Géorgie : Les déboires de l'opération « successeur » en Abkhazie (octobre 2004)
2012-03-12

Tribune libre Sergueï Markedonov, de l'Institut d'analyse politique et militaire (Moscou)

La situation autour de la présidentielle en Abkhazie reste confuse. S'il est prématuré d'en tirer des conclusions définitives, il est d'ores et déjà possible d'évoquer certains résultats préliminaires.

La république non reconnue n'a pas réussi son test d'autonomie étatique, sa stabilité politique est sujette à caution, et la scission politique interne remet en question son indépendance même. Dans les allées du pouvoir de l'Abkhazie, il est devenu de bon ton d'accuser Tbilissi de tous les maux et de toujours rechercher les "intrigues de Tbilissi" dans ses propres échecs. Pourtant, la crise que traverse actuellement le pouvoir en Abkhazie est une affaire intérieure à laquelle la "main de Tbilissi" est étrangère.

Ce qui est évident, c'est que l'on ne saurait mésestimer le rôle joué par les procédures électorales dans la vie politique des Etats non reconnus. Les élections y sont un acte symbolique, une sorte de message adressé à la communauté internationale. Elles ont pour objectif de montrer que la machine de l'Etat de l'entité non reconnue est opérante.

Cependant, outre leurs aspects symboliques, les procédures électorales dans les Etats non reconnus ont un sens pratique non négligeable. Au fil des scrutins, les entités qui cherchent à se couper définitivement du "grand frère" (l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud de la Géorgie, la Transnistrie de la Moldavie, le Haut Karabakh de l'Azerbaïdjan) se renforcent sur le plan constitutionnel. Leur élite politique acquiert davantage de légitimité. Dans le cas présent, on entend par légitimité le fait que la population perçoit cette élite comme "sienne". A chaque nouvelle élection, les autorités des Etats non reconnus s'éloignent un peu plus du point de non-retour. Partant, dans les entités non reconnues, les procédures électorales ne sont pas seulement un test de leur validité en tant qu'Etat, elles sont aussi un test de concurrence avec le "grand frère" en matière de légitimité et de validité, une démonstration de la cohésion entre l'élite politique et la population face au danger extérieur. Ces élections sont également source d'espoir. D'espoir qu'à l'aide des procédures démocratiques et du langage démocratique, l'élite politique de l'entité non reconnue réussisse un jour à se soustraire à son statut de marginal et à rejoindre le "concert des nations" par la grande porte. Toutes les variantes d'évolution politique et de légitimation politique autres que la variante démocratique ne font qu'accentuer l'image de banni international.

Le 3 octobre 2004, l'Abkhazie pouvait donner un exemple d'un autre genre : assurer, au moyen de la procédure électorale, la transmission du pouvoir suprême dans la république et le retrait pacifique (non-révolutionnaire) du premier président, le "père fondateur" de l'indépendance abkhaze. En ce cas, la république non reconnue aurait acquis un avantage idéologique et politique substantiel sur Tbilissi. En effet, pourquoi donc un Etat confirmé passerait-il sous la juridiction d'un Etat en crise permanente de légitimité ? Cette version était parfaitement possible du moment que les cinq candidats briguant la magistrature suprême dans la république non reconnue prônaient la défense de son indépendance.

Cependant la réalité ne s'est pas avérée aussi favorable pour la partie abkhaze. La confusion dans laquelle les résultats du scrutin ont été proclamés, les accusations d'abus de pouvoir et de fraude lancées contre les autorités officielles, les rumeurs concernant l'annulation de l'élection, la radicalisation de la confrontation politique entre les favoris de la course électorale - Raoul Khadjimba et Sergueï Bagapch - constituent en quelque sorte le bilan préliminaire très incomplet de la présidentielle qui a eu lieu le 3 octobre dans l'Etat non reconnu. Celui-ci n'a pas réussi son test de validité, la stabilité politique dans la république est remise en question. Quant à la scission politique interne, elle mine l'indépendance même de l'Abkhazie. Dans la seconde moitié des années 1990 déjà, l'élite abkhaze avait réitéré pratiquement les mêmes erreurs que celles commises par les nationaux - radicaux géorgiens au début de la même décennie, en particulier : exagération du facteur extérieur, ignorance des contradictions internes et politique ethnocentrique.

L'instrumentalisation de la "menace géorgienne" a commencé en Abkhazie en 1993. Les échecs et les erreurs des autorités abkhazes étaient imputés à des "manigances de Tbilissi". La corruption et le népotisme aux échelons les plus hauts étaient présentés comme un moindre mal comparativement au péril extérieur. Le clan au pouvoir du président Vladislav Ardzinba avait monopolisé le patriotisme et l'idée de la défense de la structure étatique abkhaze. Cependant, tant le premier président de la république et son entourage que le successeur officiel Raoul Khadjimba ont sous-estimé les défis internes lancés à leur propre pouvoir. Les dirigeants de l'Etat non reconnu avaient l'illusion qu'il suffisait d'accuser l'opposant de sympathies pro géorgiennes pour garantir la sécurité du pouvoir en place. Cependant, l'étiquette de "complice de Tbilissi" ne fait plus recette. C'est ainsi que de nombreux compagnons d'hier du "père fondateur" de l'Abkhazie et qu'une partie non négligeable de son électorat ont rejoint les rangs de l'opposition parce qu'ils n'acceptaient pas l' "aristocratisation" de l'élite dirigeante et la mise à l'écart des défenseurs les plus actifs de l'indépendance de la république.

"Pour quoi avons-nous lutté ?" demandent les dirigeants de l'opposition abkhaze. La société abkhaze, fortement influencée par les institutions traditionnelles (la démocratie directe, entre autres), a de mauvaises assises verticales. Ce fait n'a pas été pris en compte non plus par le Kremlin qui, plutôt que de mettre ses oeufs dans des paniers différents, a misé exclusivement sur Raoul Khadjimba. Pourtant, dès le mois de mai 2003, l'"Abkhaz moscovite" influent Alexandre Ankvab avait déclaré que "lors des prochaines élections, il ne sera plus possible de nommer un président en sollicitant l'appareil administratif". Seulement, en décidant de lancer l'opération "successeur" selon le modèle russe, le clan au pouvoir a fait abstraction du contexte socio-culturel abkhaz. Au lieu d'utiliser les instruments traditionnels de légitimation du pouvoir (par exemple, les réunions électorales), l'élite dirigeante a décidé de mobiliser l'appareil administratif pour parvenir à ses fins. Mais ce qui est valable en Russie ne l'a pas été en Abkhazie. Les sentiments pro-russes des Abkhazes eux aussi ont été surestimés. Si les Abkhazes sont prêts à accepter un soutien militaro-politique de la Russie et à utiliser celle-ci en fonction de la situation, ils ne se sont pas avérés aussi dociles que l'électorat russe. Le vote en faveur de Sergueï Bagapch et des trois autres candidats au poste de président de la république a montré que les intérêts abkhaz et russe étaient loin d'être identiques.

Ria - Novosti - 8 octobre 2004


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