Ukraine : les enjeux politiques du changement (février 2005)
2013-12-08

L'élection présidentielle de 2004 était considérée en Ukraine, mais aussi en Europe et aux Etats-Unis, comme décisive pour l'évolution politique du pays. Les deux principaux candidats du scrutin, Viktor Iouchtchenko, leader de l'opposition depuis 2001, et Viktor Ianoukovitch, Premier ministre sortant soutenu par la majorité présidentielle, renvoyaient à deux alternatives politiques différentes que la lutte politique a pourtant caricaturées.  

Alors que Ianoukovitch représentait une certaine continuité avec le régime précédent permettant le maintien au pouvoir des clans oligarchiques et le développement de relations privilégiées avec la Russie, Iouchtchenko symbolisait une rupture avec l'ère Koutchma en proposant un programme centré sur la mise en place de réformes économiques, l'affirmation de l'indépendance de l'Ukraine et son adhésion à l'Union européenne.  

Les manifestations de l'hiver 2000-2001 mais aussi les meetings électoraux de l'été 2004 laissaient penser qu'une contestation sociale pouvait renverser le régime. La mobilisation citoyenne de l'automne 2004 était donc attendue mais son ampleur, qui conduit les Ukrainiens à parler de révolution dès les premiers jours de la révolte, dépassait toutes les prévisions. Jouant un rôle clé dans l'accès au pouvoir de Iouchtchenko, cette mobilisation introduit également un lien particulier entre les citoyens et la nouvelle équipe dirigeante qui devra garantir une bonne gestion des enjeux politiques pour ne pas voir se développer une contestation sociale à son égard. 

1. L'élection présidentielle. Crise politique et mobilisation citoyenne 



Plusieurs facteurs permettent d'expliquer la mobilisation des citoyens ukrainiens. L'élection présidentielle marquait la fin du règne de Koutchma qui ne bénéficiait plus que de quelques pourcentages dans les sondages et représentait donc une occasion de mettre fin à un régime considéré comme corrompu et autoritaire.  

L'autoritarisme de Koutchma était notamment apparu au grand jour suite à la découverte en novembre 2001 du corps décapité du journaliste Georgi Gongadze dont l'assassinat aurait été commandité par les dirigeants ukrainiens. Les dernières années de la présidence Koutchma sont, par ailleurs, caractérisées par une alliance entre les trois principaux clans oligarchiques du pays pour contrôler le pouvoir exécutif. Ces trois clans sont représentés au sommet de l'Etat par Léonid Koutchma, membre du clan de Dniepropetrosvk, par Viktor Medvedtchouk, chef de l'Administration présidentielle, membre du clan de Kiev et par Viktor Ianoukovitch, ancien gouverneur de la région de Donetsk, nommé au poste de Premier ministre en novembre 2002 et représentant politiquement les intérêts du clan de Donetsk. Ces clans se sont enrichis grâce aux privatisations de grandes entreprises d'Etat qui se sont souvent réalisées dans des conditions opaques. Si un équilibre politique est trouvé entre ces différents clans, l'accord sur la candidature du Premier ministre sortant, Ianoukovitch, ne fait pas l'unanimité dans la majorité présidentielle tant elle peut remettre en cause l'équilibre économico-politique existant. 

Alors que les tendances autoritaires se développent dans le pays, l'opposition au président Koutchma se renforce autour de personnalités politiques qui ont été écartées du pouvoir. 

C'est le cas de Viktor Iouchtchenko, ancien directeur de la Banque nationale (1997-1999), qui est remercié par la majorité présidentielle après quelques mois à la tête du gouvernement en 1999-2001. Cette expérience de gouvernement ainsi que sa formation d'économiste lui procurent une image de réformateur populaire qui lui permet de devenir le leader de l'opposition. 

Ioulia Timochenko, membre du gouvernement de Iouchtchenko au poste de vice-premier ministre en charge des questions énergétiques, fait également partie des personnalités qui apparaissent comme des victimes du régime et qui intègrent l'opposition après une expérience gouvernementale écourtée.  

