De l'URSS à la CEI : Russie-Bielorussie-Ukraine-Moldavie, 15 ans après
2012-03-12

De la quinzaine d'années qui s'est écoulée depuis la fin de l'Union soviétique (décembre 1991), une majorité de Russes, d'Ukrainiens, de Biélorusses et de Moldaves ont une perception nettement différente de celle des Occidentaux.
Les acquits de la Perestroïka sont reconnus à peu près partout : le droit de voyager à l'étranger, la liberté d'entreprendre et d'initiative, la liberté d'expression, les marchandises devenues disponibles dans les magasins, l'indépendance nationale et la fin de "l'empire".

Mais là où nous retenons la fin de la guerre froide, l'effondrement du mur de Berlin et de la menace des SS20, les Russiens (habitants de la Russie de diverses nationalités), les Ukrainiens et plus encore les Moldaves, voient un énorme capharnaum de 10 ans, une spoliation colossale du contribuable, un effondrement de toute protection sociale et médicale et une humiliation sur le plan international en raison de leur paupérisation visible et d'un désarmement perçu comme unilatéral qui les a fait passer du statut de superpuissance, auquel ils avaient naivement cru à force de se le faire répéter par leurs dirigeants mais aussi par les Occidentaux, à celui de "puissance pauvre" ! Le roi était nu !

En plus des privatisations qui ont spolié tout le peuple, beaucoup de gens de la nouvelle classe moyenne ont été ruinés par des réformes monétaires incongrues, des faillites bancaires frauduleuses, des pyramides financières criminelles. En Ukraine, elles ont pris des formes souvent caricaturales, ce qui explique le rejet du régime. En Moldavie, les privatisations ont été arrêtées, mais la misère a frappé très fort, poussant à l'émigration. En Biélorussie, la population agricole s'est lovée dans la nostalgie.

La transition eltsinienne n'a pas ménagé les Russes. Les gouvernants d'alors, avec leurs conseillers économistes ultra-libéraux de l'école américaine de Chicago notamment, ont livré les richesses du pays à qui pouvait s'en emparer sans foi ni loi. Il fallait empêcher tout retour du soviétisme. Et comme il n'y avait pas assez de capitaux dans le pays pour privatiser "normalement", ils ont consciemment ouvert les vannes aux anciens responsables du parti, du Komsomol, des syndicats et à la pègre. Souvent à tous en même temps. Même chose en Ukraine avec les richesses énergétiques en moins, si l'on excepte les "prélévements" sur le gaz russe qui transite par le pays.

C'est alors, les premiers exploits de la fameuse « mafia russe » et l'apparition des oligarques qui vont phagocyter et corrompre complétement l'Etat, jusqu'à la "Famille" du président Boris Eltsine et en Ukraine les différents clans qui se sont succédé au pouvoir.

Des relents de guerre froide dangereux pour l'Europe



Avec la crise ukrainienne, des relents de guerre froide réapparaissent dans les relations intereuropéennes. Pourtant, la confrontation n'est pas entre Ukrainiens "pro-russes totalitaires" et "pro-européens démocratiques" ! C'est absurde : qui est plus "démocratique" des deux ex-premiers ministres et de leurs entourages respectifs ? Quelle différence fait-on entre un Ukrainien de Kiev et un Russe de Voronej en matière "d'Européanité" ? L'implication du Kremlin aux cotés de l'un des clans, inexplicable du strict point de vue de l'intérêt national russe, n'a pas arrangé les choses.

En Moldavie, la Russie est accusée de soutenir les russophones de Transdnistrie, province de quelque 800.000 habitants qui n'était pas roumaine avant la guerre, contrairement à la Bessarabie et dont les habitants ne souhaitent guère le devenir. Elle est aussi soupçonnée en Biélorussie de neutralité bienveillante à l'égard du régime d'Alexandre Loukachenko qui, de son coté, reproche à la Russie de ne pas procéder à une réunification, ni même de l'autoriser à utiliser le rouble comme monnaie.

Enfin, en Russie même, Vladimir Poutine est accusé de rétablir l'impérialisme tsariste ou le totalitarisme soviétique. Or s'il est vrai que Poutine a précisèment été choisi pour sa capacité supposée à "rétablir la dictature de la loi" - et en clair, à mener une politique typiquement bonapartiste - il est pour le moins exagéré de comparer la situation au totalitarisme, même stagnant de l'époque Brejnev !

Ces affirmations ne sont pas dans notre intérêt d'Européens et ne tiennent pas compte du fait que c'est la Russie elle même (sans guerre !) qui a mis fin à son statut impérial, ce qui est rare dans l'histoire.

