Vladimir Moravek à L’Apostrophe, Scène nationale de Cergy-Pontoise
2005-02-24

Vladimir Moravek et le Théâtre Klicpera de Hradec Kralove (République tchèque) ont été invités pour la seconde fois par Jean-Joël Le Chapelain, directeur de l’Apostrophe. Ils ont présenté « Othello et Desdémone » d’après Shakespeare le 4 février, « La Visite de la vieille dame » de Dürrenmatt le soir suivant.

Dans ses deux mises en scène, Moravek expose des histoires d’amour contrariées, des passions fatales. Pour « Othello et Desdémone », il inverse la typisation des personnages par rapport au texte initial : son Maure de Venise est blond comme les blés, sa Desdémone est métisse (nous apprendrons qu’Eliska Mesfin-Bouskova est de mère tchèque et de père éthiopien ; elle parle un français parfait et traduit les répliques improvisées). Sa Vieille dame, magistralement interprétée par la mezzo-soprano internationale Sona Cervena, jouit de la vie avec son septième et jeune mari – elle semble immortelle, telle la cantatrice Helena dans « L’Affaire macropoulos » de Karel Capek et Leos Janacek – ; l’amant qui l’a abusée, délaissée et chassée de son village natal – dorénavant au bord de la faillite, où elle revient pour se venger – paraît en fade notable, à bout de souffle. Ces dérivations servies par une direction d’acteurs exceptionnelle et des images prégnantes attisent et confortent nos interrogations.


Un panneau mural-code barre constitue le décor principal pour « Othello », les acteurs évoluent la plupart du temps sur une scène nue, dans une lumière crue. L’union secrète mixte d’Othello et de Desdémone, qui doit désormais être acceptée par la famille et l’entourage, affecte davantage un public français que chèque, à notre avis. Elle est au cœur même de notre société actuelle. Moravek met le spectateur en haleine, faisant flotter le tangible, osciller la véracité des propos que tiennent ses acteurs. Il emphatise la fourberie de Iago auquel il laisse le champ libre de la manigance à outrance pour conduire la perte d’Othello. Desdémone, interdite par les discours incongrus de son mari, semble si démunie en clamant sa fidélité ; elle paraît vivre un mauvais rêve [[Pour reprendre le terme de Milan Lukes dans son livre passionnant « Mezi karnevalem a snem. Shakespearovské souvislosti » (« Entre le carnaval et le rêve. Cohésions shakespeariennes »), Prague, Divadelni ustav, 2004.]] : Moravek la rend encore plus fragile en la mettant dans une lumière tamisée sur le lit où Othello va l’étouffer. La jalousie se transforme en haine. La verticalité qui unit Othello à Iago par le pouvoir s’effondre, ébranle toute une société, ce qui nous interroge et nous interpelle sur l’attitude de certains gouvernants puissants qui préfèrent se voiler la face plutôt que considérer les véritables problèmes en face.


Les péripéties d’un microcosme s’appliquent au macrocosme pour « La Visite de la vieille dame » où notre planète Terre est représentée par une grosse boule – composée de plaquettes métalliques scintillantes – qui tourne sur elle-même. Moravek joue sur les symboles, les métaphores et les métonymies. Il exhibe deux mondes. Le premier, gris et terne, des citoyens de Güllen qui, rassemblés tels un chœur ouvrier, attendent l’arrivée providentielle de la richissime vieille dame, avec des ballons aux couleurs évidentes (rouge pour le communisme, bleu cher à Havel pour la Révolution de Velours chèque et orange pour celle ukrainienne actuelle). Le second, fastueux et clinquant de Claire Zahanassian, exhibant des costumes rutilants. Contre de l’argent (un don de un milliard de dollars à la municipalité), elle exige la mort de son premier soupirant (il sera tué par un homme portant une moustache à la Hitler qui joue le boucher, puis le gymnaste), réclame la vérité. La vieille Dame : un être autour du quel se crée une nécessité qui détruit néanmoins l’ordre moral. Chez Moravek, la justice est extra-temporelle, il la matérialise d’ailleurs par une Bible, puis par un portrait de la Vierge, cerclé d’un écrin de lumière qui se développe en rosace.

Le style fertile de Moravek, avec ses combinaisons ingénieuses, souligne en un véritable défi ce qui appartient à la vérité dans l’art, à la vérité plus qu’à l’art.