Kirghizstan : après la victoire de son camp aux législatives, le président Akaev fait face à des manifestations populaires inspirées par les "révolutions de velours"
2011-12-18

Quelque 2,6 millions d'électeurs étaient appelés aux urnes le 27 février et 13 mars pour élire, au scrutin de circonscription à deux tours, les 75 députés du nouveau Parlement - qui a remplacé le système bicaméral qui prévalait jusqu'à la veille des élections. 31 candidats, dont 20 indépendants, ont été élus dès le premier tour. Le 13 mars, un second tour s'est tenu dans 44 circonscriptions. 4 sièges restent encore à pourvoir, compte tenu d'irrégularités constatées.

Les partis ou candidats libres proches du pouvoir ont massivement emporté ces élections. Seuls six représentants de l'opposition ont été élus. Les observateurs internationaux ont estimé que la dynamique concurrentielle avait été affaiblie suite au désistement d'un grand nombre de candidats et à la pression exercée sur les médias. La semaine ayant précédé le premier tour avait été marquée par des manifestations organisées par les partisans de trois candidats écartés de la course électorale sur décisions de justice. Les représentants de l'OSCE ont qualifié de provocatrice la campagne pré-électorale menée par le pouvoir : "Les avertissements répétés de hauts responsables politiques concernant les risques de guerre civile et les accusations portées contre l'opposition de collusion avec les milieux extrémistes a eu un effet négatif".

La tentation d'un troisième mandat pour le président Akaev



Le président Askar Akaev gouverne le pays depuis 1991. La conduite du pays est devenue peu à peu une affaire familiale. L'épouse du président, Mme Mairam Akaeva, exerce une très grande influence sur la conduite des affaires publiques. Des parents et des proches de la famille Akaev occupent des postes de haut niveau, aussi bien au niveau gouvernemental que dans le domaine économique. Le problème se pose de la continuité du système mis en place, dans la mesure où Askar Akaev ne peut plus juridiquement se représenter au scrutin présidentiel prévu pour octobre 2005, ayant exercé deux mandats consécutifs depuis la dernière révision constitutionnelle.

On a parfois avancé le nom de Mme Akaeva pour lui succéder, mais les observateurs pensent que cette éventualité mettrait le feu au pays. Bien que le président Akaev ait régulièrement affirmé qu'il n'envisageait pas de réformer la constitution pour lui permettre d'exercer un nouveau mandat, comme en Biélorussie, les observateurs n'excluent pas cette arrière-pensée de la part de l'entourage présidentiel. Pour ce faire, il faudrait obtenir au Parlement une majorité des 2/3, soit au moins 51 députés sur 75, ce qui est devenu possible avec la victoire remportée par les candidats pro-présidentiels.

L'équipe au pouvoir a jeté toutes ses forces dans la bataille. Les traditionnelles "ressources administratives" ont été mobilisées, les médias soigneusement contrôlés et orientés, comme dans la plupart des pays de la CEI. Deux des quatre enfants d'Askar et Meeram Akaev se sont lancés dans l'aventure électorale avec des fortunes diverses. Une des filles, Bermet Akaeva, 32 ans, qui est directrice de la Fondation Aga Khan en Asie centrale, a lancé en 2003 le Parti de l'unité et du développement, "Alga Kyrghyzstan !" ("En avant, Kirghizstan"), destiné à soutenir son père, qui ne disposait pas jusqu'alors de formation politique spécifique. Mais, curieusement, ce parti n'a pas réussi à mobiliser l'ensemble de la classe politique soutenant le pouvoir. Il n'a présenté que 25 candidats et ne compte que 19 élus. Cinq autres mandats sont allés à des membres du parti pro-gouvernemental "Adilet" ("Justice"). Bermet Akaeva elle-même, qui se présentait dans la circonscription Universitetski de Bichkek, n'a pas réussi à être élue dès le premier tour : elle n'a recueilli que 45 % des suffrages, avec un taux de participation de 52 %. Cet échec relatif a étonné les observateurs politiques. Le frère de Bermet, Aïdar Akaev, président du Comité olympique et sportif du Kirghizstan, a eu plus de chance : il a été élu dès le premier tour avec près de 80 % des suffrages et un taux de participation de plus de 70 %. Il est vrai qu'il se présentait dans le fief de son père.

