Arménie, Azerbaïdjan et Géorgie : le Caucase du Sud à trois vitesses (décembre 2004)
2012-05-08

Des histoires, des stratégies et des économies différenciées

La proximité géographique de l'Arménie, de l'Azerbaïdjan et de la Géorgie aurait pu conduire ces pays à des solutions communes afin de contrer le voisinage encombrant des empires perse, ottoman et russe. Il n'en fut rien tout au long de leur histoire: les différences étaient trop fortes. Qu'en sera-t-il pour le proche avenir ?

Des histoires différentes



La nation arménienne est ancienne de plus de 25 siècles. Son territoire s'étendait de l'Asie mineure au Caucase Sud. Il varia sous les influences romaines, arabes, géorgiennes, ottomanes et russes. Après le génocide de 1915, il a été largement amputé par la Turquie. En 2001, l'Arménie compte 30.000 km2, une population de 3 millions d'habitants, à 97 % arménienne. Le revenu annuel par tête y est de 560 dollars. La capitale, Erevan, compte 1,25 million d'habitants. Plus de 3 millions d'Arméniens vivraient à l'extérieur du territoire national. Depuis avril 1998, le président en est Robert Kotcharian, formé à l'école russe et ancien président du Haut-Karabakh, province d'Azerbaïdjan ayant autoproclamé son indépendance en 1991 et qui fut l'objet d'une guerre entre les deux pays.

L'État d'Azerbaïdjan naquit en 1918. Après avoir appartenu à l'empire perse, une partie du territoire sur lequel vivaient les populations azéries fut cédée à l'empire russe en 1828. Au XXème siècle, la découverte de ressources pétrolières en mer Caspienne attira la convoitise d'autres puissances : Grande-Bretagne et États-Unis. La perte du Karabakh en 1991, et les 30.000 morts ont hypothéqué durablement les relations avec l'Arménie. En 2001, l'Azerbaïdjan compte 86.000 km2 et une population de 8 millions d'habitants, à 98 % azérie. Le revenu annuel par tête y est de 650 dollars. La capitale, Bakou, compte 2 millions d'habitants. L'ethnie azérie serait forte de 30 millions de personnes en Asie mineure. Depuis octobre 2003, le président en est Ilham Aliev, fils du précédent président Heydar Aliev. Son élection avait entraîné des réserves occidentales (OSCE).

Le royaume de Géorgie se structure avec la chrétienté à partir de l'Ibérie et de la Colchide. Il atteint son apogée au XIIIème siècle et occupe le Caucase Sud et une partie de l'Asie mineure. Il subit les influences grecques et romaines, perses et arabes, avant d'être envahi par les Mongols, et de devenir un enjeu entre les Ottomans et les Russes. En 1992 la perte de l'Ossétie du Sud, avec un millier de morts, et en 1993 celle de l'Abkhazie, avec 10.000 morts et 300.000 personnes déplacées, enveniment les relations avec la Russie. En 2001, la Géorgie compte 70 000 km2 et une population de 5 millions d'habitants, à 70 % géorgienne. Le revenu annuel par tête y est de 620 dollars. La capitale, Tbilissi, compte 1,25 million d'habitants. Depuis janvier 2004, le président en est Mikheïl Saakachvili, formé à l'école occidentale.

Des stratégies spécifiques



Au début des années 2000, les autorités azerbaïdjanaises répondent aux sollicitations des Etats-Unis : l'évacuation des ressources pétrolières de la mer Caspienne s'effectuera par un oléoduc de Bakou à Ceyhan en Turquie, par Tbilissi, afin d'atteindre la mer Méditerranée. Il sera ensuite doublé d'un gazoduc aboutissant à Erzeroum, à vocation plus régionale que mondiale. Elles cherchent à tirer profit de leurs ressources naturelles et à bénéficier de la technologie occidentale qu'elles n'auraient pu acquérir avant des décennies. Les liens personnels entre Heydar Aliev (ex-notable soviétique), Edouard Chevardnadze (ex-ministre des affaires étrangères de l'URSS) et James Baker (ex-secrétaire d'Etat américain) contribuent à cette orientation. La classe dirigeante, souvent divisée en clans rivaux, espère aussi trouver un brevet d'honorabilité démocratique et financière.

Face à la Russie, Edouard Chevardnadze a perdu l'Abkhazie, après que son prédécesseur, Zviad Gamsakhourdia, ait perdu l'Ossétie du Sud. Moscou y a détaché des "forces de paix". Par ailleurs, quatre bases militaires russes restent présentes sur le territoire de la Géorgie. Le président géorgien a besoin des Etats-Unis. Sous le prétexte de la lutte antiterroriste aux confins de la Tchétchénie, les Américains instruisent une armée professionnelle géorgienne de plusieurs milliers d'hommes. En fait, elle sert au Kosovo, en Afghanistan et en Irak, et assurera la sécurité de l'oléoduc en 2005. La Géorgie trouve ainsi de nouvelles recettes (jusqu'à 20 % du budget annuel) et échappe à son fournisseur monopolistique, la Russie, qui coupe électricité et gaz au gré de ses humeurs politiques. Après son élection, Mikheïl Saakachvili valide cette stratégie.

