"Pauvreté-précarité, un autre visage de la Russie" par Alexandre ELTCHANINOFF
2008-12-11

"La Russie change. Les problèmes auxquels elle fut confrontée durant la perestroïka feront bientôt partie d'un passé totalement révolu. La croissance et les prix du pétrole dont la Russie est exportatrice favorisent l'émergence d'une classe moyenne. Les prisons surpeuplées, les enfants des rues, les orphelinats mouroirs, les retraités contraints à la mendicité appartiennent au passé au même titre que les drapeaux rouges, les défilés devant le mausolée de Lénine ou les pionniers offrant des bouquets de fleurs aux représentants du prolétariat". Tel est le discours le plus communément admis sur la Russie d'aujourd'hui.

La mode est à l'optimisme, il est de très mauvais ton de faire entendre un autre son de cloche.
À l'époque soviétique, dénoncer les crimes et persécutions était taxé d'antisoviétisme, actuellement mettre en doute la politique sociale de V. Poutine revient à participer à une campagne de dénigrement et d'humiliation d'une Russie qui a déjà tant souffert !

Selon les chiffres officiels, en 2002, 27 % de la population vivait dans la pauvreté, c'est-à-dire que les revenus d'environ quarante millions de personnes ne couvrent pas leurs besoins élémentaires : logement, nourriture, habillement, soins médicaux. La Russie est un pays à deux visages, dont le premier participe au sommet des nations les plus puissantes de la planète, mais dont le second peine à considérer ses citoyens comme le premier de ses devoirs et la première de ses richesses.

L'appauvrissement frappe sans distinction différentes catégories sociales. Si les bouleversements économiques et politiques n'ont fait qu'accentuer les difficultés de ceux qui vivaient déjà dans la pauvreté, ils ont étonnamment fragilisé des couches sociales généralement préservées et qui auraient dû, en toute logique, être les premières à bénéficier de l'avènement de l'économie de marché (diplômés d'études supérieures, ouvriers et techniciens qualifiés…).


Le chômage, pudiquement estimé à 10 % de la population active, touche en réalité des millions de personnes, les chiffres ne prennent pas en compte tous les petits emplois précaires, à peine suffisants pour un repas par jour. Tous ces "emplois", qui enferment dans la pauvreté, sans perspective, sans accès aux soins, sans sécurité minimale. Ce marché de l'emploi sauvage prospère, exploitant les enfants et les retraités sans que l'Etat y mette bon ordre, incapable de payer convenablement ses propres fonctionnaires, enseignants, militaires, policiers etc. En Russie, il faut souvent avoir plusieurs emplois pour survivre, s'épuiser à courir de l'un à l'autre sans pour autant éviter la spirale de la pauvreté, de la dépendance alcoolique, de la précarité.


Comment dire que tout va pour le mieux alors que le taux des naissances atteint 9,63 pour 1000 habitants et le taux des décès 15,17 selon des estimations 2004. Les campagnes se vident, l'alcool fait des ravages, le sida touche déjà près d'un million de personnes, en majorité des jeunes.
Un système s'est instauré où une minorité s'est accaparé les richesses au détriment de la majorité de la population, où la société est paralysée par sa lutte pour la survie et reporte son espoir en une vie meilleure sur les générations futures.


La Russie est un pays où la population a peur de l'avenir, peur de faire des enfants, où l'espérance de vie d'un homme ne dépasse pas, en 2004, 59,9 ans !
Le mouvement de solidarité qui a jailli au début des années quatre-vingt-dix, notamment avec l'éclosion de nombreuses associations et la renaissance des activités caritatives des paroisses et fraternités se retrouve être encore aujourd'hui le seul rempart contre la misère. Confrontées à une situation sociale de plus en plus dramatique, ces organisations sont trop peu nombreuses, manquent de professionnels et de moyens financiers. Leur expérience fraîchement acquise ne sert bien souvent qu'à pallier les situations les plus extrêmes.


Dans un monde traumatisé par le 11 septembre, inquiétant et imprévisible, il est tentant de se rassurer et de se féliciter de la stabilité russe, de ne voir de la Russie que les centre villes rutilants et la prospérité apparente.
Pourtant une autre Russie existe, dont la population ne croit plus en rien, ni à la démocratie, ni à la paix, ni à son rôle de citoyen, une population submergée par la précarité et qui ne cherche qu'à survivre.

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Alexandre Eltchaninoff


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Article publié dans le numéro 49 de la [Lettre du Colisée->art322]