Les Setus d'Estonie
2004-11-12

En Occident, lorsque l'on parle des minorités en Estonie, c'est immédiatement aux communautés russophones que l'on songe. Et pourtant, il existe dans ce pays plusieurs minorités autochtones qui présentent des caractéristiques bien intéressantes, telles les Ingriens, les vieux croyants ou encore les Setus. C'est à ce dernier groupe que nous nous intéresserons ici.

Cette population méconnue présente l'originalité d'être un groupe ethnique réellement singulier tout en appartenant incontestablement au peuple estonien. Répartis au sud du lac Peïpous entre l'Estonie orientale et le Raïon de Petseri (oblast de Pskov) en Russie, les Setus sont environ 6.000 dans leur région d'origine, le Setumaa, inégalement répartis de part et d'autre de la frontière esto-russe et dans les villes estoniennes.

La langue setue, encore très parlée de nos jours, est aujourd'hui considérée comme un dialecte sud-estonien, très proche de celui de la région voisine, le Vörumaa. Surtout dans la partie orientale du pays setu, "Setumaa", nombre de Setus parlent néanmoins russe. En réalité, ce qui constitue l'essentiel de l'identité setue doit être recherché ailleurs, à savoir dans la religion et dans un habitus très particulier (les Russes parlent d'ethnos) né d'un conditionnement historique bien différent de celui des autres Estoniens.

Situés à la périphérie de l'État-nation estonien, les Sétus ont toujours été considérés comme un groupe quelque peu marginal, pauvre et arriéré. Pourtant, la réalité est nettement plus intéressante et contrastée.

Une histoire oubliée !



Au XIIIe siècle, lorsque les chevaliers teutoniques achèvent d'occuper les terres estoniennes et que se consolide ce qui va devenir la frontière historique entre le christianisme occidental et l'orient orthodoxe, le hasard de l'histoire veut que le rameau de peuple finno-ougrien qui donnera naissance aux Setus se trouve à l'Est de cette limite.

Isolés de leurs frères estoniens, ils seront christianisés par les orthodoxes et vivront des siècles durant au sein de la société russe. Au contact du monde russe, ils emprunteront à celui-ci leur religion, une grande partie de leur culture et, on l'a vu, pour nombre d'entre eux, leur langue. Après le traité de Nystad en 1720, l'annexion de la Livonie par la Russie réunifie théoriquement les Setus avec le rameau principal du peuple estonien. Cependant, en raison de leur mode de vie (sédentarité paysanne) et de leur religion, pendant les deux siècles suivants les contacts avec les autres Estoniens demeureront de facto plus l'exception que la règle.

À la fin du XIXe et au début du XXe siècles, le pays setu appartient au gubernyié de Pskov et, en 1897, on estime que les Setus sont au nombre de 14 000, tous paysans ou colporteurs. La fin du servage en 1861-1866, n'apportera pas de changement cultutel ou identitaire majeur à la région. L'instruction est rare et, lorsqu'elle existe, toujours prodiguée en russe (les popes et les instituteurs ne connaissent que le russe). La religion orthodoxe pratiquée par les Setus est généralement mâtinée de paganisme, ce qui leur vaut le surnom de Poluvertsy ou demi-croyants en russe. En dépit de cette russification en profondeur, le caractère très casanier et conservateur des Setus a pour conséquence un faible nombre de mariages mixtes Russes-Setus.

Lorsque, dans les années 1850, se développe la renaissance nationale estonienne, les marches orientales arriérées du pays en sont exclues. Cette exclusion tient autant aux Setus eux-mêmes qui se considèrent plutôt comme russes qu'aux Estoniens, sceptiques quant aux capacités d'éveil de ces paysans réputés bornés, "étrangers" et de surcroît volontiers alcooliques.

Même, lorsqu'à la fin du siècle, on assiste à un début de colonisation du Setumaa par des agriculteurs estoniens à la recherche de terres, la "greffe" ne prend pas et les deux groupes, séparés par une frontière culturelle et religieuse, demeurent étrangers l'un à l'autre. C'est l'époque où le terme Setu est introduit par les Estoniens comme un sobriquet plutôt dévalorisant (eux-mêmes se nomment Maarahvas ou peuple des campagnes).

Pourtant, au sein de la jeune intelligentsia estonienne, une évolution divergente se fait jour. La curiosité d'archéologue qui habite les « éveilleurs » estoniens (Friedrich Reinhold Kreutzwald, Jakob Hurt …) leur fait vite réaliser que ces "ploucs" de Setus ressemblent diablement aux Estoniens à « l'état naturel » dont, selon la mode du temps, ils traquent les caractères originaux. Poursuivant leurs recherches en matière de folklore et de linguistique, ils en viennent bientôt à voir dans le Setumaa une espèce de conservatoire de l' "estonicité" authentique. Dans le même temps, l'Estonien moyen, quant à lui, ne change pas de point de vue et continue à brocarder ces pauvres Setus illettrés.