A côté de ce groupe de personnes à l'engagement politique récent, l'opposition se forme autour d'un autre axe représenté par des organisations politiques qui, comme le Roukh, sont nés à la fin des années 1980 et qui disposent de réseaux de militants dans différentes régions d'Ukraine.  

Après la destitution de Iouchtchenko, se forme une coalition électorale appelée Notre Ukraine qui comprend une vingtaine de partis politiques et une centaine d'associations. Lors des élections parlementaires de 2002, Notre Ukraine arrive en tête du scrutin de liste, par lequel est élue la moitié des députés, avec 24% des voix et remporte une majorité relative au Parlement. 

Pour l'élection présidentielle, une coalition élargie, Syla Narodou [Force du peuple], est formée par l'intermédiaire d'un accord entre Notre Ukraine et le Bloc Ioulia Timochenko, qui prévoit, en cas de victoire, la répartition des postes ministériels entre les partis politiques membres de la coalition. 

Parmi les 24 candidats qui se présentent à l'élection présidentielle, Viktor Iouchtchenko et Viktor Ianoukovitch sont les principaux protagonistes aux côtés d'Oleksandr Moroz, président du Parti socialiste et de Piotr Simonenko, premier secrétaire du Parti communiste qui sont tous deux crédités de 5 à 6% dans les sondages.  

Selon un sondage mené par la Fondation "Initiatives démocratiques" et le Centre Socis près d'un mois avant le premier tour du scrutin prévu le 31 octobre 2004, Iouchtchenko est porté vainqueur même si l'écart entre les deux principaux candidats se resserre. Au second tour, il est crédité de 43,6% d'opinions favorables contre 38,2% pour Ianoukovitch.  

Pourtant, les responsables de l'opposition sont persuadés que les dirigeants ukrainiens vont utiliser tous les moyens en leur possession (ressources administratives, fraudes électorales) pour faire élire le Premier ministre sortant.  

L'empoisonnement de leur leader fin septembre 2004 les conforte dans leur opinion. Pensant que le soutien de la rue sera nécessaire, ils intègrent la mobilisation des citoyens dans la stratégie de campagne de Iouchtchenko en mettant en place une stratégie d'organisation de meetings électoraux. Cette logistique qui est utilisée après le second tour du scrutin est menée par des hommes politiques, souvent députés, qui bénéficient d'une expérience dans l'organisation de manifestations depuis le début des années 1990. Ils ont notamment été impliqués dans la mobilisation "Une Ukraine sans Koutchma" conduite à l'hiver 2000-2001. 

Alors que les résultats du premier tour de l'élection présidentielle donnent un léger avantage au candidat de l'opposition (39,87% des suffrages contre 39,32% pour Ianoukovitch), l'annonce d'une avance de Ianoukovitch sur son adversaire dans le décompte des suffrages du second tour (21 novembre 2004) est le facteur déclencheur de la révolution orange. 

Crédité d'une avance allant jusqu'à 11% dans les sondages de sortie des urnes, Viktor Iouchtchenko appelle à la formation d'un mouvement de résistance civile pour s'opposer aux fraudes électorales et convie ses électeurs à se réunir sur la place de l'Indépendance. De là naît un mouvement de protestation sans précédent qui concerne principalement Kiev, la capitale, et les régions occidentales du pays. 

Le centre de la capitale est envahi par plusieurs dizaines, voire centaines, de milliers de manifestants qui se rassemblent tous les jours sur Maïdan Nezalejnosti [place de l'Indépendance] devenue le symbole de la révolte ukrainienne. Plusieurs lieux sont occupés notamment par les militants de Pora [Il est temps], une organisation de jeunesse créée sur le modèle de ses homologues serbe et géorgienne (Otpor, Kmara), qui contrôle la Cité des tentes située sur une artère centrale de Kiev. Des campements sont également organisés aux abords des principaux lieux de pouvoir du pays : le Parlement mais aussi l'Administration présidentielle et le Cabinet des ministres dont l'accès est bloqué par les manifestants. 

