Selon un expert russe, les événements du Kirghizstan évoluent selon le scénario ukrainien (mars 2005)
2011-12-18

La situation tendue au Kirghizstan, où des affrontements ont lieu entre l'opposition et le pouvoir, incite à établir un parallèle avec les "révolutions de velours" qui se sont produites ces dernières années en Géorgie et en Ukraine. Au cours d'un entretien avec RIA Novosti, le directeur du Centre de la conjoncture politique de Russie, Konstantin Simonov, évoque les dessous politiques des événements qui se déroulent dans ce pays.

Comment estimez-vous les événements auxquels nous assistons actuellement au Kirghizstan ?



La situation au Kirghizstan montre une nouvelle fois que ceux qui prétendaient qu'une réédition du scénario ukrainien de la "révolution de velours" était impossible dans la région centrasiatique étaient par trop optimistes et que leur jugement était infondé. En dépit des différences observées dans la culture politique de ces pays, les procédés technologiques utilisés dans des formes diverses en Yougoslavie, en Géorgie et en Ukraine se sont avérées efficaces ici aussi.

En réalité, absolument rien ne s'opposait à ce qu'ils soient appliqués en Asie centrale. D'autant plus que dans la chaîne des dernières élections dans la région, le Kirghizstan était objectivement le maillon le plus faible. Et c'est sur lui que le coup a été porté.

Il était patent que les élections législatives en Ouzbékistan, auxquelles j'ai pris part en qualité d'observateur, se dérouleraient dans un climat bien plus serein qu'au Kirghizstan. Car cela ne fait aucun doute, le pouvoir d'Islam Karimov est moins fragile que celui d'Askar Akaev.

Lorsque les premiers résultats des législatives ont été annoncés au Kirghizstan, de nombreux commentateurs ont exulté, heureux qu'un vaccin ait été trouvé contre le virus de la "révolution orange". En réalité aucun vaccin n'a été trouvé et nous voyons que la situation se développe selon un scénario bien connu: l'opposition n'admet pas les résultats du scrutin et elle est pleinement soutenue par les institutions européennes. Notons en passant que lorsque le président de la Géorgie recueille près de 100 pour cent des suffrages cela n'indigne personne. Seulement à la différence de la situation à Tbilissi, le régime en place en Kirghizie n'arrange pas l'Occident, d'où sa réaction si fébrile et son recours à la politique à géométrie variable.

Aujourd'hui nous voyons que l'OSCE opère moins en qualité d'observateur qu'en tant que participant actif à ces événements, se présentant presque comme un médiateur entre l'opposition et le pouvoir.

Comment envisagez-vous la suite des événements au Kirghizstan ?



Pour l'instant les choses évoluent selon un scénario proche de ce qui s'était passé en Ukraine. Cependant, je ne pense pas que l'opposition soit présentement en mesure d'obtenir de nouvelles élections. La confrontation entre le pouvoir et l'opposition atteindra son paroxysme lors de l'élection présidentielle au Kirghizstan, c'est-à-dire en automne prochain. Alors la lutte sera menée jusqu'au bout.

Au cours de la période à venir les représentants d'autres pays se proposeront pour entamer des pourparlers. Il se trouvera toujours des Kwasniewski et des Walensa pour le Kirghizstan .

Quelles retombées cette situation pourrait-elle avoir pour la Russie ?



La Russie continue à recueillir les fruits de la politique erronée appliquée dans l'espace post-soviétique, lorsque pendant très longtemps nous avions observé ce qui se passait dans ces pays, cherchant à copiner avec les régimes en place alors qu'en réalité ces derniers ne nourrissaient aucuns sentiments amicaux à l'écart de la Russie et ne songeaient qu'à faire des avances à l'Occident.

Finalement les uns et les autres ont perdu. Ils se sont trompés pour avoir cru qu'en laissant l'Occident investir dans leur économie celui-ci fermerait les yeux sur la situation politique à l'intérieur de ces pays. Cependant, rien de tel ne s'est produit. Aujourd'hui nous voyons que l'Occident est prêt à faire pression sur ces régimes et à les remplacer par des gens plus réguliers et gérables.

Nous, nous avons perdu pour n'avoir rien fait en vue de former dans les pays de la Communauté des Etats indépendants (CEI) une élite pro-russe. Car cela faisait plusieurs années que l'Occident préparait le terrain pour constituer une élite politique pro-occidentale, capable de lancer un défi au pouvoir en place, finançait les structures oppositionnelles, soutenait les grands moyens d'information non-gouvernementaux. Il en a été ainsi en Ukraine, au Kirghizstan et dans d'autres pays.

Maintenant la Russie va devoir reconsidérer de fond en comble sa politique étrangère dans l'espace post-soviétique et s'employer à former une élite politique pro-russe dans les pays de la CEI.

Pensez-vous que la concurrence géopolitique entre la Russie et l'Occident dans l'espace post-soviétique puisse baisser d'intensité avec le temps ?



J'estime que rien ne changera dans le proche avenir parce que l'Occident a déjà fait un choix. Sa politique à l'égard de l'espace post-soviétique est évidente, elle vise le remplacement des régimes au pouvoir. De son côté, la Russie n'entend pas se résigner à cette chose. C'est regrettable à dire, mais le conflit va se poursuivre et je pense que d'ici à quelques années la CEI deviendra le théâtre d'une nouvelle guerre froide entre la Russie et l'Occident avec l'influence géopolitique pour enjeu.



RIA Novosti/Moscou, 22 mars.