Le rôle de la Russie dans l'offre mondiale d'énergie : le point de vue de Total (février 2005)
2011-10-12

Voici quelques semaines, le Wall Street Journal commentait l'actualité énergétique russe par ces mots "Exit Yukos, enter Conoco". Par ce raccourci journalistique, le quotidien souhaitait indiquer que le pouvoir russe préférait les multinationales aux oligarques. Le renforcement récent du poids de Gazprom montre que ce n'est pas si simple. Notre compréhension de la politique énergétique russe est fondée sur trois points : - la Russie est un acteur majeur sur la scène énergétique mondiale - l'Etat souhaite reprendre en main le secteur des hydrocarbures - les compagnies occidentales peuvent prendre une place sur la scène pétrolière et gazière russe

1 - Un très grand pays pétrolier et gazier

Toutes énergies confondues, la Russie est un acteur très important du secteur de l'énergie en particulier, mais pas seulement, grâce à l'abondance de ses réserves de charbon, de gaz et de pétrole (graphique 1).
A - Le gaz
La Russie possède plus du quart des réserves mondiales de gaz (graphique 2). Le niveau de ses réserves prouvées la place loin devant l'Iran et le Qatar. Elle est aussi le premier producteur et le premier exportateur mondial de gaz naturel. Sa production, voisine de 600 milliards de m3 en 2003, représentait 22,1% de la production mondiale.
Quelques commentaires :
- la production gazière russe est quasi stable et a du mal à atteindre le pic d'il y a quinze ans, en 1989-1990
- la consommation domestique évolue comme la production, dont elle représente les 2/3; la consommation domestique est encouragée par des prix de vente très inférieurs aux prix du marché
- les exportations sont stables en volume depuis 15 ans autour de 180 milliards de m3.
Gazprom a assuré, en 2003, 87% de la production gazière du pays. Les 13% restant ont été partagés à peu près à égalité entre les compagnies pétrolières et les gaziers indépendants.

L'essentiel des exportations de gaz russe est destiné au marché européen et aux anciens membres de la CEI. La Russie est la première source de gaz pour l'Union Européenne dont elle couvre environ 25% des besoins, devant la Norvège et l'Algérie.

B - La Russie est le deuxième producteur mondial de pétrole

En octobre 2004, la production pétrolière russe (pétrole+condensats) s'est élevée à 9,4 millions de barils par jour (bj), à comparer à 11 millions de barils par jour pour l'Arabie Saoudite et à un marché mondial d'environ 83 millions de barils par jour.
Dans les conditions très tendues que traverse le marché pétrolier, la production russe est donc essentielle à son équilibre.
Cette production s'est redressée par rapport au creux atteint entre 1995 et 2000 entre 6 et 7 millions de barils par jour, mais elle n'a pas retrouvé le niveau de 11 millions de barils par jour des années 1985-1990.
Ce recul n'est pas dû à l'épuisement des réserves mais à la désorganisation du secteur. La reprise récente de la production tient plus à la réhabilitation des gisements existants qu'au développement de nouvelles réserves. Du côté des réserves, les estimations ont été revues sensiblement à la hausse. BP estime les réserves prouvées russes à 69 milliards de barils, contre 45 milliards estimés précédemment, ce qui place la Russie au 7ème rang mondial, un peu après le Vénézuéla (graphique 3). Cette hausse ne tient pas à des découvertes majeures mais à une amélioration du taux de récupération des gisements, assez faible en Russie. Les réserves récupérables sont parfois estimées à 150 milliards de barils, ce qui est révélateur du potentiel du pays mais aussi de son considérable besoin d'investissement et de savoir-faire.

2 - La reprise en main par l'Etat du secteur des hydrocarbures

L'Etat russe n'a jamais perdu la main sur un secteur économique vital pour le pays puisqu'il représente plus de la moitié des recettes fiscales du budget fédéral. Les exemples, très marqués politiquement, de Yukos et de Gazprom illustrent la vision qu'a le gouvernement de son rôle dans le secteur.

