L'évolution économique des 27 pays de l'Europe centrale et orientale (1989-2004)
2009-12-03

L'Europe centrale et orientale : l'adhésion comme accélérateur de la transition économique



Depuis 15 ans, les transformations subies par les économies des 10 nouveaux Etats membres (NEM) de l'Union européenne et des deux pays candidats qui terminent leur négociation d'adhésion, ont été considérables. Un exemple particulièrement parlant est celui de la part des capitaux privés dans la production nationale. En 1989, on estimait cette part à 24 % seulement, avec des variations d'un pays à l'autre. En 2002, elle atteint 80 %, c'est à dire un niveau plus élevé que dans beaucoup de pays de l'Union à 15, dont la France. Pareillement, le taux d'ouverture aux échanges extérieurs qui n'était pour ces pays que de 39 % en 1990 s'élève désormais à 80 %. C'est nettement plus que la moyenne européenne de 55,7 % et notamment la France qui, avec 46 %, est tout juste dépassée par la Pologne.

Conséquence de la transition vers une économie de marché, les pays d'Europe centrale ont connu une nette progression de la part des services dans leurs économies. Ceux-ci représentent désormais plus de 50 % des économies de ces pays, 60 % en Hongrie et 52 % Pologne.

Un autre changement radical ayant une portée géopolitique fondamentale concerne les échanges. Ces 12 pays ont opéré un renversement de leurs échanges d'Est en Ouest dans un rapport inversement proportionnel (environ trois quarts/un quart). Ils réalisent désormais 62,7 % de leur commerce extérieur vers l'Union européenne à 15 (58,6 % de leurs importations et 67,6 % de leurs exportations). Le dynamisme des échanges entre l'Union à 15 et les 10 nouveaux membres ne se dément pas. En 12 ans, les exportations ont plus que triplé et les importations quasi quadruplé. Ils restent encore déséquilibrés en faveur de l'Union à 15, qui a dégagé en 2003 un excédent de 5,2 Md€ (taux de couverture de 105,5), mais la situation évolue : déjà la Hongrie, la République tchèque et la Slovaquie ont engrangé un excédent avec l'Union à 15 en 2003.

Une part significative de la croissance des échanges s'explique par les investissements directs étrangers (IDE) en provenance de l'Europe occidentale. Entre 1990 et 2002, la part de ces pays dans les flux d'IDE reçus est passée de 0,3 % à 3,3 %, soit en termes de stock d'environ 3 Md$ à 140 Md$ (150 Md$ fin 2003 selon certaines estimations). L'Allemagne demeure le 1er investisseur de la région et la France a récemment rattrapé son retard se plaçant désormais en 3ème position. Ces IDE ont eu de multiples conséquences pour les économies des pays récipiendaires : augmentation de la productivité et du niveau de vie, équilibrage de la balance des paiements, allègement de la contrainte de change, etc. On constate ces dernières années que si les flux diminuent un peu, ils ne tarissent cependant pas et se portent désormais davantage vers des projets "ex-nihilo" que des reprises d'entreprises existantes, les programmes de privatisation étant quasi terminés.

La conséquence la plus visible de ces IDE est l'émergence de spécialisations sectorielles ou régionales. A côté des secteurs traditionnels d'exportation de l'habillement ou l'ameublement apparaissent l'automobile et l'électronique. La concentration géographique des IDE permet de dresser des régions de compétence. C'est le cas pour l'automobile en Pologne, République tchèque et Slovaquie ou pour l'électronique en Hongrie et République tchèque (ce qui explique en bonne partie la présence commerciale grandissante de la Chine).

Le phénomène marquant des dernières années est la modification de la nature et de la structure sectorielle des échanges des nouveaux entrants avec l'Union européenne. D'une part, si le commerce inter-branche continue de dominer les échanges entre les deux zones, le commerce intra-branche a progressé, au moins pour les pays plus avancés dans la transition. D'autre part, la structure de spécialisation de ces pays est en mutation rapide. Au début de la transition, cette structure était dominée par les secteurs intensifs en main-d'œuvre et en matières premières, alors que des désavantages comparatifs étaient constatés dans les secteurs intensifs en capital. Depuis quelques années, on constate une atténuation des désavantages dans les secteurs capitalistiques parallèlement au maintien d'avantages dans les industries traditionnelles.

À partir de 2000 (introduction de la "feuille de route"), les négociations d'adhésion ont par ailleurs joué un rôle majeur dans les choix politiques et économiques des dirigeants des pays candidats. La reprise de l'acquis communautaire à marche forcée a provoqué une accélération du rapprochement de l'environnement des affaires et par voie de conséquence de l'intégration économique des futurs NEM à l'Union européenne à 15.

Les pays des Balkans occidentaux : un retard voire un recul économique dû aux troubles politiques



La situation économique et financière des pays des Balkans occidentaux (Albanie, Macédoine, Serbie et Monténégro, Bosnie-Herzégovine, Croatie) reste fragile.