La crise ukrainienne cumule le rejet politique de l'équipe au pouvoir, l'immaturité des procédures démocratiques avec les fraudes électorales dans chacune des régions, la division économique, linguistique, religieuse et historique du pays. Ces oppositions ont pris un tour plus aigu à cause de l'évolution de l'économie ukrainienne depuis la chute de l'URSS. L'Est du pays, région des industries lourdes, les grandes villes, la Crimée "donnée" à l'Ukraine par Khrouchtchev en 1954, revivent depuis le redémarrage, après la crise de 1998, de l'économie russe, à laquelle elle sont fortement intégrées.. En revanche, la partie la plus occidentale du pays, traditionnellement plus rurale et où le nationalisme recrute le plus d'adeptes, tirait près d'un tiers de son revenu des échanges frontaliers avec la Pologne, la Hongrie et la Slovaquie. C'est fini depuis leur intégration à l'UE.
Le point commun à ces "deux" Ukraines est la politique ultra-libérale menée sous les auspices, aussi bien de Moscou que de Washington et de Bruxelles, ce qui relativise les "oppositions" médiatiques actuelles. Cette politique a profité aux oligarques et bureaucrates qui se sont rendus odieux à la population privée de protection sociale et sanitaire et a accentué les disparités régionales et les oppositions ville-campagne.

Les Ukrainiens ont eu raison de souhaiter « des élections honnêtes » et de tout faire pour les obtenir. Il n'empêche que l'Ukraine est profondément intégrée économiquement et énergétiquement à la Russie. Seul le marché russe, pas celui de l'UE, peut absorber une partie de la production ukrainienne. Et seule la Russie peut lui fournir toute l'énergie dont elle a besoin.
Les imbrications de la Moldavie avec l'ensemble économique russo-ukrainien se sont encore renforcées depuis l'élargissement de l'Union européenne.

Avec la Roumanie, dont la langue est commune, il a été question de réunification à l'indépendance en 1991. Mais les souvenirs des Bessarabiens de l'administration roumaine n'étaient pas tous excellents. Les minorités Gagaouzes (Turcophones chrétiens du sud) ne voulaient pas d'intégration à la Roumanie. Les russophones ukrainiens et russes de la Transnistrie, qui n'avaient jamais été roumains, ne voulaient pas le devenir. D'autant qu'à l'époque, les Moldaves avaient encore un niveau de vie plutôt supérieur aux Roumains. Cela s'est inversé depuis : la Moldavie a plongé dans la misère, alors que la Roumanie a reçu des aides importantes de l'UE en vue de son intégration en 2007. Et l'élargissement de l'UE a mis fin au commerce frontalier qui, permettait à une bonne partie de la population de survivre. Sur le plan politique, cette inversion de tropisme s'est traduite par un retour des communistes sous étiquette social-démocrate en 2001. Le russe a été rétabli comme seconde langue et les négociations avec Tiraspol (capitale de la Transnistrie) s'orientent vers une structure fédérale dans un climat apaisé. En revanche, la liberté de la presse est écornée dans les deux parties du pays.

En Biélorussie, l'ensemble des libertés fondamentales se sont réduites comme peau de chagrin depuis 1994 et l'élection à la présidence d'Alexandre Loukachenko, dit Bat'ka (petit père). Ce dernier vient de remporter un référendum-plébiscite lui permettant de se représenter en 2006 pour un troisième mandat et plus, si affinités…

Bien que privée de matières premières, la Biélorussie était une république aisée sous l'Union soviétique, grâce notamment à sa richesse agricole et son industrie automobile. La politique de Loukachenko, décriée par les intellectuels et les opposants et condamnée par les Occidentaux, est acceptée par une majorité de sa population, selon les témoignages recueillis sur place et en Russie.
Cette tolérance s'explique par une stabilité quasi-soviétique : les privatisations ont été limitées, la protection sociale est mauvaise mais maintenue, et la discipline et la propreté auxquelles sont attachés les Biélorusses très conservateurs, pacifiques et aimant les valeurs familiales, sont garanties.

Une Union russo-biélorusse existe formellement, mais la Russie se montre peu pressée de l'appliquer dans les faits et quand Loukachenko se montre trop pressant, le Kremlin, gêné par cet allié encombrant décrié par les Occidentaux, se fait plus ferme pour l'inciter à la patience… Pour l'instant, en plus de cette Union théorique, le pays est intégré à un Espace économique unique (EEU) avec la Russie, l'Ukraine et le Kazakhstan. Cet "espace" est perçu par la Russie comme une solution d'attente avant l'UE plutôt qu'une alternative.

Le besoin de bonapartisme s'est fait sentir en Russie après 12 ans de "grand bazar" quasi révolutionnaire. Le choix de Poutine est assez fin. Il est à la fois un sabre en tant qu'ancien lieutenant colonel du KGB et un libéral, en tant qu'ancien adjoint du maire le plus démocrate et libéral de l'époque, celui de Léningrad, Anatoli Sobtchak. Poutine remplit sa mission. Pas exactement comme le voulait la "Famille" de Eltsine mais il a légitimé les "acquis" des privatisations, remis de l'ordre dans l'administration locale, la fiscalité et l'économie. Il lui reste la justice et la sphère financière et la bouteille à l'encre de la Russie depuis des siècles : la bureaucratie corrompue. Les références nationalistes font partie de ses outils d'action. Pour l'instant, il est plus proche du Bonaparte du Code Civil mais qui sait si Napoléon ne perce pas sous ce Bonaparte là aussi ?

Dimitri de Kochko, journaliste, président de France-Oural




Article rédigé pour le numéro spécial de la Lettre du COLISEE (numéro 50, daté de décembre 2004) : "15 ans d'évolution de l'Europe centrale et orientale depuis la chute du Mur de Berlin".