A - La restructuration du secteur gazier et le rôle central de Gazprom

Le secteur gazier russe est confronté à plusieurs défis majeurs:
- un système de tarification qui repose sur des prix très subventionnés au profit des consommateurs locaux, ce qui n'encourage ni une utilisation plus efficace de la ressource ni les investissements dans le secteur et crée de sérieuses distorsions de concurrence critiquées par les partenaires commerciaux du pays. L'enjeu politique, économique et social des réformes à réaliser est considérable.
- le renouvellement des réserves pour faire face au vieillissement des champs en production et à l'augmentation de la demande
- l'investissement dans le réseau de gazoduc, dont la capacité et le mauvais état sont un frein majeur au développement de la production gazière
Il existe principalement deux projets d'évolution des gazoducs :
- la modernisation du gazoduc du nord, dit Yamal-Europe, qui amène le gaz de Sibérie Occidentale vers la Pologne et l'Allemagne
- le projet que constituerait la construction ex nihilo d'un gazoduc baltique pour transporter le gaz du nord -sibérien vers le marché du Nord de l'Europe sans transiter par aucun pays. Autour de Gazprom, ce projet qui a fait l'objet d'un MOU (Mémorandum of Understanding) rassemblerait plusieurs énergéticiens européens : EON, Gasunie, Mingas et Statoil.
La recherche de débouchés pour le gaz russe vers l'Extrême-orient est encore peu avancée à l'exception du développement du champ de Sakhalin dont la production est plutôt orientée vers le Japon. La carte 1 montre différentes options pour acheminer du gaz sibérien vers les grands consommateurs asiatiques que sont la Chine, la Corée du Sud et le Japon.

Les différents défis auxquels est confronté le secteur gazier paraissaient devoir appeler comme réponse une libéralisation maîtrisée de ce secteur combinant une dérégulation progressive des tarifs ou tout au moins une partie d'entre eux et la mise en concurrence de plusieurs acteurs. Certains éléments d'une telle démarche ont commencé à voir le jour:
- l'émergence depuis 1997 d'acteurs dits "indépendants" sur le marché du gaz et l'assouplissement, encore très relatif, en faveur des conditions d'accès au réseau de gazoduc, qui est un monopole de Gazprom
- l'apparition, à une échelle modeste, d'un marché libre du gaz à côté du marché à prix administré.
Par rapport à ce schéma de libéralisation progressive et de mise en concurrence de Gazprom, la tendance actuelle est plutôt celle d'un contrôle accru de l'Etat qui paraît vouloir consolider la position dominante de Gazprom dans le secteur de l'énergie et plus généralement dans l'économie russe. L'Etat est en train d'apporter le sixième pétrolier russe, Rosneft, à Gazprom. En échange, la participation directe de l'Etat au capital de Gazprom, qui est un groupe coté sous forme d'ADR aux Etats Unis, va passer de 38,5 à 51%…Le Groupe est de plus en plus un véritable conglomérat : à sa base traditionnelle dans la production et le transport de gaz, s'ajoutent le pétrole, la production d'électricité, y compris nucléaire, les médias, la finance et la technologie.

B- La chute de Yukos

Yukos était devenue en quelques années la première société pétrolière russe devant Lukoil, et le titre de société russe la plus appréciée par les bourses à l'étranger. Le projet, avorté, de rapprochement avec Sibneft le plaçait au même niveau que les principaux majors mondiaux. Ce succès tenait au talent de ses dirigeants, à la mise en œuvre de méthodes de gestion modernes, et probablement aussi à d'autres moyens moins orthodoxes, au moins au stade initial d'appropriation du capital de ce groupe. La vérification fiscale en cours se traduit par la chute et le démantèlement de Yukos dont les deux traits principaux sont les suivants:
- le calcul du redressement fiscal paraît devoir dépasser 20 milliards de dollars et s'approche donc de la valeur de base de l'entreprise
- la mise en vente, à un prix exceptionnellement attractif, du cœur de Yukos, la filiale Yuganskneftgaz
Quelle sera la sortie de cette crise et dans quelle mesure sera-t-il tenu compte des intérêts et des actionnaires et créanciers étrangers? Il est encore trop tôt pour le dire. Il paraît certain que l'opposition politique personnelle entre le président de Yukos et le président russe a donné une ampleur particulière à cette crise.
C'est pourquoi, malgré tout ce qu'elle révèle sur l'instabilité du cadre politique, juridique et fiscal russe, les investisseurs étrangers ne doivent pas en conclure qu'il est trop risqué d'investir en Russie. Par contre il faut être très attentif aux orientations définies par le pouvoir central qui entend mettre le secteur pétrolier au service de sa politique économique, de sa politique étrangère et de sa politique tout court. Il faut savoir également se tenir à sa place dans un réseau complexe de dépendance vis-à-vis des échelons fédéral et local.

