La "Révolution orange" d'Ukraine : un enjeu géostratégique majeur
2013-12-08

Analyse

Les événements que l'opposition ukrainienne, suivie par les médias internationaux, appelle la « Révolution orange » ont une portée encore plus profonde que ceux qu'a connus la Géorgie au moment de la « Révolution des Roses », car ils affectent de plein fouet les relations Est-Ouest en Europe

L'Ukraine est traditionnellement partagée entre une partie occidentale, tournée vers la Pologne et les Pays baltes et une partie orientale, attirée par la Biélorussie et la Russie. Les électorats des deux protagonistes du 2ème tour de la présidentielle du 14 novembre recouvrent à peu de chose près cette répartition géographique. La coupure entre les deux régions est accentuée par des facteurs religieux (l'Ouest catholique, l'Est orthodoxe) et économique (l'Ouest agricole, l'Est industriel). Rappelons-nous, par ailleurs, que la partie occidentale de l'Ukraine a longtemps appartenu à la Pologne et que la région orientale (bassin du Don) est très russophone et encore imprégnée de traditions soviétiques. Sans oublier le cas particulier de la presqu'île de Crimée, peuplée en majorité de Russes et qui dispose déjà d'un statut juridique spécial (Parlement autonome). C'est dire à quel point la crise politique actuelle comporte d'énormes risques de sécession et de guerre civile.

Pour couronner le tout, l'Ukraine est au centre d'intérêts géostratégiques d'envergure. Sur un plan économique, le pays représente un marché de près de 50 millions d'habitants. Il constitue un couloir de transit majeur pour les oléoducs et les gazoducs qui, partant de l'Asie centrale et du Caucase, se dirigent vers l'Europe de l'Ouest par la voie nord. Il est une des trois composantes de l'Espace Économique Unique (EEU) que la Russie vient de mettre en place avec ses voisins, et qui se propose de faire le contrepoids du marché commun de l'Union Européenne. Sur un plan politique, l'Ukraine fait depuis longtemps partie de la sphère d'influence russe. Poutine a fait de la reconstitution de la « Grande Russie » un des axes majeurs de sa stratégie internationale, et l'éloignement de l'Ukraine de l'attraction moscovite serait pour lui un camouflet majeur. D'où son ingérence manifeste dans l'élection présidentielle aux côtés du candidat prorusse : visite à Kiev quelques jours avant le scrutin, assistance technique des services secrets, envoi d'unités spéciales agissant sous l'uniforme ukrainien, félicitations précipitées à Ianoukovitch, proclamé prématurément vainqueur, etc. En cas de victoire de Iouchtchenko, le retour de bâton sera rude pour le maître du Kremlin, pour qui l'adhésion de l'Ukraine à l'UE et surtout à l'OTAN serait un véritable cauchemar.

De leur côté, les pays occidentaux ont adopté une attitude contrastée. Les Etats-Unis, notamment le Congrès, ont mené une stratégie de pression et d'ingérence qui n'a rien à envier à la Russie, au risque de provoquer un résultat inverse de ce qu'ils voulaient provoquer et d'irriter une opinion publique ukrainienne sourcilleuse en matière d'indépendance et de fierté nationale. Les fondations américaines ont joué un rôle essentiel dans l'encadrement de la « révolution orange », même si elle ne sont pas, croyons-nous, à l'origine de son déclenchement, contrairement à ce que l'on a pu dire : leur action de « conscientisation » n'a pas eu la même profondeur - faute de temps - que celle observée en Serbie et en Géorgie. Mais l'intervention des militants d'Otpor et de Kmara, experts en « révolutions de velours », venus de Serbie et de Géorgie pour épauler leurs collègues du mouvement ukrainien Pora et subventionnés par la Fondation Soros, a été déterminante. Avec leur appui technique, l'opposition a su exploiter les excès du pouvoir et orchestrer la réplique populaire d'une manière « professionnelle », selon un scénario désormais rôdé : surveillance systématique des bureaux de vote, repérage des manipulations par des moyens audiovisuels (caméras cachées, notamment), sondages à la sortie des urnes destinés à mesurer le niveau de fraude, préparation d'une logistique visant à soutenir la « résistance populaire », mobilisation citoyenne, mise en place d'une stratégie de communication sophistiquée (slogans élaborés, matériels d'information éprouvés, mise en scène de manifestations « spontanées »…), neutralisation des forces de l'ordre par des opérations de « séduction », etc.

Pendant ce temps, les pays membres de l'Union européenne ont réagi avec retard et prudence, comme s'ils ne voulaient pas heurter de front la Russie, considérée comme « protectrice » naturelle de cette région d'Europe. La rencontre Russie-UE du 25 novembre - qui était prévue de longue date - s'est bornée à constater une « divergence de vues » sur la question ukrainienne et l'Union européenne ne s'est pas risquée à appuyer la « Révolution orange » : elle s'est surtout appliquée à demander des élections loyales et un règlement pacifique de la crise. Son intervention diplomatique a été tardive et nul ne sait si elle a été déterminante.

Quel avenir ?



Les opposants ont réussi à gagner la première manche. Un deuxième tour va être organisé le 26 décembre. Il est loin d'être gagné pour Iouchtchenko. L'équipe sortante fera tout pour conserver le pouvoir, aidée en cela par la Russie, qui ne veut à aucun prix perdre cette « chasse gardée » qui fait tampon avec l'Union Européenne. Elle sera à nouveau tentée d'utiliser les « ressources administratives », héritées des pratiques soviétiques, et de manipuler encore les urnes - sans doute plus discrètement cette fois-ci.

En tout état de cause, l'Ukraine est au bord de l'éclatement. Quelle que soit l'issue du conflit, le nouveau président devra s'atteler à la réunification politique et surtout psychologique du pays. Le seul positionnement géostratégique raisonnable, dans l'immédiat, est une politique d'équilibre entre l'Est et l'Ouest. L'Ukraine a besoin de relations confiantes et fructueuses avec ses voisins orientaux. De toute façon, l'Union Européenne - à supposer qu'elle veuille encore s'étendre à l'Est dans l'avenir - ne pourra pas répondre avant longtemps à une éventuelle demande d'adhésion de l'Ukraine. Cette dernière avait déjà fait, du temps de Koutchma, des efforts prodigieux pour se rapprocher des standards européens (cf. [URL : 1021]). Tout au plus, l'UE peut-elle conclure avec Kiev un contrat d'association renforcé. En cas de victoire de Iouchtchenko, le problème de la coopération avec la Biélorussie et la Russie dans le cadre de l'EEU sera obéré par l'aversion profonde - et réciproque - que les dirigeants de l'actuelle opposition ukrainienne nourrissent à l'égard du régime de Loukachenko. Mais il ne fait pas de doute qu'une fois la tempête passée, Kiev devra renouer des liens économiques et politiques substantiels avec Moscou. Un travail profond de réconciliation nationale s'imposera pour sécuriser les habitants de Crimée et de l'Ukraine traumatisés par la crise et qui menacent de faire sécession. Une décentralisation administrative - à défaut d'une fédéralisation porteuse de scissions potentielles - devra prendre en compte les aspirations des régions russophones à une plus grande autonomie. L'avenir de l'Ukraine et des relations Est-Ouest se jouera le lendemain de Noël.

Hervé Collet/COLISEE.