Festival international de Plzen 2004 : une nouvelle esthétique du théâtre tchèque
2004-11-15

Les spectacles réalisés par les metteurs en scène tchèques de la nouvelle génération, ayant débuté leur carrière après la Révolution de Velours, nous persuadent que se dessine une esthétique propre à ce pays, qui rappellerait celles ayant marqué les années 1930 et 1960.

Michal Docekal, Vladimir Moravek Jan Antonin Pitinsky et Jiri Pokorny cultivent l’amour du style, créent un langage théâtral tchèque particulier tout en manifestant un désir avoué de s’intégrer dans la vie théâtrale européenne, d’y occuper une position centrale et dynamique. Ils espèrent être mieux connus et appréciés hors des frontières de leur pays dans un proche avenir. Ces metteurs en scène, tous nés après 1955, continuent l’œuvre initiée par Petr Lébl, directeur du Théâtre de la Balustrade cher à Vaclav Havel, jusqu’à sa disparition en 1999.

Michal Docekal, diplômé de la DAMU (faculté de Théâtre de l’Académie des Arts du Spectacle de Prague) en 1990, directeur de la section dramatique du Théâtre national à Prague, développe un art de l’acteur avec une forme magistralement enlevée, basée sur une analyse précise des caractères, comme le prouve son "Avare" de Molière qu’il replace dans notre société moderne pour en pointer les antagonismes.
Vladimir Moravek, directeur artistique du Théâtre Klicpera de Hradec Kralové, revient sur son lieu de formation, Brno, pour monter avec Le Théâtre "L’Oie à la ficelle" une série d’hypertextes à partir des romans de Dostoïevski, dont le second volet, tiré de "L’Idiot, Le Prince Mychkine est un idiot", oppose la vulnérabilité à la cruauté des êtres, renforcées par des constructions scéniques où la lumière et la musique procurent des sensations fortes. Il jouera avec sa troupe à L’Apostrophe-Scène nationale de Cergy-Pontoise Othello et Desdémone, le 4 février 2005 ainsi que la Visite de la vieille dame de Durrenmatt, le lendemain.

Jan Antonin Pitinsky, qui est aussi un auteur dramatique prolifique, ne manifeste pas le désir de s’attacher à un théâtre, préfère la position de metteur en scène invité. Il travaille le rythme sur la gestuelle et le déplacement des acteurs pour construire des personnages tendant à l’abstraction, telle dans son adaptation de Nora d’Ibsen avec le Divadlo Sedm a pul (Théâtre Sept et demi) de Brno. Le plus jeune, Jiri Pokorny, écrivain et directeur artistique du Théâtre de la Balustrade, surnommé par Jitka Sloupova « l’ange diabolique du théâtre tchèque » (dans Czech Theatre, n° 20, édition anglaise publiée par l’Institut du Théâtre, Prague), affecte les danses et les jeux de lumière sur une scène dépouillée pour Gazdina roba (La Maîtresse du fermier), œuvre classique de Gabriela Preissova. C’est lui qui a créé en tchèque La Terrasse de Jean-Claude Carrière au Théâtre de la Balustrade ; avant au HaDivadlo de Brno, Faust est mort de Mark Ravenhill (sur la philosophie et l’expérience américaine de Michel Foucault), un road-movie avec des projections multimédias aux connotations érotiques, invité par le Théâtre Toursky de Marseille en novembre 2002. Nous rattacherions à ces créateurs Jan Nebesky, directeur du Théâtre Comédie, Prague, absent du festival, qui a adapté entre autres l’œuvre de Bernanos dans un spectacle intitulé "JE SUIS", au Théâtre de la Balustrade, et qui affiche une prédilection pour les personnages ayant une expérience spirituelle intense.

Les étudiants de la DAMU, guidés par leurs professeurs Eva Salzmannova et Milos Horansky, ont su dégager la dimension spirituelle de "P’tite souillure" de l’Ivoirien Koffi Kwahulé, préservé le rêve de l’adolescente qui s’oppose à ses parents et à leur mode de vie en s’inventant un amant.

Les Slovaques, qui ont magnifiquement clôturé le Festival avec la Nuit arabe de Roland Schimmelpfennig, montée par Martin Cicvak au Théâtre national de Bratislava, privilégient l’esthétique avec une scénographie et un jeu d’acteurs époustouflants qui oscille entre le visible et l’invisible, peut-être au détriment de la portée sociologique de la pièce, mais qui préserve l’atmosphère feutrée d’un conte oriental. Le Teatr Piesn Kozla, international, dirigé par le Polonais Grzegorz Bral, exprime l’harmonie parfaite des corps et des voix dans ses spirituelles Chroniques - Lamentations, basées sur des lamentations polyphoniques grecques et albanaises. Les Hongrois nous ont montré un opéra paysan, avec un orchestre qui joue sur de la paille et du fumier, où le présent cohabite avec le passé et ses chansons folkloriques que Béla Pinter et son groupe reprennent dans une structure dramatique quelque peu surréaliste.


Quatre troupes de marionnettistes se sont produites, dont celle des frères Forman alliés avec le théâtre Dromesko qui représente la France dans Crimson sails, un spectacle poético-grotesque où foisonnent les détails. Le nouveau cirque franco-américain Cahin-Caha de Daniel Gulko, venu de la région PACA a séduit petits et grands, sous son chapiteau, dans Grimm (librement inspiré des contes de Grimm) où les acrobaties succèdent aux séquences poétiques selon une chorégraphie savamment étudiée.