Les évolutions économiques y sont largement dépendantes du contexte politique encore peu stabilisé (sauf en Croatie, désormais) : les élections se succèdent, porteuses d'incertitudes sur le cap économique et le rythme des réformes ; les structures administratives apparaissent souvent complexes ; les crises politiques et institutionnelles ralentissent le développement (Bosnie 1993, Croatie 1995, Kossovo 1999, RFY 2000, Macédoine 2001, Kossovo 2004, etc.) et alimentent un déficit d'image auprès des investisseurs.

La perspective même lointaine d'une adhésion à l'Union européenne constitue le principal moteur des évolutions en cours, et mobilise les énergies pour conduire des réformes de structures qui avancent à des rythmes divers : progression dans le secteur bancaire, avancées plus lentes s'agissant des grandes entreprises publiques dans le domaine de l'énergie et des services. L'intégration des réseaux de communication, d'énergie et de transports se poursuit. Le développement de PME innovantes et vigoureuses est encouragé, qui doivent prendre le relais de grands groupes industriels peu performants, partiellement condamnés.

L'Union européenne développe une politique très active dans cette région, à travers notamment la mise en place d'Accords de stabilisation et d'association (ASA). Le renouvellement pour deux ans du mandat de l'Agence pour la Reconstruction des Balkans, le remplacement des trois mécanismes de pré-adhésion par un seul (IPA), qui s'appliquera à la Croatie, la poursuite des négociations ASA avec la Bosnie-Herzégovine, la Serbie et Monténégro et l'Albanie (quand ceux conclu avec la Macédoine et la Croatie sont entrés déjà en vigueur), et la perspective du sommet Union européenne/Balkans en 2006, sous présidence autrichienne, témoignent de la vitalité de ces relations.

Les financements internationaux contribuent en effet, à des niveaux élevés, au développement de ces économies très dépendantes de l'extérieur. Ils représentent au total près de 20 Md$, le PIB des pays des Balkans occidentaux totalisant un peu plus de 60 Md$. Les principaux acteurs sont le FMI (encours de 1,2 Md$), la Banque mondiale (6 Md$), la BERD (1,8 Md$), la BEI (1,3 Md$) et l'Union européenne (CARDS : 4,6 Md€, et aides macro-financières pour 1 Md€) .

Après une période de chute parfois spectaculaire du PIB pour les pays de l'Ex-Yougoslavie après les conflits armés (on évoque une perte pour la Serbie de près de 60 % de son PIB), la croissance semble revenue. Dans la plupart de ces pays en effet elle a été plutôt soutenue en 2004 (4 à 6% ), sauf en Macédoine. Le niveau d'inflation est resté faible (2 à 4%), excepté en Serbie et Monténégro. La tendance à la réduction des déficits budgétaires s'est confirmée. Trait commun à la plupart de ces pays, la place de l'économie informelle (entre 40 et 60% du PIB) reste considérable, jouant, avec les transferts des émigrés (10 à 15% du PIB) un rôle d'amortisseur social.

Pour autant, subsistent de très sérieux problèmes de compétitivité, pour de petites économies confrontées à d'importants déficits externes structurels, et à une faiblesse chronique, très pénalisante, du niveau des investissements directs étrangers. Ces derniers sont freinés par l'instabilité du cadre législatif et réglementaire et de l'environnement politique, et la taille réduite de chacun de ces marchés, qui incite à des investissements régionaux alors même que l'intégration économique reste à réaliser dans beaucoup de domaines.

Quelle que puisse être la difficulté d'opérer sur ces marchés, plusieurs partenaires européens y développent cependant leur présence de manière souvent très offensive. Les banques italiennes, grecques ou autrichiennes soutiennent sur place les entreprises de ces pays qui exportent ou s'implantent, et les concurrents allemands ou slovènes consolident leurs positions, se qualifiant pour les appels d'offres financés sur fonds multilatéraux.

Serge Krebs, Euramo 1 - DGTPE - Ministère de l'Economie, des Finances et de l'Industrie

- Cet article a été rédigé sur la base des études menées par le bureau Euramo 1 de la DGTPE (Direction générale du Trésor et de la politique économique), ainsi que de la Mission économique de Rome.

Russie et CEI : une transition difficile



L'évolution des économies de la CEI depuis la chute de l'URSS a marqué deux temps successifs : une décennie de profonde récession puis, à partir de 1999, une nette reprise de la croissance. Alors qu'au cours de la seule année 1992, le PIB russe chuta de 15 %, ceux de la Moldavie et du Tadjikistan de 30 % et ceux de l'Arménie et de la Géorgie de plus 40 %, le rattrapage en cours depuis 1999 (accroissement annuel du PIB de la CEI de 5 % à 9 %) n'a pas suffi à surmonter l'effet des premières années de transition. En 2004, le PIB de la CEI n'avait recouvré que 75 % de son niveau de 1989.