3 - La place des investisseurs étrangers

A - Une présence limitée mais croissante

Tout en étant conscients des difficultés, plusieurs grands acteurs de la scène pétrolière internationale se sont établis en Russie, chacun selon la méthode qui lui paraissait la plus appropriée
Total est présent déjà depuis longtemps dans ce pays où il dispose d'une filiale TOTAL E&P Russie. La carte 2 montre où se trouvent nos projets. Dans le secteur pétrolier, nous produisons environ 25000 bj sur le permis de Khariaga, au nord de la Sibérie, et nous sommes associés à Rosneft sur un bloc d'exploration en mer Noire. Nous allons prendre une participation à 25% dans le capital du gazier indépendant Novatek.
Des négociations sont actuellement en cours avec Rosneft pour exercer une option et prendre un intérêt de 60% dans le gisement de Vankor Nord ,à l'extrême nord de la Sibérie. L'investissement serait pour Total de l'ordre de 2 milliards de dollars.



Quelle est la position des principaux concurrents ?
BP a pris une participation significative dans un acteur pétrolier important pour former une joint-venture TNK-BP. Conoco-Phillips a mis récemment sur la table 2 milliards de dollars pour racheter 7,6% du capital de Lukoil qui appartenaient à l'Etat.
Il convient aussi de citer Shell qui pilote le consortium chargé de construire une unité de liquéfaction à Sakhaline pour permettre d'exporter les ressources de ce gisement.

B - Attractivité et contraintes

L'engagement des grands acteurs internationaux dans le secteur pétrolier et gazier russe reflète l'intérêt majeur du potentiel énergétique de ce pays et les perspectives de son marché intérieur. L'apport par les compagnies internationales de leurs méthodes de gestion, de leur technologie et de leur capacité financière est une opportunité pour la Russie à qui elle peut permettre de se développer plus rapidement et de combler son retard d'investissement et son retard technologique. Mais les difficultés et les contraintes ne doivent pas être sous-estimées :
- l'imprécision du cadre juridique, associée à de fréquents conflits de normes entre les niveaux institutionnels
- l'instabilité et même l'arbitraire du cadre fiscal, qu'il s'agisse de l'impôt sur les sociétés, de la TVA ou des impôts locaux; par exemple le recours à des dispositifs d'incitation à l'investissement dans certaines régions est ensuite contesté par les autorités
- la question cruciale des réseaux d'oléoduc de pétrole et de gaz, monopoles respectifs de Transneft et de Gazprom, dont la capacité, l'état et les conditions d'accès sont un facteur majeur de blocage
- la question enfin du prix domestique du gaz, intimement liée au problème plus large du coût de l'énergie et notamment de l'électricité en Russie.




En conclusion, la Russie est un pays pétrolier attirant et prometteur mais insuffisamment ouvert, ce qui explique que l'engagement des pétroliers internationaux, qui s'est accru dans la période récente, n'a pas encore l'ampleur qu'il pourrait avoir. Mais tous les espoirs sont permis.
La Russie fait parie des pays où de très lourds investissements sont nécessaires pour accroître la production. Les fonds pour ces investissements sont disponibles et les compagnies pétrolières et gazières sont prêtes à les effectuer.
Il est nécessaire pour la Russie comme pour de nombreux autres pays producteurs de s'ouvrir plus largement à l'investissement étranger. C'est l'intérêt de la planète, des compagnies pétrolières et gazières. C'est aussi et surtout l'intérêt de la Russie.


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