Les électeurs ont eu l'occasion de faire échec à une autre tentative de succession népotique en recalant Alexeï Tanaev, fils du premier ministre Nikolaï Tanaev, arrivé en deuxième position, dans le district Kourenkeevski de Bichkek, après Mamytbaï Salymbekov, propriétaire des plus grands marchés de la capitale kirghize, élu des le premier tour. L'élection de ce magnat du commerce est emblématique des résultats de ce premier tour, qui a vu la victoire de candidats, certes favorables au pouvoir, mais indépendants des partis pro-présidentiels. Il s'agit en général d'hommes d'affaires qui entendent faire fructifier leur capital économique et politique et obtenir une immunité parlementaire en devenant députés sans étiquette. Tout en restant loyaux envers le pouvoir, ils n'entendent pas se laisser manœuvrer et dicteront certainement leurs conditions à l'équipe dirigeante. Pour éviter les aléas parlementaires, le président Akaev pourrait être tenté de faire appel à la procédure référendaire pour lui permettre d'accomplir un nouveau mandat de quatre ans.

L'opposition choisit la voie des manifestations de rue



Le problème de l'opposition est sa faiblesse et sa division. Partie en ordre dispersé au moment des élections, elle tente de faire face d'une façon unitaire à son désastre électoral. Plutôt que de s'épuiser dans des recours judiciaires qui n'ont aucune chance d'aboutir, elle s'est lancée dans des manifestations de rue, inspirées des "révolutions de velours" observées dans d'autres pays de la CEI. Réunie en congrès le 15 mars à Jalal-Abad, ville du sud devenue "capitale" de la contestation, elle a formé un Conseil de Coordination de l'Unité Nationale Kirghize, dont la présidence a été confiée à Jusupbek Jeenbekov. Des manifestations de masse, accompagnées d'occupation de bâtiments officiels ont été organisées dans tout le pays, mais surtout dans les provinces du sud, favorables à l'opposition. À Djalal-Abad et à Och, les manifestants ont occupé des bâtiments administratifs respectivement depuis le 4 et le 18 mars, mais des policiers anti-émeute ont pris d'assaut ces bâtiments le dimanche 20 mars à l'aube. En guise de représailles, des manifestants ont occupé l'aéroport et la mairie du chef-lieu de la région de Djalal-Abad. Les manifestants ont déclaré qu'ils voulaient ainsi empêcher que des avions se posent à Djalal-Abad avec des policiers anti-émeute en provenance de Bichkek.

Jusqu'à présent, le gouvernement kirghiz a réagi avec modération, ayant tiré la leçon des événements d'Aksy en 2002, dont la répression musclée avait jeté le pays dans des troubles de longue durée. Le Premier ministre, Nikolaï Tanaïev, a déclaré que les autorités kirghizes étaient disposées à prendre place à la table de négociation avec les représentants de l'opposition. Ces derniers sont pris en tenaille car, selon le porte-parole du président, Abdil Seguizbaev, l'appel lancé par l'opposition à la démission d'Akaev pourrait amener ce dernier à organiser un référendum pour prolonger son mandat. Seguizbaev a comparé la situation actuelle à celle de 2002, lorsque les protestations de l'opposition avaient poussé le président à proposer un référendum qui avait confirmé son autorité jusqu'en 2005. L'histoire pourrait se répéter, au grand dam de l'opposition, qui aimerait bien faire élire son leader, Kurmanbek Bakiev, ancien premier ministre, lors de la présidentielle d'octobre prochain.

Hervé Collet/COLISEE.