Les intéressés, organisés en communautés villageoises autonomes (et largement autosuffisantes) et dotées d'un riche folklore (1) au sein desquelles les femmes jouent un rôle prépondérant, persistent malheureusement à se considérer comme … russes (2).

La première république d'Estonie et les Setus



À l'issue de la première guerre mondiale, le traité esto-russe de Tartu (1920) réunit le Setumaa à la nouvelle république (Comté de Petseri). En 1925, les Setus représentent 24,7 % de la population du comté, c'est-àdire que la vaste majorité des habitants sont russes.

Entre 1923 et 1927, la réforme agraire menée à bien par Tallinn morcelle les traditionnelles propriétés communales en lopins privés. C'est une atteinte sérieuse au mode de vie du Maarahvas. De nouveaux colons estoniens arrivent dans ce qui est alors (et demeurera) la région la plus pauvre du pays. Certains Setus commencent à partir vers les grandes villes (Voru, Polva, Tartu, Tallinn…). En 1934, les Setus ne représentent plus que 20,8 % de la population du comté. Ils sont alors au nombre de 15.000 pour l'ensemble du pays.

Les autorités estoniennes entreprennent, durant la même période, de "normaliser" les Setus. Des écoles en estonien s'ouvrent dans les villages, des cours pour adultes fonctionnent le dimanche, l'église orthodoxe locale s'estonise, en un mot, la traditionnelle influence russe s'estompe et avec elle toute une culture ancestrale.

Pourtant, les responsables estoniens sont loin de méconnaître l'importance du patrimoine setu. Quelques livres sont même rapidement publiés en dialecte local. Plus significatif, conscients de ce que le mouvement associatif et en particulier le chant choral a apporté à la création de la nation estonienne moderne, les autorités estoniennes décident de faire la même chose avec les Setus, ces parents certes arriérés mais si intéressants. En 1921-1930, deux Congrès setus sont - non sans une certaine ambiguïté - organisés par les autorités estoniennes dans un but plus ou moins avoué d'assimilation-valorisation (3).

Comme simultanément un certain travail de prise de conscience identitaire était à l'œuvre chez les Setus eux-mêmes, ces efforts produisent des résultats contrastés. Les Estoniens réalisent peu à peu que ces « parents pauvres » ne sont pas si insignifiants qu'ils le pensaient. Par ailleurs, par un classique processus de "retournement des stigmates", un certain nombre de Setus éduqués en viennent à ressentir une fierté "nationale" et à revendiquer les caractéristiques et attributs longtemps utilisées pour les disqualifier, à commencer par le terme de Setu lui même.

Une intelligentsia setue, nationalement « conscientisée », est en train de naître et, en 1933, une assemblée d'étudiants setus lance l'idée d'une nation setue. Un timide début de mobilisation nationale s'amorce.

L'avènement du pouvoir autoritaire du président Konstantin Päts, puis la marche à la guerre, jetteront un voile d'oubli sur l'éveil setu.

Les années de soviétisme



Après une période durant laquelle le principal enjeu devient la simple survie physique, l'après-guerre trouve l'ensemble des Setus aussi désemparé que l'ensemble de leurs compatriotes.

En janvier 1945, sous le prétexte que la partie orientale du Setumaa est majoritairement russe, Staline décide de revenir sur le traité de Tartu (désormais considéré comme nul et non avenu par Moscou) et d'annexer cette région qui comporte la ville de Petseri (Petchori pour les Russes) et son célèbre monastère, principal lieu saint des Setus.

Désormais, les Setus sont à nouveau répartis entre la Russie (Petchori Raion) et la République socialiste soviétique d'Estonie. Cette séparation n'a au demeurant en pratique aucune incidence sur les résidents, les "frontières" au sein de l'Union Soviétique étant de pure forme. En dépit de la présence du monastère sacré, nombre de jeunes Setus migrent progressivement vers l'Ouest où les conditions de vie (surtout à la campagne) sont meilleures et en voie d'amélioration.

