Macédoine : L'accord de paix d'Ohrid (août 2001)
2004-10-16

Cet accord a été conclu le 1er août 2001 et entériné le 13 août par la guérilla albanaise et les représentants du gouvernement macédonien. Bien que cet accord n'ait pas été officiellement rendu public, les journaux en ont fait largement état. Il porte sur le statut de la langue albanaise, la réforme de la police, les modifications à apporter à la Constitution de 1991 et sur l'amnistie de l'UCK (Armée de libération du Kosovo).

Selon les termes de cet accord, la Constitution de 1991 sera modifiée pour supprimer la référence selon laquelle les Slavo-Macédoniens sont le seul peuple fondateur du pays. La société macédonienne sera considérée désormais comme composée de citoyens issus de différents groupes ethniques.

L'accord institue un système de «double majorité» au Parlement, qui prévoit que pour être adopté un texte doit réunir au moins la moitié des voix d'une ou de plusieurs formations représentant les minorité ethniques. La langue albanaise fait ainsi son entrée au Parlement : l'usage de l'albanais sera autorisé à la fois pour les documents importants (dont les lois), les séances plénières et dans les commissions, de même que devant lestribunaux. Toutes les lois seront rédigées en deux langues, en macédonien et en albanais. En revanche, seul le macédonien pourra être utilisé par le gouvernement macédonien (sauf dans les zones albanophones désignées).

L'albanais devient la seconde langue officielle dans les régions où les albanophones constituent plus de 20 % de la population. Les Albanais pourront alors s'adresser au gouvernement en albanais. Dorénavant, l'État garantit la représentation proportionnelle des minorités à la Cour constitutionnelle (tribunal suprême), ainsi que la fonction publique et la police. Il y aura une décentralisation accrue, particulièrement en faveur des collectivités locales à majorité albanaise, qui pourront même nommer les chefs de police à partir de listes approuvées par le gouvernement macédonien.

L'État s'engage à financer, en plus de l'enseignement primaire et secondaire, l'enseignement supérieur (universitaire) en albanais dans les zones où les albanophones constituent au moins 20 % de la population.

L'accord prévoit aussi un recensement en fin d'année pour établir avec certitude la composition ethniques de la population avant la tenue d'élections générales anticipées. Enfin, il est prévu que l'État accordera un statut égal aux religions orthodoxe, musulmane et catholique.

Jusqu'aux modifications constitutionnelles du 15 novembre 2001, les droits accordés aux minorités nationales de la Macédoine ont toujours été jugés insatisfaisants par tous les groupes intéressés. Les droits reconnus auparavant ont été appliqués avec une certaine parcimonie en Macédoine de sorte que toutes les minorités considéraient leur situation comme déplorable. Pourtant, des droits similaires appliqués dans un pays comme la Hongrie trouveraient une application très différente et s'avéreraient très positifs. «Il y a quelque chose de pourri dans la république de Macédoine», pour paraphraser Shakespeare. D'abord, les préjugés et les tensions sont complexes dans ce pays. Les deux principaux groupes, les Slavo-Macédoniens et les albanophones, nourrissent des antagonismes profonds qui ne peuvent que dégénérer si aucune solution n'était trouvée. Et là, on ne parle pas des Turcs, des Bulgares et des Grecs toujours à couteaux tirés les uns avec les autres.

Du côté des Slavo-Macédoniens, les albanophones sont perçus comme des citoyens favorisés et des «séparatistes virtuels» qui menacent à tout propos de former une éventuelle république albanaise avec l'Albanie et l'ancien Kosovo. Jamais les adeptes de la Grande Albanie n'ont accepté que l'Ouest macédonien, de Skopje au lac d'Ohrid, n'ait pas été rattaché à la mère patrie. Les Slavo-Macédoniens sont donc de plus en plus exaspérés des nationalistes albanais. Ils craignent, à tort ou à raison, l'achat par la minorité albanaise de terres agricoles qui lui permettront de se rendre maître d'un vaste territoire à la frontière de l'Albanie. Cela choque d'autant plus les Slavo-Macédoniens que les acheteurs albanais apparaissent comme étant les seuls à pouvoir trouver des fonds importants - soupçonnés d'ailleurs de provenir de l'argent sale de la drogue - dans un environnement économique au surplus dévasté. Pour toutes ces raisons, les albanophones sont considérés comme des «faux-frères» et non des citoyens macédoniens.

De leur côté, les albanophones estiment être dans leur «patrie», alors qu'ils sont considérés comme des citoyens de seconde classe et comme des «subalternes» par la majorité slavo-macédonienne qui impose sa loi à tous. Ils affirment souffrir constamment de discrimination à tous les points de vue et soutiennent que le gouvernement fait bien peu de choses pour améliorer leur sort. Pour eux, la Macédoine est une fausse démocratie.

Il est vrai que le gouvernement aura fort à faire pour juguler les préjugés des Slavo-Macédoniens à l'endroit des albanophones. Même les tièdes tentatives gouvernementales pour améliorer le sort de la minorité albanaise se heurtent immédiatement à l'opposition des Slavo-Macédoniens. Autrement dit, on dirait que toutes les décisions et toutes les tentatives destinées à assurer plus de justice sociale se retournent constamment contre le gouvernement, les minorités proclamant toujours plus leurs insatisfactions, contribuant ainsi à exaspérer la majorité. Jusqu'à récemment, les droits constitutionnels n'avaient jamais été élaborés avec l'accord des minorités. En somme, les Slavo-Macédoniens et les albanophones n'ont jamais collaboré ensemble pour quoi que ce soit, ils se sont toujours méfiés les uns des autres, ce qui a entraîné une dégradation réelle de leurs rapports. Il s'agit là d'un autre cas de deux solitudes imperméables l'une à l'autre. Les politiques linguistiques du gouvernement macédonien se sont avérées jusqu'à présent un échec sur toute la ligne, hormis le fait que les dirigeants ont quand même réussi à éviter toute dérive à la bosniaque. Mais ça, c'était avant la guerre du Kosovo. Depuis, même la politique d'assouplissement ethnique du gouvernement macédonien a été plusieurs fois compromise et la quasi-paranoïa de la majorité slavo-macédonienne s'est encore accentuée.

Le principal leader albanais de Macédoine, Arben Xhaferi, admet avec raison : «Nous avons réussi à modifier la Constitution. Maintenant, nous devons changer nos mentalités afin d'éviter des conflits ethniques.» Évidemment, ce changement de mentalité vaut pour toutes les communautés en Macédoine. Il n'en demeure pas moins que les dirigeants ont réussi, lors de l'accord du 1er août 2001 (entériné le 15 novembre), à accorder leurs violons sur l'épineuse question de la langue dans le pays. En effet, comme cet accord donne dorénavant de nouveaux droits linguistiques aux albanophones de Macédoine, il s'agit sûrement d'un pas dans la bonne direction de la part des deux grandes communautés. Il reste à espérer que la coalition actuellement au pouvoir survivra à l'accord d'Ohrid pour apaiser les tensions ethniques. Les Slavo-Macédoniens craignent encore qu'une éventuelle division territoriale du Kosovo (Yougoslavie), bien que rejetée jusqu'ici par la communauté internationale, soit un jour interprétée comme un «modèle» pour la division de la Macédoine, ce qui déstabiliserait définitivement le pays et enflammerait tous les Balkans.

Source : Université de Laval (Québec) : [URL : http://www.tlfq.ulaval.ca/axl/europe/macedoine.htm]