Face à cette mobilisation de la rue qui était attendue mais dont l'ampleur dépasse toutes les prévisions, les dirigeants ukrainiens cherchent une porte de sortie. L'usage de la force, préconisé par Ianoukovitch et le chef de l'Administration présidentielle, est écarté par le président ukrainien qui va ainsi jouer un rôle clé dans l'issue de la crise politique. 

Koutchma rejette également l'idée de proclamer une situation d'urgence pour imposer le Premier ministre sortant et accepte le principe de la négociation proposé par les opposants. La décision de la Cour Suprême ukrainienne d'invalider le second tour, en raison des irrégularités, et d'organiser un troisième tour le 26 décembre, constitue un tournant. L'opposition requiert un changement de la loi électorale pour empêcher les fraudes lors de ce nouveau scrutin. C'est dans ce cadre qu'un compromis est adopté, le 8 décembre 2004, entre la majorité présidentielle et l'opposition qui accepte de voter une réforme constitutionnelle limitant les prérogatives du président fin 2005-début 2006 en échange de l'adoption d'amendements à la loi électorale.  

Ce compromis est considéré, par certains opposants, comme une victoire de Koutchma qui cherchait depuis un an à faire voter une révision constitutionnelle. Le changement de régime qu'il implique rejoint pourtant les revendications de l'opposition qui condamne le régime ukrainien en raison de son présidentialisme. Iouchtchenko s'est d'ailleurs engagé à mener à bien la révision constitutionnelle à laquelle s'est opposé le groupe parlementaire de Ioulia Timochenko, la pasionaria de la révolution.  

L'entrée en vigueur de cette révision est prévue pour le 1er septembre 2005 si le Parlement adopte d'ici là un projet de loi réformant les pouvoirs locaux. Dans le cas contraire, elle sera reportée au 1er janvier 2006 mais ne prendra tout son sens qu'après les élections parlementaires du printemps 2006. La révision de la Constitution ukrainienne implique le transfert d'une partie des pouvoirs présidentiels au Premier ministre et au Parlement. Une fois élu (pour 5 ans et non plus pour 4 ans), le Parlement devra former une majorité qui proposera au président un candidat au poste de Premier ministre. Compte tenu de cette réorganisation des pouvoirs, les élections législatives de 2006 seront déterminantes dans l'accomplissement des réformes que doivent introduire les nouveaux dirigeants ukrainiens. 

Selon les résultats officiels du troisième tour, Iouchtchenko obtient 51,99 % des voix contre 44,19 % pour son adversaire. Le vote dans les régions du centre et du nord du pays a été décisif pour départager les deux candidats dont les électorats sont, pour une part, régionalement répartis : Iouchtchenko a bénéficié de scores élevés dans les régions occidentales du pays (jusqu'à 96 % des voix dans la région de Ternopil) et Ianoukovitch dans les régions orientales comme la région de Donetsk, son fief natal, où il obtient 93,54 % des suffrages.  

Cette répartition de l'électorat ukrainien est une constante depuis la tenue des premières élections libres en Ukraine mais elle n'a jamais produit un séparatisme politique sauf dans le cas de la Crimée au début des années 1990. La menace de scission du pays, agitée par plusieurs hommes politiques et observateurs pour montrer les conséquences néfastes de la mobilisation citoyenne et d'une éventuelle victoire de Iouchtchenko, s'est ainsi progressivement dissipée. Si l'ensemble des acteurs politiques ukrainiens souligne la nécessité d'accroître l'autonomie locale et si certains parlent d'une fédéralisation de l'Ukraine, aucun ne prône un partage du pays et encore moins un rattachement de certaines régions à la Russie. La régionalisation a toutefois été exacerbée par la lutte politique dans le cadre de l'élection présidentielle. 

La politique à l'égard des régions sera donc un défi pour le nouveau président qui, deux semaines après son investiture, a entamé une série de visites dans les régions pour soutenir les gouverneurs nouvellement nommés et pour expliquer les priorités de sa politique. 

2. La présidence de Viktor Iouchtchenko. Quelle rupture politique ? 



Les premières semaines de la présidence de Iouchtchenko ont montré que les leaders de la révolution orange souhaitaient que leur victoire soit associée à une rupture avec le régime de Koutchma aussi bien en terme de personnel que d'agenda politiques. 

