Quel avenir pour la péninsule balkanique ? (2005)
2012-12-18

Depuis quinze ans, la péninsule balkanique est en pleine mutation. On ne peut pas dire pour autant que cette zone soit homogène : la Grèce est déjà membre de l'Union européenne depuis de nombreuses années ; la Bulgarie et la Roumanie, malgré la disparité entre les deux pays, devraient rejoindre cette entité politique et économique, synonyme de prospérité, en janvier 2007. L'Albanie, excentrée, reste victime de son sous-développement chronique ; le sort de l'ex-Yougoslavie demeure évidemment au cœur de toutes les interrogations : si la Slovénie a su tirer son épingle du jeu et si la Croatie va bientôt entamer des négociations avec l'Union européenne, que doit-on penser de la situation de la Serbie-Monténégro ? La Bosnie actuelle est-elle un Etat viable ? Quel sera l'avenir de la province serbe du Kosovo ? La Macédoine, quant à elle, reste dans une situation politique, sociale et économique précaire. On peut ajouter à la complexité globale en indiquant qu'une puissance régionale comme la Turquie vient d'obtenir l'assurance d'entrer dans l'UE. Il est tentant d'imaginer qu'elle ne restera pas inerte dans cette zone tant sur un plan politique qu'économique.

On le voit, les Balkans ne sont pas réductibles aux problèmes de la seule "sortie du communisme" comme en Europe centrale. Il existe, bien sûr, des aspects économiques et sociaux communs à tous ces pays. Mais comme ceux des Balkans sont situés à la périphérie de l'Europe, ils ne bénéficient pas - ou moins - d'une dynamique de flux de développement identique. La région se trouve confrontée, en fait, à une désindustrialisation et à un sous-développement rural chronique qui auront du mal à être endigués, même avec l'aide des fonds européens mis à leur disposition. Il serait temps de comprendre que les problèmes de cette région ne se limitent pas à une complexité ethnique localisée, si importante soit-elle, mais se double d'une complexité économique globale. De toute façon, le règlement du premier ne se fera pas sans le traitement du second.

L'enracinement d'une "routine démocratique" dans cette région ne peut se concevoir, également, sans un certain décollage économique permettant de distribuer de la richesse autrement que par des réseaux clientélistes, par la corruption ou par la criminalité organisée. Personne ne peut faire vivre un parti politique digne de ce nom et organiser une campagne électorale sans argent, par exemple. Or sans un Etat susceptible de faire respecter une "règle du jeu" commune et capable de redistribuer un tant soit peu de la richesse locale, il est parfaitement illusoire de faire semblant de croire à l'immanence de la démocratie. La démocratie a un coût, il faut le savoir, l'assumer et l'organiser. Plutôt que de faire croire aux populations locales qu'il suffit d'adopter "l'acquis communautaire" pour être européens, veillons à ce que ces pays disposent le plus vite possible des outils nécessaires (justice, police, fiscalité, etc.) à sa mise en œuvre.

Pour ce qui concerne la situation en ex-Yougoslavie - territoire qui ne représente pas les Balkans à lui tout seul, faut-il le rappeler - l'approche de l'Europe occidentale semble s'enfoncer dans une vision erronée de la réalité. Croire que les populations locales sont en voie de réconciliation après les conflits du début des années 1990 serait une première erreur. Les Serbes se considèrent comme des victimes, comme les Croates, les Bosniaques ou les Kosovars peuvent éprouver un sentiment identique. Il serait vain de croire qu'un tribunal pénal, aussi prestigieux (et coûteux) soit-il, tranchera le débat au fond. Parallèlement au moins, il serait nécessaire d'organiser et de soutenir plus fortement des actions de terrain, seules susceptibles de faire évoluer concrètement les situations locales. Croire qu'une entité étatique peut être « construite de l'extérieur » serait une deuxième erreur. Certes, les accords de Dayton ont su régler « à chaud » une situation. A long terme, cette approche n'est pas viable car un pays ne peut s'établir durablement que de l'intérieur avec le consentement des populations qui vont devoir vivre ensemble. Croire, enfin, que la mission des forces d'interposition sur le terrain peut arriver rapidement à son terme serait une troisième erreur. L'Europe va devoir gérer pour de nombreuses années encore les séquelles des conflits qu'elle n'a pas pu prévenir. Aucune stabilisation durable de cette région ne peut se concevoir sans une présence militaire, policière et, disons le franchement, administrative. Quant à la future architecture juridique de la Bosnie et du Kosovo - tant sur un plan constitutionnel interne que sur un plan international - la question reste entière et pose un problème délicat de délimitation des frontières que l'Europe ne pourra pas éternellement ignorer.

Il semblerait raisonnable et logique de penser qu'aucune solution ne pourra être trouvée sans, d'une part, le consentement des populations locales concernées et, d'autre part, un réel développement économique de toute la région. Mais est-ce vraiment la stratégie poursuivie par l'Europe ?


François Frison-Roche
CNRS (CERSA) Université de Paris 2



Article rédigé pour le numéro spécial de la Lettre du COLISEE (numéro 50, daté de décembre 2004) : "15 ans d'évolution de l'Europe centrale et orientale depuis la chute du Mur de Berlin".