D'autres s'assimilent à la population russe environnante par des mariages mixtes qui tendent à se multiplier. Les enfants des couples mixtes sont généralement considérés comme russes. Le nombre de Setus de Russie passe ainsi de 5.600 en 1944 à moins de mille en 1989 (4). Ces derniers subissent alors logiquement un nouveau processus de russification. Simultanément, un exode rural touche la région comme les autres parties du pays. On estime ainsi que, dans les années 1974-1975, 6.800 Setus seulement habitent leurs terres ancestrales, les autres résidant en ville. Avec la soviétisation, un fossé tend à se creuser entre les anciens, restés orthodoxes, et les jeunes, de plus en plus déchristianisés, vulnérabilisant d'autant la société setue et brouillant son autoperception. Durant ces années, l'image du Setu pour l'Estonien moyen demeure négative et l'ethnonyme setu péjoratif ! Conséquences logique de cette émigration et de ce déficit d'image, une perte d'influence de la religion est notée, ainsi qu'un recul du dialecte. Pourtant, par une évolution classique, cette perte d'identité spontanée s'accompagne d'une remontée du sentiment "néo-identitaire" pour une partie de la population cultivée. Cette maturation produit une évolution au terme de laquelle nombre de Setus commencent à se sentir, à la fois, Setus et Estoniens. Classiquement, on a alors une situation où les aînés sont davantage porteurs des traditions setues mais se sentent russes, alors que les jeunes, plus estonisés, tendent à revendiquer une identité setue dont ils ne sont plus guère porteurs. Durant cette période, la "langue setue" bien que plus ou moins fortement estonisée, devient le principal "marqueur identitaire" des Setus (5).

Aujourd'hui, une situation complexe



Depuis le retour à l'indépendance de l'Estonie (1991), un certain nombre d'évolutions importantes sont intervenues. La plus évidente est l'évolution de la position de Tallinn vis-à-vis de Moscou dans le cadre des négociations bilatérales sur le tracé des frontières entre les deux États (6).

Initialement (en 1991), Tallinn, arc -boutée sur la théorie de la continuité entre la nouvelle république et celle de l'avantguerre, prétendait faire de la reconnaissance du traité de Tartu la clé de voûte des relations avec Moscou. Cette demande se heurte immédiatement à une fin de non-recevoir de Moscou qui, considérant que l'Estonie est entrée de son plein gré (sic) dans l'Union, elle ne peut se référer aux clauses d'un traité devenu caduc.

Bien que ferme sur ses positions de principe, le ministère des affaires étrangères de Tallinn se trouve bien embarrassé dans la mesure où, pour adhérer à l'Union Europénne et à l'OTAN, il lui est demandé d'être libre de tout conflit frontalier. Les principes hautement revendiqués se heurtent donc de plein fouet aux objectifs prioritaires de la politique extérieure du pays. C'est finalement le réalisme qui l'emporte et ceci d'autant plus logiquement que l'absorption de quelques milliers de russes supplémentaires aurait représenté pour Tallinn, empêtrée dans son programme d'intégration, un défi de poids. C'est dans ces conditions que les négociateurs estoniens, menés par Siim Kallas (1996), font savoir à leurs collègues russes (Evgeni Primakov) que, en dépit de leur position de principe, le traité de Tartu n'est plus un obstacle infranchissable à la signature du traité (7).

Cette évolution produit l'effet d'un choc au sein des classes éduquées setues, très attachées aux principes de 1920, et, quelques griefs concernant la politique agricole communautaire aidant, l'atmosphère s'alourdit entre responsables setus et fonctionnaires de l'État estonien. Cette évolution est immédiatement exploitée par Moscou, soucieux d'utiliser vis-à-vis des États baltique tous les dossiers possibles.

Aujourd'hui, pour Moscou, les Setus constituent d'ailleurs une nation séparée, appartenant à l'ethnos russe (8). Bien que plus « russophiles » que la masse des Estoniens, rares sont les Setus qui adhèrent spontanément à ce type de discours. Au plan local, le "mur setu" (par analogie avec le mur de Berlin) séparant l'est de l'ouest du pays demeure un drame, ceci d'autant plus qu'au fil des ans, la frontière tend à se faire de plus en plus étanche. L'adhésion de l'Estonie à l'Union Européenne, acquise en mai 2004, constitue, à cet égard, un petit drame.

La seconde évolution que l'on peut observer depuis 2001 est d'ordre démographique. La décollectivisation brutale des années de l'immédiat retour à l'indépendance a constitué une catastrophe pour le monde rural. Sous les Soviétiques, les ruraux estoniens, ayant réussi leur adaptation au système collectiviste (notamment au Setumaa ayant une tradition de « mir » ou propriété communale de la terre), étaient devenus des privilégiés. La réforme libérale a mis cet édifice à bas, engendrant chômage généralisé et exode massif des jeunes. Le résultat est que la population du Setumaa vieillit et diminue rapidement. Les villages se vident et seuls restent les anciens. Selon les dernières estimations dont nous avons eu connaissance, le Setumaa estonien ne compterait plus aujourd'hui que 3.000 Setus sur 4.000 habitants. Dans le raïon de Petchori, la situation serait encore plus préoccupante, quelque 500 Setus seulement étant restés sur place.

