Géorgie : vent de contestation contre l'Église orthodoxe (2004)
2011-11-28

Salomé Ordanianz pour la revue Géorgie+

Le 8 novembre dernier, le quotidien "24 heures" a publié un essai signé par vingt-trois étudiants de l'Académie religieuse dénonçant les activités douteuses de l'Eglise et du Patriarcat de Géorgie. Ils y parlent de corruption, de privilèges financiers abusifs, les accusent d'une propagande anti-occident excessive et d'une restriction de la liberté de parole dans l'Eglise en général comme au sein de l'Académie. Ils soulignent l'ambiance malsaine qui règne au sein de la hiérarchie religieuse géorgienne.

D'après des documents obtenus par ces étudiants, depuis 1994, toutes les organisations et entreprises fondées à la base du Patriarcat seraient exemptées d'impôts fiscaux et d'impôts sur le revenu. En profitant de ces privilèges, des organes tels que le conseil financier du Patriarcat importeraient de l'alcool, de la bière, de l'essence, des cigarettes et diverses marchandises venues de l'étranger. L'article parle également d'exportation de fer vers la Russie et la Turquie. Les étudiants mettent en question la responsabilité morale de l'administration du Patriarcat.

Critique et disert à l'égard de ses confrères, le père Zaza Tevzadzé estime que certains parviendraient même à blanchir de l'argent grâce à l'Eglise, en finançant la construction de cathédrales.

La vie financière et économique des hommes d'église n'est régie par aucune loi en Géorgie. "Les prêtres n'ont d'autre mode de survie que l'argent que leur donnent les fidèles des paroisses" dit Béka Mindiachvili, étudiant de l'Académie religieuse. "Cette pratique est la porte ouverte à la corruption. Les prêtres ne prêtent aucune attention aux gens de la paroisse et s'octroient les recettes de l'église. Cela ne joue pas en faveur de la foi dans le pays".

Des étudiants regrettent également qu'il n'existe aucun service au Patriarcat qui vérifie l'état psychique des futurs prêtres ni même leur niveau de savoir. Le fait qu'il n'existe pas de système de justice au sein de l'Eglise pose problème.

Le pamphlet signé par les jeunes dissidents affirme que le Patriarcat, comme la plupart des prêtres orthodoxes, professent publiquement que tout ce qui vient de l'Occident est diabolique. Ils diffusent "une idéologie revêche à toutes les confessions non orthodoxes et prônent des valeurs non démocratiques".

"Notre église restreint elle-même son auditoire" remarque le père Zaza Tevzadzé. "Elle risque de se trouver un jour dans l'isolement. Le nouvel Etat géorgien s'est tourné vers l'Occident, mais l'Eglise prend un chemin inverse alors que 83 % des Géorgiens sont orthodoxes. Il y a un fossé gigantesque entre ces deux grandes forces". En 1997, l'Eglise géorgienne a quitté le Conseil Mondial oecuménique, dont le Patriarche Ilia II avait été président pendant quatre ans. Pour le père Zaza Tévzadzé, cet organe de médiation entre les mondes chrétiens était l'occasion pour la Géorgie d'avoir accès à une tribune internationale. Mais sous la pression d'un groupe de moines, le Patriarcat a obtempéré. Dans les coulisses, on dit que c'est là le résultat d'une politique de l'Église russe. Ayant perdu l'influence sur le pays, elle essaierait sans cesse de ramener en son sein l'Église géorgienne.

FUREUR DU PATRIARCAT



Le fait de soulever ces problèmes a provoqué la fureur du Patriarcat, comme celle de l'administration de l'Académie religieuse. Aucun d'eux ne dément clairement les faits dont les accusent les jeunes étudiants, mais ils refusent la forme de leur action. "Ces jeunes gens ont rendu publiques des affaires internes à l'Eglise", s'exclamait, sur la chaîne de télévision "Mzé", Guiorgui Zviadadzé, adjoint au recteur de l'Académie religieuse. Sans la bénédiction de l'Eglise, les étudiants n'ont officiellement pas le droit de publier.

Mais pour les étudiants, cette bénédiction n'est que pure censure. "Ces accusations sont inadmissibles. S'il ne s'agit là que des affaires internes de l'Eglise et ne nous regardent pas, alors nous ne faisons pas partie de cette église". s'indigne un groupe d'étudiants de l'Université Pédagogique Soulkhan-Saba Orbeliani.

Le 6 décembre dernier, quatre étudiants, signataires de l'article, ont été exclus de l'Académie pour avoir manqué des cours et ne pas s'être présentés aux examens. Les étudiants, quant à eux, disent que cette exclusion est liée à l'article qu'ils ont signé. Des organisations non gouvernementales, comme l'Institut des Libertés, la Maison du Caucase, XXIème Siècle, l'Institut Caucasien et l'Ombudsman soutiennent les démarches des étudiants, en parlant de la violation de leurs droits. Bien que marginalisés au sein de l'Académie, ce petit groupe d'étudiants compte sur le soutien des autres étudiants et rêve d'apporter un bon grain dans l'Église orthodoxe géorgienne.

Tbilissi, Salomé Ordanianz, pour la revue francophone Géorgie+, décembre 2004, [URL : caucaseplus@yahoo.com]



Voir aussi

[URL : 2465]