2.1. La nouvelle équipe dirigeante 



Le pouvoir exécutif ukrainien représente une rupture politique à plusieurs niveaux. L'ensemble des postes de l'exécutif est occupé par des personnalités politiques qui ont joué un rôle clé dans la campagne électorale de Iouchtchenko et dans l'organisation de la révolte populaire.  

Le choix de Ioulia Timochenko au poste de Premier ministre s'inscrit dans cette logique. 

Bien que controversée en raison des poursuites judiciaires dont elle a fait l'objet en Ukraine et en Russie pour des affaires de fraudes et de corruption lorsqu'elle dirigeait l'entreprise "Systèmes énergétiques unifiés d'Ukraine" au milieu des années 1990, Timochenko a joué un rôle de premier plan dans la mobilisation politique. Elle est, par ailleurs, considérée comme une opposante radicale au régime de Koutchma. Toujours poursuivie par la justice russe qui cherche à émettre un mandat d'arrêt international contre elle, Timochenko a vu son dossier judiciaire clos par la Cour suprême ukrainienne peu de temps après son investiture. Sa nomination qui a été entérinée par le Parlement à une large majorité (373 voix sur 450) est une manière d'asseoir l'indépendance du nouveau gouvernement ukrainien vis-à-vis de la Russie. 

Aux côtés de Timochenko se trouvent d'autres leaders de la révolution orange comme Roman Besmertniï, député de Notre Ukraine (groupe Razom) et ancien coordinateur des manifestations de Maïdan, qui devient vice-Premier ministre en charge de la réforme administrative ou comme Iouri Loutsenko, député socialiste et un des fondateurs du mouvement de protestation de l'hiver 2000-2001, qui prend les fonctions de ministre de l'Intérieur après avoir régulièrement occupé la tribune de Maïdan. L'attribution du poste de ministre de la Défense à un civil marque également un changement même si Anatoli Gritsenko, directeur du Centre d'études politiques et économiques Razumkov, est, en fait, un ancien officier à la retraite qui a fait quelques années de formation aux Etats-Unis.  

Bien que marquant une rupture idéologique avec l'époque précédente, plusieurs ministres ont eu des responsabilités gouvernementales sous la présidence Koutchma. 

C'est le cas d'Anatoli Kinakh, président du Parti des industriels et des entrepreneurs, ancien Premier ministre (2001-2002) et candidat à l'élection présidentielle de 2004, qui est nommé au poste de vice-Premier ministre après avoir apporté son soutien à Iouchtchenko après le premier tour. Quant à Boris Tarasiouk, député de Notre Ukraine et président d'un parti issu du Roukh, il retrouve son poste de ministre des Affaires étrangères qu'il avait occupé de 1998 à 2000. Président de la Commission parlementaire à l'intégration européenne, il est connu comme étant un fervent défenseur de l'intégration de l'Ukraine dans l'Union européenne. Il devra toutefois composer avec Oleg Ribatchouk, député de Notre Ukraine (groupe Razom) et ancien chef de Cabinet de Iouchtchenko, qui obtient le portefeuille de vice-Premier ministre en charge de l'intégration européenne. 

La rupture avec l'ancien régime doit également passer par une transformation de l'Administration présidentielle, structure administrative opaque jouant un rôle de premier plan dans la prise de décision politique et dans le contrôle de l'information sous la présidence Koutchma. 