Le Mouvement setu : « gente Setu, natione Estonia »



En 1988, dans la foulée de la « révolution chantante » estonienne, la militance setue a refait surface. Sur la base des travaux réalisés par les générations précédentes, sitôt l'indépendance de l'Estonie reconnue, un mouvement setu à caractère ethnorégionaliste s'est reconstitué en Estonie (9) (Tartu, capitale de fait de l'intelligentsia setue !). Celui-ci, qui est loin d'avoir un caractère confidentiel (10), demande des mesures de protection de l'identité setue et notamment un réseau d'écoles en « langue setue ». Une petite frange de ce mouvement affiche même depuis quelque temps des positions plus radicales.

Sur un mode plus festif mais non moins affirmé, un Congrès setu, réellement représentatif cette fois, a même tenu trois réunions depuis 2001 et, depuis 1994, on organise tous les ans une "journée du royaume setu".

Au plan linguistique, le dialecte setu étant, nous l'avons vu, très proche de celui du Vorumaa, un rapprochement a été rapidement (1995) réalisé entre les deux parlers, donnant naissance au vorasetu, dialecte (ou pour certains, langue) conservant l' "harmonie vocalique", caractéristique des dialectes de la région. Au plan symbolique, le setumaa s'est doté d'un arsenal identitaire digne d'une véritable nation : hymne, drapeau, capitale (Petseri), périodique en langue nationale (Setomaa) sans oublier, élément capital chez les Finno-ougriens, une épopée nationale. Celle-ci, intitulée Peko, mérite que l'on s'y attarde un instant. Peko était un dieu assez oublié de l'ancienne religion des Setus. En 1927, un poète estonien setuphile de tradition épiquen du nom de Paolopriit Voolaine, demande à une conteuse populaire traditionnelle, Anne Vabarna, de composer une épopée nationale setue sur la base d'un avant-projet qu'il avait rédigé en se fondant sur la religion ancestrale, des chants et du folklore de ce peuple. Celle-ci s'exécute à sa façon - sur un mode fort peu épique d'ailleurs - et le texte, publié à Kuopio en Finlande comme le Kalevipoeg estonien, tombe dans l'oubli. C'est ce texte qui, exhumé en 1995, constitue aujourd'hui l'épopée fondatrice des Setus.

L'originalité de ce texte est qu'au lieu, comme les autres récits analogues, d'être guerrier et sanglant, il narre par le menu la biographie du héros et détaille sa vie quotidienne, dans laquelle interviennent de façon surprenante Jésus-Christ, la vierge Marie et divers autres personnages du panthéon chrétien.

Conclusion



Quel sera l'avenir du peuple setu ? C'est aujourd'hui bien difficile à dire. La voie est étroite entre folklorisation, radicalisation et simple oubli des origines par intégration au sein du peuple majoritaire. Ce qui est certain, c'est qu'un nombre croissant de jeunes s'intéressent à l'identité setue et que celle-ci est désormais généralement reconnue comme une composante de plein droit et de surcroît importante de l'identité nationale estonienne.
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Notes


- (1) Costumes traditionnels et lourds bijoux d'argent des femmes, chants et danses, également surtout féminins, etc.
- (2) Jakob Hurt, Über pleskauer Esten oder die sogenannten Setukesen, Anzeiger der Finnish-Ugrischen Forschungen 3 (1903) 185-205.
- (3) La première réaction des Setus est la passivité !
- (4) Il est intéressant de noter que les recensements soviétiques considèrent les Setus comme des Estoniens !
- (5) L'un des plus actifs soutiens estoniens de l'idée d'une langue setue séparée est Ain Sarv, l'un des principaux animateurs du Mouvement setu.
- (6) Indrek Jääts, Ethnic Identity of the Setus and the estonian-russian Border Dispute. Nationalities Papers, Vol. 28, n° 4, 2000, p.651 ss.
- (7) Traité qu'à ce jour la Douma n'a toujours pas ratifié.
- (8) Au second congrès mondial des minorités, les Setus furent présentés comme une nation finno-ougrienne de plein droit. Cette position est celle d'etnographes russes, tels K.P. Ivanov ou S.A. Krustschov.
- (9) Essentiellement mené par des intellectuels (écrivains, journalistes, spécialistes des sciences humaines) en contact avec la Finlande et la Scandinavie.
- (10) En 1996, entre 12 et 17 % des Setus le soutenaient, I. Jääts, art.cit., p. 663.


Yves Plasseraud, président du Groupement pour les Droits des Minorités

Extrait de La lettre du Groupement pour les Droits des Minorités, trimestriel n° 71, Septembre 2003.
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