Vu de Moscou : après la formation du gouvernement Timochenko, la Russie va devoir réviser ses relations avec l'Ukraine (février 2005)
2011-10-23

Les derniers événements en Ukraine, qui ont abouti à la formation d'un nouveau gouvernement, ne doivent laisser à la Russie d'illusion quant à la possibilité de relations particulières avec ce pays. Ils doivent plutôt orienter les dirigeants russes vers des rapports pragmatiques avec notre voisine du sud-ouest.

La composition du gouvernement nouvellement formé à Kiev permet de tirer deux conclusions principales : premièrement, les triomphateurs s'apprêtent à changer de fond en comble la politique intérieure et extérieure et, deuxièmement, ils ont quand même l'intention d'être "un peu réalistes" dans leurs transformations et de ne tenir compte que des intérêts de la partie de l'ancienne élite qui accepte les nouvelles règles.

En premier lieu le remplacement des principaux ministres responsables de la politique extérieure et des structures de force saute aux yeux : leurs postes ont été répartis entre des partisans fervents du nouveau premier ministre ou du nouveau président, qui, de surcroît, ont longtemps vécu ou effectué leurs études à l'étranger.

Ainsi, un rapatrié, Oleg Rybatchouk (vice-premier ministre chargé de l'intégration dans l'Europe), qui entretient des relations avec des structures économiques et des fonds occidentaux, aura probablement la charge de superviser le fonctionnement du "mécanisme de transmission" des ressources financières des "sponsors" au "bénéficiaire" en la personne des dirigeants du gouvernement et de l'Etat.

Anatoli Gritsenko, ministre de la Défense, ancien directeur du Centre Razoumkov (état-major de Iouchtchenko), connaît personnellement les chefs de l'OTAN. Tous les responsables de ce centre ont été formés à une certaine époque dans les académies militaires des Etats-Unis. Rien d'étonnant donc à ce qu'il rêve de voir l'Ukraine devenir dans quelques années membre de l'Alliance atlantique. D'autre part, il a déjà fait des déclarations en faveur du retrait le plus rapide possible de la Flotte russe de la base de Sébastopol, en violation du Traité d'amitié avec la Russie et de l'Accord sur la Flotte russe de la mer Noire qui prévoit que cette flotte doit rester basée à Sébastopol jusqu'en 2017.

Alexandre Tourtchinov, directeur du Service de sécurité et premier adjoint de Timochenko dans son parti révolutionnaire nationaliste "Batkivchtchina", est en même temps pasteur de la secte américaine des charismatiques.

Le haut degré d'idéologisation du gouvernement Timochenko est confirmé par l'activité du vice-premier ministre chargé de la politique humanitaire, Nikolaï Tomenko, qui a accusé récemment l'Eglise orthodoxe ukrainienne du Patriarcat de Moscou d'attiser l'animosité interethnique et interrégionale en Ukraine.

Ainsi, la composante "extérieure" et la composante de "force" du gouvernement de notre proche voisin ne permettent pas d'espérer pouvoir bâtir avec lui des relations particulières, et encore moins "fraternelles". En ce qui concerne la politique intérieure, en premier lieu son volet économique, rien de bon n'attend la Russie, là non plus. Le programme du gouvernement semble plus qu'étrange à en juger aussi bien par les titres des chapitres qui le composent (Foi, Justice, Vie, Harmonie, Sécurité, Paix) que par l'absence de chiffres concrets.

Néanmoins, la ligne concrète de l'activité du gouvernement n'a pas été seulement indiquée, elle a déjà commencé à être mise en oeuvre. A sa première réunion de travail, le nouveau gouvernement a annulé les décisions jugées illégitimes sur la privatisation de Krivorojstal, l'un des complexes métallurgiques ukrainiens les plus importants. Bien que l'entreprise ait été effectivement concédée à Viktor Pintchouk, beau-fils du président Koutchma, et à Rinat Akhmetov, oligarque de Donetsk et protecteur de Ianoukovitch, par les anciennes autorités à l'issue d'un appel d'offres parfaitement malhonnête (ce qui, à propos, a été préjudiciable aux intérêts de l'entreprise russe Severstal qui offrait le prix le plus élevé), la révision rapide des résultats de la privatisation de l'entreprise au profit de l'"ancienne" élite a des allures de précédent particulièrement significatif.

Tout porte à croire que les nouvelles autorités vont initier avec énergie un nouveau partage de la propriété (voilà pourquoi des "hommes liges" sont nécessaires dans les structures du pouvoir), et ce peut-être moins au profit de propriétaires "nouveaux", ayant des liens avec les "oranges" (ils n'ont tout simplement pas assez d'argent pour conclure des marchés aussi importants) qu'en faveur du capital occidental. Ainsi, le cercle sera bouclé, le nouveau régime détruira la base économique de ses adversaires politiques et remboursera le soutien occidental dont il a bénéficié avant, pendant et après la "révolution" victorieuse. Cette politique n'a pas l'air contradictoire et favorisera la réalisation du principal objectif du nouveau gouvernement : intégrer le plus rapidement possible l'Ukraine dans les structures européennes.

A quoi la Russie pourrait-elle s'attendre dans ce contexte, et comment pourrait-elle édifier ses relations avec le nouveau régime ukrainien ? À supposer que les oranges se soient installés à Kiev pour longtemps - le contraire ne serait possible qu'à la condition d'une détérioration catastrophique de la situation économique intérieure, ce qui ne semble pas possible vu que la conjoncture mondiale est actuellement favorable aux exportations ukrainiennes - la Russie doit reconnaître les réalités et agir avec pragmatisme.

Premièrement, elle doit protéger par tous les moyens les propriétés des sociétés russes implantées en Ukraine qui risquent d'être menacées par des procès en déprivatisation. Pour ce faire, elle dispose d'un outil efficace: le marché russe qui reste à ce jour le principal débouché pour les plus gros exportateurs ukrainiens de métaux, de tubes et d'autres produits.

Deuxièmement, elle doit commencer à établir ses relations avec l'Ukraine, si désireuse d'être complètement indépendante, comme elle le fait avec tous ses autres partenaires occidentaux. Cela implique, tout d'abord, de refuser désormais à l'Ukraine les privilèges dont elle bénéficiait au titre de partenaire "particulièrement proche" de la Russie au sein de l'Espace économique unique et de la Communauté des Etats indépendants et, en premier lieu, de lui vendre nos hydrocarbures aux prix européens (qui sont deux à deux fois et demie plus élevés) et d'assortir de conditions plus strictes la circulation des marchandises, des services et de la main-d'œuvre entre nos deux pays. Ainsi, la Russie contribuera à la mise en oeuvre de l'idée-force du nouveau gouvernement de l'Ukraine, celle de l'indépendance absolue. Si ce gouvernement saura concrétiser cette idée, l'avenir le dira.

Analoti Beliaev, expert du Centre d'étude de la conjoncture politique - RIA Novosti/Moscou, 10 février 2005