Renommée Secrétariat présidentiel (SP), cette structure doit voir son nombre de fonctionnaires diminué et son rôle politique réduit à une stricte aide au président. Certains observateurs font toutefois remarquer que les changements structurels du SP, confié à Alexandre Zintchenko, vice-président du Parlement et ancien directeur de campagne de Iouchtchenko, sont minimes. Cette structure pourrait ainsi conserver ses anciens attributs pour donner une efficacité au changement de pouvoir engagé. Des interrogations sont également en cours concernant le rôle d'une autre structure influente de la présidence, le Conseil national de sécurité et de défense (CNSD), qui coordonne et contrôle l'activité des organes du pouvoir exécutif dans les domaines de la sécurité et de la défense. Piotr Porochenko, député de Notre Ukraine (Parti Solidarité) et chef adjoint de la coalition Force du peuple, a été nommé au poste de Secrétaire général du CNSD alors qu'il ne dispose d'aucune expérience gouvernementale. Porochenko est un des hommes d'affaires les plus riches de l'opposition : son père détient un Consortium industriel et d'investissement composé d'une cinquantaine d'entreprises (dont les principales confiseries du pays). Porochenko est également le propriétaire de la chaîne de télévision Kanal 5 qui a servi de relais d'information au moment de la révolution. 

Outre le renouvellement complet des ministres, le degré de rupture avec l'ancien personnel administratif et politique constitue un autre enjeu du changement de pouvoir en Ukraine. 

Si Iouchtchenko s'est engagé à ne pas se livrer à une chasse aux sorcières dans le pays, plusieurs députés de l'ancienne opposition réclament au Parquet général que des poursuites soient engagées contre Koutchma et son entourage qu'ils accusent d'assassinat du journaliste Georgi Gongadze, de corruption à grande échelle et d'abus de pouvoir. D'autres députés exigent auprès du nouveau gouvernement l'abrogation du décret, signé le 19 janvier 2005, sur le traitement de faveur réservé au président sortant en terme d'avantages matériels et financiers. Si le nouveau ministre de la Justice, Roman Zvaritch, député de Notre Ukraine (Roukh), a émis son refus de procéder à une lustration, le nouveau ministre de l'Intérieur, Iouri Loutsenko, a réalisé une série de limogeages afin de lutter contre la corruption dans la police mais aussi de la dépolitiser et de la décriminaliser. L'ensemble des vice-ministres a été destitué ainsi que plusieurs chefs de direction régionale du ministère. 

2.2. Les priorités en terme de politiques intérieure et extérieure 



Le nouveau programme gouvernemental intitulé "A la rencontre du peuple" et proposé par Ioulia Timochenko a été adopté à une large majorité (357 voix contre 450) par le Parlement ukrainien qui se voit ainsi empêcher d'engager une motion de censure contre le gouvernement pendant un an. Ce programme, présenté comme populiste par ses détracteurs, reprend les principales promesses de campagne de Iouchtchenko. 

Deux d'entre elles constituent des axes prioritaires en matière de politiques intérieure et extérieure : la dissociation des domaines économique et politique et l'adhésion de l'Ukraine à l'Union européenne. 

La lutte contre la corruption figure parmi les principaux dossiers de politique intérieure. Le nouveau ministre de la Justice qui en a la charge demande un renforcement des mécanismes de contrôle de son ministère sur les structures de l'administration centrale et locale dans ce domaine. Le ministre propose aussi l'ouverture d'enquêtes sur les principales affaires de corruption dans le pays et requiert l'instauration d'un Code d'honneur pour les employés de l'Etat. 

La lutte contre la corruption s'inscrit dans un dessein plus large de séparation de la sphère politique et du domaine des affaires. Ioulia Timochenko qui a indiqué avoir perdu une grande partie de son pécule sous la présidence Koutchma a précisé qu'elle ne souhaitait pas s'investir à nouveau dans le milieu de l'entreprise. La nouvelle Premier ministre s'est lancée, comme le président, dans la dénonciation et la remise en cause des privatisations qui avaient été menées sous le régime précédent et qui, en raison de leur opacité et de leur illégalité supposée, ont contribué à une répartition des richesses du pays entre les clans oligarchiques présents dans l'entourage du président sortant. 

La privatisation de l'entreprise Krivorijstal, la principale aciérie d'Ukraine, sert d'exemple dans ce domaine. Elle est menacée d'être annulée par les autorités qui dénoncent le non-respect des règles de concurrence et une perte de plusieurs centaines de millions de dollars au budget de l'Etat. Acquise, en juin 2004, par un consortium détenu par deux oligarques, Viktor Pintchouk (gendre de Koutchma, membre du clan de Dniepropetrovsk) et Rinat Akhmetov, l'homme le plus fortuné d'Ukraine qui contrôle l'économie du Donbass (région minière à l'Est du pays), cette entreprise avait vu des propositions de rachat par des entreprises étrangères, dont l'entreprise russe Serverstal, qui dépassaient largement le montant de l'achat ukrainien. 

