Un précurseur : le Fonds Européen pour la liberté d'expression (janvier 2005)
2012-02-01

La création du Fonds européen pour la liberté d'expression est due, fin 1987, à l'initiative d'un petit groupe de parlementaires européens issus principalement du PPE. Parmi eux, Jacques Mallet, président de la Commission des relations économiques extérieures et président de l'Intergroupe sur l'application des Accords d'Helsinki et Jean-Marie Vanlerenberghe, président de la Délégation française du groupe PPE.

Un lien privilégié avec les milieux de la résistance polonaise de Solidarnosc avait été établi grâce à Pierre-Yves Teitgen, avocat à Paris et Jean-Christophe Bas, délégué général du groupe PPE français. Ce dernier avait organisé dans plusieurs villes françaises une exposition sur « la Presse clandestine en Pologne » qui avait mis en évidence la vitalité des mouvements civiques en faveur de la liberté d'expression et la nécessité de soutenir ces mouvements, à un moment où personne ne pouvait prédire la chute imminente du Mur de Berlin. Piotr Jeglinski, le responsable de la Librairie polonaise à Paris et un des chefs du réseau de la presse clandestine affirmait régulièrement lors de ses rencontres avec la presse occidentale : « Une photocopieuse, c'est une mitraillette de la Liberté ». Au cours de plusieurs missions discrètes effectuées en 1986 et 1987 pour évaluer les besoins des organisations civiques engagées en faveur du pluralisme et d'une société ouverte en Europe centrale, il était apparu clairement la nécessité de leur apporter une aide matérielle : papier, encre, photocopieuse, outils de communication... Pour cela, il fallait mobiliser des moyens financiers, même modestes. Lors du débat au Parlement Européen sur le rapport Pelikan consacré à l'application des Accords d'Helsinki, Jacques Mallet et Jean-Marie Vanlerenberghe ont pris l'initiative de déposer un amendement demandant la création d'un Fonds européen destiné à favoriser l'émergence des organisations civiques et du pluralisme d'opinion dans les pays d'Europe centrale. Sous l'impulsion de ces deux mêmes parlementaires, une ligne budgétaire de 200.000 ECUs a été créée par la Commission européenne en vue de développer de premiers projets.
Le Fonds Européen pour la Liberté d'Expression était né, avec le soutien de l'Union européenne. Des personnalités de premier plan telles que Simone Veil, Eugène Ionesco, Pierre Pflimlin, Czeslawz Milos ont immédiatement apporté leur soutien à cette initiative. Dans les premiers temps, le Fonds, présidé par Jacques Mallet et dirigé par Jean-Claude Briffault, délégué permanent, a mené des initiatives audacieuses et parfois risquées pour soutenir les dissidents d'Europe centrale et orientale. Un certain nombre de ces initiatives ont été les ancêtres des programmes Phare et Tacis Démocratie de la future Union Européenne. Quelques mois plus tard, la chute du Mur de Berlin allait lui donner plus encore sa raison d'être, en vue d'aider la transition vers la démocratie. D'autres organisations gouvernementales et non gouvernementales, dotées de moyens financiers puissants allaient prendre le relais du Fonds Européen qui restera une initiative de précurseurs et visionnaires. Après la chute du mur de Berlin (9 octobre 1989), le Fonds a diversifié ses activités, tout en restant fidèle à sa vocation de promouvoir la liberté d'expression.

PRINCIPAUX DOMAINES D'INTERVENTION



La défense et la promotion de la liberté d'expression



Le Fonds a créé un Observatoire de la liberté d'expression en Europe centrale et orientale, qui est intervenu sur deux plans :
- L'observation et la promotion du processus démocratique dans quelques secteurs de la vie civique et sociale : droits de l'opposition, indépendance de la justice, liberté associative, démocratie locale, droits des minorités, rapports Églises/État, etc. Le dispositif de veille et d'alerte mis en place par l'Observatoire a pris la forme d'un rapport annuel sur l'état d'avancement de la démocratie en Europe centrale et orientale et d'un Forum européen de la liberté d'expression.
- La mise en place de séminaires expérimentaux de formation ou de réflexion sur des thèmes insuffisamment pris en compte en matière de liberté d'expression, par exemple : la participation du citoyen aux décisions publiques, les droits de l'opposition au sein des assemblées politiques (Parlement, conseils municipaux ou régionaux), le dialogue interethnique, etc.

