de commerce et de communication, qui relient entre elles les différentes parties de l'Europe, empruntent son territoire. Contrairement à la Moldavie ou à la Géorgie voisines, elle n'est pas déchirée par des conflits nés de l'apparition d'Etats non reconnus. Le problème, bien réel, de la population russe et russophone ne revêt pas le caractère dramatique qu'il connaît en Lettonie ou en Estonie. En un mot, c'est un grand pays européen "qui n'a pas de mauvaises habitudes".

La réalité ukrainienne est naturellement bien loin d'être idyllique. L'Ukraine est aujourd'hui l'un des pays d'Europe les plus pauvres et les plus arriérés, dans lequel le salaire moyen avoisine les cent dollars par mois. Franchir la barrière de la modernisation économique, politique et culturelle devient pour elle une question de vie ou de mort. Autre chose est de savoir ce que doit être la stratégie de cette modernisation. On ne peut, ici, s'en remettre à la volonté du sort et à la bonne fortune, l'Etat doit avoir une politique mûrement réfléchie et élaborée sur le long terme.

La croissance rapide de ces dernières années a élargi le fossé entre les différentes régions : pour ce qui est des principaux indices économiques et sociaux, l'Est dynamique dépasse de deux ou trois longueurs l'Ouest stagnant. La fracture grandissante entre les niveaux de vie en fonction des régions, qui vient s'ajouter à la spécificité historique et culturelle de territoires entrant, autrefois, dans l'empire russe ou austro-hongrois, ne permet pas de retirer de l'ordre du jour la question du renforcement de l'unité nationale, de la recherche d'une identité nationale commune, de l'affirmation en Europe et dans un monde globalisé.

Les deux principaux prétendants au fauteuil présidentiel, Victor Yanoukovitch et Victor Youchtchenko, incarnent les deux tendances prédominantes de l'auto-identification qui se sont cristallisées dans la société ukrainienne. Victor Youchtchenko symbolise l'avancée rapide vers l'Europe et la communauté euro-atlantique des peuples et des Etats. Victor Yanoukovitch met l'accent sur l'importance des liens traditionnels avec la Russie pour la réussite de l'Ukraine. L'un ne semble pas être la négation de l'autre, mais les priorités sont différentes. Ces divergences, grandes et petites, masquent de vastes intérêts, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'Ukraine.

Se contenter de dire que Youchtchenko est pro-occidental et Yanoukovitch pro-russe serait une simplification impardonnable. En Ukraine, aujourd'hui, aucun homme politique, qu'il soit pro-occidental ou pro-russe, ne peut prétendre à la présidence de l'Etat. Sur le sol ukrainien, c'est le nationalisme sain d'une nation embryonnaire qui mène le bal. Sans excès particuliers, mais sans fausse modestie. Refuser d'en tenir compte signifierait bâtir une politique sur le sable.

C'est pourquoi il serait plus juste de dire que Youchtchenko et Yanoukovitch sont avant tout des hommes politiques pro-ukrainiens. Quel que soit le futur troisième président ukrainien, il accordera la priorité aux intérêts nationaux, cela ne fait pas le moindre doute. Du point de vue de Moscou, le duel entre Victor Youchtchenko et Victor Yanoukovitch n'a rien d'un combat entre le prince des Ténèbres et les forces du Bien. Il n'y a de place, ici, ni pour la peur panique, ni pour les illusions excessives.

Mais nul n'ignore que le diable se cache dans les détails. Dont l'un d'eux sera, selon toute vraisemblance, la question de l'Espace économique unique. Avec Yanoukovitch, cet espace a des chances de voir le jour, avec Youchtchenko, c'est peu probable. Or, pour la Russie, ce n'est pas une question de second ordre. Et ce genre de "détails", grands et petits, s'accumulent en grand nombre.

Victor Kouvaldine/RIA - Novosti - 24 septembre 2004