Concentrant la moitié de la population et les 3/4 du PIB de la zone, la Russie continue de faire figure de géant régional. Souhaitant rendre impossible le retour à l'ancien système, les cercles libéraux autour du Président Eltsine ont, dès 1992, favorisé une libéralisation rapide et radicale de l'économie russe. Impréparée à une ouverture brutale, dotée d'outils de production largement obsolètes, incapable, en l'absence de règles, d'assurer un processus de privatisation transparent, l'économie russe a été durement éprouvée par cette thérapie de choc. Entre 1987 et 1995, la part de la population russe vivant sous le seuil de pauvreté est passée de 2 % à 50 %, sous l'effet d'une inflation galopante, de l'accumulation des arriérés de salaires et des tensions provoquées sur le marché du travail par la disparition d'une partie du tissu industriel. La reprise de la croissance russe après la crise financière de 1998 s'est appuyée sur l'augmentation des cours de l'énergie et une dévaluation réussie du rouble, qui a favorisé la substitution de la production nationale aux importations. Grâce au secteur pétrolier et gazier, la croissance s'est diffusée à l'ensemble de l'économie et la nouvelle flambée des cours du pétrole en 2004 a permis de prolonger ce « trend » dynamique.

Ces bons résultats masquent cependant les difficultés de la Russie à mener à bien les réformes structurelles nécessaires et à sortir d'une économie fondée sur la rente énergétique. L'investissement demeure très en retrait par rapport aux autres économies en transition et, surtout, par rapport aux besoins de l'économie russe. L'affaire Youkos, qui semble en voie d'aboutir à la renationalisation de fait du principal groupe pétrolier russe, a encouragé les sorties de capitaux. Alors que la stabilité politique que connaît la Russie depuis 2000 est un facteur clé du développement économique du pays, le renforcement du poids de l'administration inquiète les observateurs.

Ayant acquis leur souveraineté politique, les Etats de la CEI sont dans une large mesure restés sous la dépendance de leur spécialisation antérieure et des évolutions de conjoncture économique en Russie. La Russie est, notamment, le premier client de la Biélorussie, de la Moldavie, de l'Ukraine et du Tadjikistan. La sensibilité des volumes d'exportation des pays de la CEI à la croissance russe est patente tant en période de crise que de forte croissance de la Russie. Suite à la récession de la Russie en 1998 (- 5,3 % de croissance), les exportations de la Biélorussie vers la Russie ont ainsi chuté de 30 % et celles de la Moldavie de plus de 40 %. Les transferts monétaires, vers leur pays d'origine, des travailleurs émigrés en Russie constituent un autre facteur du couplage de la croissance russe avec celle des autres pays de la CEI.

On constate néanmoins que la croissance de la Russie est actuellement la plus faible de la zone. Depuis 2000, le Kazakhstan et le Tadjikistan, en Asie centrale, et l'Arménie et l'Azerbaïdjan, dans le Caucase, se distinguent par des taux de croissance annuels avoisinant 10 %. Fin 2004, l'Ukraine et la Biélorussie, dans la partie européenne de la CEI, affichaient eux-mêmes des croissances proches de 11 %. Alors que les nouveaux Etats membres d'Europe centrale et de l'Europe balkanique devraient progresser d'environ 5 % en 2005, la croissance moyenne de la CEI devrait s'élever à près de 7,5 %. Cette performance reflète un effet de rattrapage de pays souvent tombés plus bas durant la première période de transition et l'impact des prix élevés des hydrocarbures et des matières premières, qui a dopé la croissance de toute la zone - y compris dans les pays importateurs nets. Le PIB de l'ensemble de la zone reste néanmoins inférieur à 2 % du PIB mondial. En dépit de données démographiques parcellaires, il apparaît par ailleurs que la population de la région est en recul constant, excepté dans trois pays d'Asie centrale (Kirghizstan, Ouzbékistan, Tadjikistan).

Afin de relancer l'intégration économique régionale, la création d'un Espace Économique Commun (EEC), prévoyant la mise en place progressive d'une zone de libre-échange, a été décidée fin 2003 par les présidents des quatre plus grandes économies de l'ex-URSS (Biélorussie, Kazakhstan, Russie et Ukraine). Mais dans la mesure où l'EEC constitue une initiative essentiellement portée par la Russie, de nombreux pays de la CEI craignent une dilution de leur pouvoir dans une intégration régionale et souhaitent continuer à privilégier les accords bilatéraux. L'avenir de l'EEC est désormais étroitement liée à l'attitude qu'adopteront les nouvelles autorités ukrainiennes. L'émancipation récente de la Géorgie (« Révolution des roses ») et de l'Ukraine (« Révolution orange ») semble marquer une diminution du poids politique de la Russie dans sa sphère traditionnelle d'influence. Quinze ans après la chute de l'URSS, la zone n'en reste pas moins économiquement interdépendante.

Vincent PRINGAULT, Mission économique de Moscou, Ministère de l'Economie, des Finances et de l'Industrie










Articles rédigés pour le numéro spécial de la Lettre du COLISEE (numéro 50, daté de décembre 2004) : "15 ans d'évolution de l'Europe centrale et orientale depuis la chute du Mur de Berlin".