Indépendance : Le Monténégro franchit le Rubicon
2006-10-11

Elle l'avait toujours annoncé à mi-voix, mais cette fois-ci, une étape décisive est franchie : l'équipe au pouvoir au Monténégro a fait savoir, le 22 février, qu'elle proposait à la Serbie de se séparer à l'amiable.

La République du Monténégro forme avec la république de Serbie une sorte de fédération - même si ce terme est banni depuis la dissolution de la République fédérative de Yougoslavie au profit de l'État commun de Serbie-et-Monténégro, en février 2003. Cet État commun, à vrai dire, ne fonctionne pas très bien : même si elles parlent la même langue et participent de la même civilisation, les républiques qui le composent ont développé des pratiques politiques et économiques très différentes. Et surtout, le tandem qui se partage le pouvoir au Monténégro - le président Filip Vujanovic et le premier ministre Milo Djukanovic (lui même ancien président et véritable maître du pays) - veut à tout prix que leur république retrouve la souveraineté internationale qu'elle a connue de 1878 à 1918. Il estime que le référendum qui a maintenu le Monténégro dans le giron serbe en 1992 - contrairement aux autres républiques yougoslaves qui ont opté pour leur indépendance - a été obtenu sous la contrainte. Les accords de Belgrade, qui ont abouti à la constitution du nouvel État sous l'égide de l'Union Européenne, prévoient la possibilité que chacune des composantes puisse se retirer au bout de trois ans, sous réserve de l'accord de la majorité de la population, vérifiée par référendum. D'où la menace brandie par les autorités monténégrines d'un référendum unilatéral dès février 2006 si la Serbie refusait de mettre fin par consensus à l'État commun.

Comme on pouvait s'y attendre, le premier ministre serbe, Vojislav Kostunica, dont les positions nationalistes sont connues, a fermement rejeté la proposition monténégrine, déclarant qu'elle "violait les accords de Belgrade". La vérité est plus mitigée. Si les accords de Belgrade prévoient bien l'éventualité d'une rupture de contrat, la date d'entrée en vigueur du délai de trois ans est diversement appréciée selon les parties en présence. Le Monténégro estime que l'événement à prendre en compte est la signature des accords de Belgrade (mai 2002). La Serbie juge qu'il faut partir de la signature de la Charte constitutionnelle, voire même de l'entrée en fonction des institutions créées par la Charte constitutionnelle (4 février 2003). Il faut se souvenir que le retard de plus de 6 mois intervenu entre la signature des accords de Belgrade et leur entrée en vigueur est dû aux Monténégrins.

Cette divergence d'appréciation pourrait avoir un intérêt limité si ne se cachait pas derrière cette querelle de date un enjeu stratégique majeur, à savoir l'élection des députés de l'État commun au suffrage universel, qui aurait dû avoir lieu au printemps 2005 et que les autorités monténégrines ont tout fait pour retarder, voire évacuer. Elles craignent en effet, que ce scrutin ancre l'idée de la solution "fédérale" et plombe l'idée d'indépendance du pays. Pour elles, le plus tôt sera le mieux, d'autant que la faible majorité pro-indépendantiste qui ressort des sondages depuis plusieurs années est fragile. En cas de référendum, rien ne dit que cette majorité se retrouvera dans les urnes.

D'où la tentative monténgrine, dans un premier temps, de proposer à la Serbie un "divorce à l'amiable", dans la mesure où l'idée de l'indépendance du Monténégro a fait également son chemin en Serbie : certains milieux politiques belgradois se résignent à cette éventualité, face aux difficultés de fonctionnement de l'État commun. D'autres appellent même de leurs vœux une "Serbie indépendante", qui pourrait intégrer à terme la Republika Srpska. Mais la majorité de la classe politique, teintée de nationalisme, ne paraît pas prête à accepter ce qui apparaît comme une étape supplémentaire du "dépeçage" dont la Serbie, à ses yeux, a fait l'objet depuis la désintégration de la fédération yougoslave.

L'Union Européenne, quant à elle, semble être résignée à l'idée d'indépendance du Monténégro, dont elle a laissé passer le principe lors de la signature des accords de Belgrade. Mais elle freine le plus possible les autorités monténégrines et joue contre la montre : elle craint l'effet de domino sur le Kosovo et d'autres territoires à statut incertain comme la Transnistrie, le Haut-Karabagh ou l'Abkhazie. Elle reste ferme vis-à-vis du délai de trois ans après l'entrée en fonction des institutions "fédérales", ce qui explique que le Monténégro annonce un référendum pour février 2006, soit trois ans après l'entrée en fonction des institutions de l'État commun. L'issue de cette consultation reste incertaine. À supposer que le score dépasse de très peu la majorité des suffrages exprimés, quel sera l'avenir politique - et même économique - d'un pays profondément divisé et dont la reconnaissance internationale n'est pas assurée ?

Hervé Collet.