Le gouvernement arménien garde ses distances vis-à-vis de ses deux voisins : il se méfie de l'Azerbaïdjan, susceptible de vouloir reconquérir le Karabakh et se trouve sur ses gardes face à la Géorgie allié économique de la Turquie, l'ennemie héréditaire. L'Arménie de Levon Ter Petrossian avait maintenu une proximité politique avec Moscou, celle de Robert Kotcharian n'a pas d'autre choix. Les projets de réhabilitation d'oléoducs et de gazoducs construits à l'époque soviétique, reliant la Russie à l'Arménie par la Géorgie, sont annoncés et dénoncés faute de financement. Il en est de même du projet de rénovation de la voie ferrée de Moscou à Erevan, par Soukhoumi en Abkhazie et Tbilissi en Géorgie. Lors de la crise ossète, les camions russes d'approvisionnement arménien ne peuvent franchir la frontière géorgienne. Par le Nord, l'Arménie est de plus en plus enclavée. Par le Sud, l'évolution du régime iranien tarde et les communications sont difficiles.

Une recherche nouvelle de convergence...



Certes, un timide rapprochement politique s'amorce entre l'Arménie et les Etats-Unis. L'envoi d'un contingent militaire arménien en Irak est à l'ordre du jour. Rien n'est facile avec les puissantes diasporas à l'étranger. Les présidents Ilham Aliev, Robert Kotcharian et Mikheïl Saakachvili se rencontrent en Pologne à mi-2004, en marge d'un sommet européen. Les présidents des trois Parlements, Mourtouz Aleskerov, Athur Bagdhassarian et Nino Bourdjanadzé font de même en France en novembre 2004. Les contacts bilatéraux entre ministres des affaires étrangères se multiplient. Les organismes internationaux essaient de croire que les programmes d'assistance et de développement s'appliquent uniformément aux trois pays.

... mais des différenciations accentuées...



Il n'empêche que dans l'esprit du peuple azéri, le Karabakh reste azerbaïdjanais, malgré la sécession. Dans l'esprit du peuple arménien, les Azerbaïdjanais tenteront de reconquérir le Karabakh et pensent que, tout comme les Géorgiens, ils se sont alliés aux Turcs. Dans l'esprit des Géorgiens, la minorité arménienne d'Abkhazie géorgienne a pris les armes aux côtés des Russes et celle de Djavakhétie géorgienne soutient la présence de la base militaire russe d'Akhalkalaki. Les suspicions anciennes demeurent et s'entretiennent. L'éphémère Fédération du Caucase Sud avait éclaté en mai 1918, malgré l'euphorie de l'indépendance vis-à-vis de la Russie, pour les mêmes raisons d'intérêts - voire d'égoïsmes - nationaux.

Les luttes contre le népotisme et contre la corruption ne sont pas engagées à la même vitesse dans les trois pays. Les luttes contre la contrebande et l'économie parallèle toucheraient très différemment les classes dirigeantes du Caucase Sud. Les incantations en vue d'établir des États de droits s'entendent parfois à l'arrivée des observateurs internationaux. L'ardente obligation de constituer une zone de libre-échange régionale constitue une belle affiche électorale, réservée au monde occidental. Elle passerait par une harmonisation des règles fiscales respectives, parfois différentes à l'intérieur d'un même pays, souvent non appliquées.

... et une place sur l'échiquier mondial.



Les États-Unis espèrent faire reculer plus encore la Russie de son "étranger proche" et contrer les ambitions anciennes de l'Iran. Ils misent sur l'Azerbaïdjan pour différencier un peu plus leurs sources d'approvisionnement en pétrole et sur la Géorgie pour défendre leurs intérêts localement. Par défaut, la Russie mise sur l'Arménie et espère entraîner l'Iran. En réalité, les Arméniens, les Azerbaïdjanais et les Géorgiens ne sont pas plus maîtres de leurs destins aujourd'hui qu'hier.

Si la lutte contre la pauvreté est proclamée afin d'obtenir les aides internationales, plus de 50 % des populations survivent dans des conditions extrêmes. Les plus entreprenants émigrent. Depuis toujours, les Azéris se partagent entre Iran et Azerbaïdjan. En un siècle, 50 % des Arméniens se sont installés à l'étranger. En moins de dix années, plus de 20 % des Géorgiens auraient migré pour cause économique. Moins de dix mille d'entre eux s'étaient expatriés au XXème siècle, pour cause politique. Les pays européens peuvent-ils se dispenser d'une réflexion sur ces flux migratoires potentiels à leurs frontières et ne pas cibler leurs politiques ? En décembre 2004, l'un des trois ministres des affaires étrangères du Caucase Sud lançait un appel solennel à l'Union Européenne : "Ne laissez pas la Russie et les Etats-Unis en tête-à-tête dans le Caucase". L'Arménie, l'Azerbaïdjan et la Géorgie peuvent-ils se dispenser d'une douloureuse prise de conscience nationale, la fin de l'illusion de l'argent facile en économie libérale ? La région ne progressera pas si elle attend le pays le plus lent.

Mirian Méloua