Plusieurs dizaines, voire centaines, d'autres entreprises privatisées pourraient être concernées par ce programme de vérification avant d'être, pour une part, à nouveau privatisées selon des règles que le gouvernement souhaite revoir. L'annulation des privatisations est un indicateur des différents enjeux auxquels sont confrontées les nouvelles élites dirigeantes du pays. 

D'un point de vue interne, elle doit marquer une rupture avec le processus de consolidation politique et économique des clans oligarchiques et annoncer la mise en place de réformes économiques fondées sur la transparence des transactions financières et commerciales. Ces réformes pourraient favoriser la venue d'investissements étrangers qui devraient être gérés par un Comité de coordination. Elles permettraient aussi à l'Ukraine d'obtenir le soutien de la communauté internationale, et notamment de ses partenaires occidentaux, pour adhérer à l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) et obtenir le statut d'économie de marché par l'Union européenne.

Les réformes politiques et économiques internes s'inscrivent dans l'objectif prioritaire de politique étrangère du nouveau gouvernement qui consiste à préparer l'Ukraine à une future adhésion à l'Union européenne (UE). 

Les nouveaux dirigeants ukrainiens souhaitent en effet que leur pays ne soit pas considéré comme un voisin de l'UE en référence à la politique européenne de voisinage qui a été mise en place en 2004 mais qui ne prévoit pas de perspective d'adhésion pour les pays concernés.  

Le ministre des Affaires étrangères, Boris Tarasiouk, a indiqué qu'après la réalisation du plan d'action, établi dans le cadre de cette politique et devant être signé le 21 février 2005, l'Ukraine pourrait faire une demande officielle d'adhésion à l'UE qui pourrait, selon lui, prendre effet avant 2016.  

L'adhésion de l'Ukraine à l'UE était déjà une revendication des précédents gouvernements mais elle apparaissait difficile à réaliser compte tenu de la politique menée notamment dans le domaine économique. Viktor Iouchtchenko qui, durant la campagne, avait sommé l'UE de reconnaître une perspective d'adhésion à l'Ukraine pour assurer la démocratisation du pays, souhaite prouver que sa stratégie de politique étrangère est fondée sur une véritable politique de réformes intérieures. C'était l'objectif de ses visites fin janvier 2005 au Conseil de l'Europe, au Parlement européen et au Forum économique mondial (Davos).  

Depuis la victoire du leader de l'opposition, les dirigeants européens refusent d'évoquer la question de l'adhésion même si elle est envisagée dans une résolution du Parlement européen (13 janvier 2005) et qu'elle est soutenue par les gouvernements de plusieurs Etats membres comme la Pologne. Tout en restant dans le cadre de la politique de voisinage, ils se sont toutefois engagés à renforcer les relations entre l'Ukraine et l'UE en proposant d'étudier la création d'une zone de libre échange entre les deux partenaires, de soutenir l'Ukraine dans son adhésion à l'OMC, d'examiner l'octroi du statut d'économie de marché, de mener de nouvelles négociations sur le régime des visas et de favoriser l'accès du pays aux financements de la Banque européenne d'investissement.  

L'adhésion à l'UE est envisagée de manière concomitante avec une adhésion à l'OTAN.  