Le développement d'une presse libre et indépendante



En dépit de l'adoption de lois garantissant la liberté de la presse, de nombreux atteintes à la liberté des médias sont observées dans un certain nombre de pays d'Europe centrale et orientale. En complément de l'action menée par de nombreuses institutions spécialisées dans le domaine de la presse, le Fonds a organisé des sessions de perfectionnement de journalistes centrées sur trois thèmes : le traitement des campagnes électorales, la déontologie de la presse et l'attitude à adopter face aux pressions des pouvoirs politiques ou économiques.

Le développement de la vie associative et la création de corps intermédiaires entre le gouvernement et l'individu



Le Fonds a contribué à la formation des dirigeants d'associations et a encouragé la création progressive en Europe centrale et orientale de centres nationaux d'aide à la vie associative. Il a participé à la formation d'un réseau paneuropéen de coopération et d'échanges entre associations. Il a également favorisé la création du Centre Européen d'Aide à la Vie Associative (CEAVA), avec lequel il a organisé des sessions de formation de dirigeants et développé un système d'appui aux partenariats entre associations d'Europe occidentale et orientale.

La promotion de la démocratie locale et la participation des citoyens à la vie communale



C'est dans le cadre de son appui moral et financier aux projets en faveur du développement des échanges Est-Ouest que le Fonds soutient en 1994 l'idée lancée par l'un de ses deux délégués, Jean-Christophe Bas, de regrouper les associations françaises intervenant en Europe centrale et orientale, initiative qui débouchera sur la création du COLISEE, dont Hervé Collet, deuxième délégué du Fonds, deviendra le premier président.

Estimant que sa mission de précurseur était terminée, et face à la rigueur des nouvelles règles budgétaires de l'Union Européenne, le Fonds Européen s'est dissous le 6 décembre 2000, en présence de ses fondateurs et de son dernier chargé de mission, Claude Casagrande, léguant ses archives et son héritage intellectuel au COLISEE.

Pierre Dragon.
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DEUX TÉMOIGNAGES



À l'aube de la réunification européenne



"Je garde le souvenir ému de nos premiers séminaires de formation dans "l'autre Europe". J'ai tout de suite été frappé par la volonté impatiente des pays d'Europe centrale de retrouver leur place dans la famille européenne, et par la rapidité de leur "décollage" avec l'aide européenne. Nos activités se sont déplacées ensuite plus à l'Est vers la Bulgarie, la Roumanie, la Macédoine. Même volonté de rejoindre l'Union européenne, mais que de retards à rattraper ! Et d'une génération à l'autre, quels changements !
Nous avons assisté aux prémices de ce qu'il faut bien appeler un événement historique : la réunification de l'Europe dans la paix et dans la liberté. "

Jacques Mallet, ancien député européen, ancien président du Fonds Européen pour la Liberté d'Expression

Cracovie 1988



"Dans 6 jours, dans 6 semaines, dans 6 mois ou dans 6 ans, la Pologne sera libre, l'Armée Rouge n'interviendra pas" : c'est le président des intellectuels catholiques de Cracovie qui l'affirme.

Nous sommes six à table, éberlués par tant d'assurance, au soir, il est vrai, d'une conférence internationale sur les droits de l'Homme qui vient de se tenir clandestinement dans la crypte de l'église de Nova Huta avec le concours de Solidarnosc. À cette réunion - une première pour les pays de l'Est depuis 1945 - une centaine d'ONG en relation avec les dissidents de l'Europe de l'Est sont présents avec des polonais déjà célèbres : Michnik, Geremek, Kuron, Wajda. Lech Walesa est à Gdansk dans les chantiers, en grève de solidarité avec les mineurs de Silésie.

Pour les représentants du Fonds Européen pour la liberté d'expression, dont J.-P. Abelin, député européen, et J.-C. Briffault, notre délégué, l'impression est extraordinaire : un air de liberté flotte sur Cracovie ! Le processus à l'espagnole qu'annonçait Adam Michnik est en cours. Un an après, le mur de Berlin tombe, notre mission d'assistance change radicalement. Il ne s'agit plus d'aider les conquérants de la liberté, mais de former les nouveaux cadres de la démocratie et de leur faire découvrir les réalités de l'Union Européenne qu'ils rêvent d'intégrer. Ce que nous avons fait avec enthousiasme.

Jean-Marie Vanlerenberghe, sénateur-maire d'Arras, ancien président du Fonds Européen pour la Liberté d'Expression