Ukraine : une manipulation manifeste des résultats donne le candidat pro-russe vainqueur. L'opposition se mobilise (novembre 2004)
2013-12-08

« Il a été souligné que la lutte a été tendue, mais ouverte, et la victoire est convaincante ». C'est par ces mots que le Président de Russie, Vladimir Poutine, qui s'était rendu en Ukraine le 12 novembre dernier, a dès lundi félicité le Premier ministre Viktor Ianoukovitch (Parti des régions, PR), de sa victoire au deuxième tour de l'élection présidentielle ukrainienne. Selon des résultats encore provisoires et fortement contestés par l'opposition, le candidat du pouvoir aurait recueilli 49,42 % des suffrages, contre 46,70 % à son adversaire de l'opposition, Viktor Iouchtchenko (Notre Ukraine).

Deux sondages à la sortie des urnes, réalisés par le centre de sociologie SOCIS, le centre de recherche Razoumkov et le centre international de sociologie de Kiev (KMIS) donnaient pourtant Viktor Iouchtchenko vainqueur dimanche soir avec respectivement un peu plus de trois points et onze points d'avance sur le Premier ministre. Le directeur du KMIS, Volodymyr Paniotto, avait affirmé que les résultats pouvaient varier de 2 % à 3 %, mais que « l'ordre des candidats resterait le même ».

Viktor Ianoukovitch a aussitôt annoncé « l'enterrement politique » de l'opposition. Le Premier ministre a été félicité par Boris Gryzlov, président de la Douma, Chambre basse du parlement russe. « Selon l'opinion et nos observateurs, l'élection s'est déroulée dans le respect des principes démocratiques et les violations qui ont eu lieu ne peuvent pas influer de manière décisive sur la reconnaissance du résultat » a affirmé ce dernier. Viktor Ianoukovitch a également reçu un message du secrétaire de la Communauté des Etats indépendants (CEI), Vladimir Rouchaïlo, qui a déclaré le scrutin « libre et transparent ». Des manifestations de soutien au Premier ministre ont été organisées dans la partie Est du pays, d'où il est originaire. Environ dix mille personnes se sont ainsi rassemblées à Donetsk, ville dont Viktor Ianoukovitch a été gouverneur.

Dès l'annonce des résultats, les partisans de Viktor Iouchtchenko se sont regroupés pour crier à la fraude électorale et proclamer la victoire de leur candidat. « Nous avons gagné. Point final. Nous lançons un mouvement de résistance civile. Notre action ne fait que commencer. Restez où vous êtes. De tous les coins d'Ukraine, en charrette, en voiture, en avion ou en train, des dizaines de milliers de personnes sont en chemin pour venir ici. Ne quittez pas la Place de l'Indépendance jusqu'à la victoire » a exhorté Viktor Iouchtchenko qui a appelé ses partisans à « manifester pacifiquement ». Ioulia Timochenko, leader du Bloc appartenant à l'opposition portant son nom au Parlement, a de son côté appelé à une grève générale. Une cinquantaine de tentes ont été dressées sur la Place de l'Indépendance pour permettre aux manifestants d'occuper les lieux jusqu'à ce que leurs protestations soient entendues. Les partisans de Viktor Iouchtchenko espèrent que leur action pacifique aura les mêmes résultats que les révoltes populaires qui ont contribué à la chute de Slobodan Milosevic en Serbie le 5 octobre 2000 et Edouard Chevardnadze en Géorgie le 23 novembre 2003.

A Lviv, plus de trente mille partisans du candidat de l'opposition se sont également rassemblés devant le siège de la Commission électorale de la ville pour rejeter les résultats du vote et dénoncer les fraudes dont le scrutin a été émaillé. L'opposition a appelé les manifestants à se rendre à Kiev pour « faire respecter leurs droits de citoyens ». Sergiy Kivalov, président de la Commission électorale centrale, a rejeté toutes les critiques émanant de l'opposition, déclarant cependant qu'il enquêterait sur les violations qui lui ont été rapportées.

L'opposition réclame, entre autres, l'annulation des résultats des régions de Donetsk et Louhansk. Dans ces deux villes, le taux de participation a, en effet, atteint respectivement 96 % et 88 %, « un taux jamais atteint, même à l'époque soviétique » comme le déclare Andriy Maguera, représentant de l'opposition au sein de la Commission électorale centrale. Au niveau national, la participation a été supérieure à celle enregistrée lors du premier tour du 31 octobre dernier (+ 4,52 points) et s'est élevée à 79 %. Dans les régions de l'Ouest du pays, favorables au candidat de l'opposition, Viktor Iouchtchenko, la participation atteindrait 80 % et serait même inférieure à celle du premier tour.

L'assemblée municipale de la capitale Kiev a refusé de reconnaître les résultats du deuxième tour de l'élection présidentielle et a appelé le Parlement ukrainien à ne pas les valider. La ville a également demandé à la police d'assurer la sécurité des manifestants rassemblés sur la Place de l'Indépendance pour contester les résultats du scrutin. Trois villes situées à l'Ouest de l'Ukraine, Lviv, Ternopil et Ivano-Frankivsk, ont refusé de reconnaître la victoire du Premier ministre Viktor Ianoukovtich et ont proclamé Viktor Iouchtchenko Président élu de l'Ukraine.