Boris Tarasiouk a signalé que l'Ukraine ne pouvait pas naviguer entre deux systèmes de sécurité, l'OTAN et le Traité de Tachkent qui regroupent différents Etats post-soviétiques. Cette politique étrangère ukrainienne n'est pas dirigée contre la Russie, pays vis-à-vis duquel le président Iouchtchenko a indiqué vouloir entretenir des relations constructives lors d'une visite à Moscou le lendemain de son investiture. Mais, elle s'inscrit dans la volonté d'affirmer l'indépendance de l'Ukraine, de faire valoir les intérêts nationaux du pays et d'échapper ainsi à la politique étrangère russe de maintien d'une sphère d'influence dans l'espace post-soviétique. La victoire de Iouchtchenko devrait, à cet égard, constituer une rupture par rapport au gouvernement précédent qui s'était engagé dans une politique de rapprochement avec la Russie notamment dans le cadre de la CEI et de l'Espace économique commun (EEC) créé en 2003 par les présidents d'Ukraine, de Russie, de Biélorussie et du Kazakhstan. 

Le soutien du président russe au candidat du pouvoir, Viktor Ianoukovitch, lors de l'élection présidentielle de 2004 s'inscrit dans le prolongement de cette collaboration qui permettait le maintien d'une certaine stabilité géopolitique dans la région. La victoire de Iouchtchenko devrait conduire à une transformation des relations russo-ukrainiennes. Après la nomination au poste de Premier ministre de Ioulia Timochenko poursuivie par la justice russe, la nomination de l'homme d'affaires Boris Nemtsov, un des leaders de l'Union des forces de droite de Russie opposée à Poutine, au fonction de conseiller extérieur du président ukrainien pour la mobilisation des investissements russes, marque la volonté d'asseoir l'indépendance politique du pays vis-à-vis des dirigeants russes et de promouvoir les réseaux politiques et économiques de l'ancienne opposition ukrainienne en Russie.  

Cette nomination montre également que Iouchtchenko, qui ne s'était pas opposé à la venue d'investisseurs russes en Ukraine lorsqu'il était Premier ministre, n'envisage pas les relations russo-ukrainiennes qu'en tant que nationaliste mais aussi en tant que gestionnaire conscient du rôle économique de la Russie dans la région.  

***
 La mobilisation citoyenne de l'automne 2004 en Ukraine symbolise le changement à plusieurs niveaux. En Ukraine, elle marque la fin du règne de la présidence Koutchma et de son entourage dans la vie politique et économique du pays. Dans l'espace post-soviétique, elle montre, un an après la révolution des roses en Géorgie, la formation d'une société civile capable de contester ses dirigeants et la possibilité de rompre avec l'affirmation des autoritarismes post-soviétiques. En Europe, elle prouve que la démocratisation est associée à l'européanisation puisque les forces national-démocrates ukrainiennes considèrent l'adhésion à l'UE comme un gage de démocratie et d'indépendance de leur pays. Portée sur le devant de la scène internationale à la fin de l'année 2004, l'Ukraine réussira-t-elle à intégrer la communauté internationale, au cours de l'année 2005, en tant qu'acteur indépendant et démocratique ? L'enjeu est de taille puisque les élections législatives de 2006 seront un test de popularité pour la nouvelle équipe au pouvoir et que l'entrée de la révision constitutionnelle prévue également en 2006 pourra, dans ce contexte, infléchir positivement ou négativement la tendance engagée. 

Références



Arnaud Dubien, "'La révolution orange' ou la deuxième indépendance de l'Ukraine", Politique internationale, n°106, hiver 2004-2005, pp. 305-320.
Alexandra Goujon, "La révolution orange en Ukraine. Etude d'une révolte post-soviétique", Critique internationale, à paraître.

Alexandra Goujon, Les nouveaux voisins de l'Union européenne. Stratégies identitaires et politiques en Ukraine, Biélorussie, Moldavie, Etudes du CERI, n°109, Septembre 2004.

Alexandra Goujon, "L'Europe élargie en quête d'identité : légitimation et politisation de la politique européenne de voisinage", Politique européenne, n°15, hiver 2005, pp. 137-165.

Périodique : Dzerkalo Tijnia [Le miroir hebdomadaire] (http://www.zn.kiev.ua/)

Site internet : Ukraïnska Pravda [La vérité ukrainienne] (http://www2.pravda.com.ua/)

Liste électronique : The Ukrainian List [UKL] dirigé par Dominique Arel

Alexandra Goujon/Fondation Robert Schuman/ Supplément à la Lettre n°200/21 février 2005