Les ministres des Affaires étrangères des vingt-cinq membres de l'Union européenne ont fait part de leur « grave préoccupation ». « Il est important que nous transmettions de la manière la plus claire possible l'inquiétude de l'Union européenne et celle de tous les Etats membres sur le résultat de l'élection présidentielle » a déclaré Bernard Bot, ministre néerlandais des Affaires étrangères, dont le pays assure la présidence de l'Union. « Nous avons tendu la main à l'Ukraine. Mais il faut être deux pour se serrer la main. L'Ukraine doit clairement faire savoir qu'elle voit son avenir en Occident et qu'elle respecte le minimum de règles démocratiques » a t-il ajouté. Dans chacune des capitales des vingt-cinq pays de l'Union, l'ambassadeur d'Ukraine va être convoqué par les autorités nationales qui lui feront part de l'inquiétude des Européens.

Le sénateur Richard Lugar, président de la commission des Affaires étrangères du Sénat américain et envoyé du Président George Bush, n'a pas hésité à parler ouvertement de fraudes et à accuser directement le pouvoir en place. « Il est clair qu'il y a eu un programme vaste et concerté de fraudes le jour de l'élection, soit sous la direction des autorités, soit avec leur complicité » a t-il déclaré.

« Le scrutin ne répond pas à un nombre considérable de critères de l'OSCE ni à d'autres normes européennes pour une élection démocratique » a, pour sa part, affirmé Bruce George, chef de la mission d'observation de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). L'OSCE accuse le gouvernement ukrainien d'avoir fait pression sur les fonctionnaires pour les contraindre à retirer les autorisations leur permettant de voter hors de leur circonscription et les remettre à leurs supérieurs. Selon Bruce George, un grand nombre d'électeurs (environ 5 %) ont, en outre, été ajoutés aux listes électorales le jour même du deuxième tour. Le chef des observateurs dénonce également « une attitude très partiale des médias contrôlés par l'Etat qui ont continué à favoriser le Premier ministre ». Enfin, Lucio Malna, observateur de l'Assemblée parlementaire de l'OTAN, a souligné le caractère « irréaliste » de certains taux de participation enregistrés dans l'Est du pays, dans les régions favorables au Premier ministre Viktor Ianoukovitch.

Le Parquet général, les services de sécurité et le ministère de l'Intérieur ont prévenu dans un communiqué qu'ils se tenaient prêts à intervenir à tout moment pour faire respecter l'ordre public. « Nous appelons les organisateurs des manifestations à prendre conscience de leur responsabilité personnelle face aux multiples conséquences. Nous vous assurons qu'en cas de menaces au régime constitutionnel et à la sécurité des citoyens, nous sommes prêts à mettre un terme rapidement et fermement à tout acte illégal » affirme le communiqué. A la veille du deuxième tour, le Président de la République, Leonid Koutchma, avait prévenu dans une allocation télévisée : « Le pouvoir ne permettra pas de transformer le processus démocratique en une violence non démocratique et à une minorité agressive de dicter la logique politique. (…) Il n'y aura pas de révolution. Mais il y aura une élection digne d'un Etat européen du XXIème siècle » avait t-il tenu à déclarer. « Les élections passent et le pays et le peuple doivent rester unis » a exhorté le Premier ministre, Viktor Ianoukovitch, qui a également dénoncé l'opposition appelant « les gens à monter sur les barricades ».

L'Ukraine se retrouve donc déchirée au lendemain de cette élection présidentielle. « Dans le système politique ukrainien, le départ d'un Président de la République signifie un bouleversement des élites politiques et économiques qui lui sont étroitement liées et qui luttent pour prendre ou garder le pouvoir » souligne Irina Bekechkina, politologue de la Fondation « Initiatives démocratiques ». Nul doute que les hommes des réseaux du Président Leonid Koutchma, qui sont également ceux du Premier ministre Viktor Ianoukovitch, feront tout pour conserver leur pouvoir. « Viktor Iouchtchenko ne leur a pas laissé beaucoup d'espoir. Il a promis de revoir certaines privatisations particulièrement scandaleuses » note le politologue Alexandre Dirgatchev. Les jours prochains diront quel sera l'avenir - essoufflement ou amplification - du mouvement de dénonciation des fraudes et de contestation des résultats de cette élection présidentielle.

L'Ukraine n'est ni la Serbie ni la Géorgie. En effet, le pays est divisé, rendant difficile la mobilisation de la rue par les forces de l'opposition, et connaît une croissance économique élevée. « Nous sommes dans un autre cas de figure que celui de la Géorgie. Ici, le pouvoir dispose de la fidélité de la police et de l'armée ainsi que du soutien de la Russie. L'équipe de Leonid Koutchma a par ailleurs tiré les leçons des précédents serbe et géorgien en augmentant les retraites, les bourses et en gelant certains prix à la veille de l'élection présidentielle » déclare ainsi Volodimir Lessik, de l'organisation Pora.

La Commission électorale a, jusqu'au 6 décembre prochain, pour annoncer les résultats définitifs du deuxième tour de l'élection présidentielle. Lors du premier tour de scrutin, le 31 octobre dernier, la Commission avait mis dix jours pour compter les derniers 2 % de bulletins et deux semaines pour publier les résultats. Les résultats avaient d'ailleurs été intervertis et Viktor Iouchtchenko devançait finalement Viktor Ianoukovitch. La campagne électorale avait d'ailleurs été suspendue jusqu'à l'annonce des résultats officiels, n'autorisant ainsi que le seul Premier ministre à être présent sur la scène politique en tant que chef du gouvernement.

Corinne Deloy/Fondation Robert Schuman
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