Kirghizstan : une nouvelle équipe politique à trois têtes (mars 2005)
2011-12-18

La révolution kirghize ne fait que commencer et déjà trois leaders se détachent en vue de la présidentielle à venir. Il est probable que Bakiev, Koulov et Otunbaieva joueront leur propre carte, au risque de mettre à mal une unité nationale déjà fragile.

Depuis le 24 mars dernier, ces trois personnages
politiques de premier plan occupent les postes
stratégiques du nouveau régime, bien qu'aucun des
trois ne soit parlementaire. Une tête dépasse pour
l'instant : Kourmanbek Bakiev, nommé Premier ministre
et président par intérim par le nouveau Parlement issu
des récentes (et contestées) élections. À 55 ans, ce
natif des régions déshéritées du Sud a été désigné
comme homme de compromis entre les deux grands blocs
qui s'affrontent au sein de l'ancienne opposition. Il
apparaissait déjà, avant les élections parlementaires,
comme un candidat crédible pour concurrencer Askar
Akaiev lors de la présidentielle initialement prévue
en octobre prochain. De nombreux observateurs de la
politique kirghize lui reconnaissent une excellente
connaissance des enjeux économiques du pays. Autre
atout, il a affirmé à maintes reprises son attachement
à faire participer toutes les factions du pays dans le
nouveau gouvernement. Pourtant, Bakiev a laissé un
souvenir amer à l'opinion publique kirghize, lors de
son bref mandat de Premier ministre. En effet, c'est sous sa
responsabilité qu'ont eu lieu les terribles
répressions policières d'Aksy, en mars 2002, durant
lesquelles six manifestants sont morts sous les tirs
des forces de l'ordre. Pour avoir voulu étouffer
l'affaire, Bakiev s'est attiré les foudres de la
population et a été contraint de démissionner.

Trois ans et une révolution pacifique plus tard, la
rancoeur est toujours tenace. De plus, dans un
contexte d'influences internationales américaines et
russes, Bakiev est perçu par beaucoup comme l'homme de
Moscou. Parfaitement russophone, marié à une Russe, il
a le soutien affiché de la population kirghize qui
continue de se tourner vers l'ancienne puissance
coloniale. Serguei Lougianine, de l'Institut des
relations internationales de Moscou, dressait
récemment au micro de Radio Free Europe un bilan
mitigé de ses chances : "D'un coté, Bakiev est un
homme politique qui a fait ses preuves. D'un autre,
beaucoup d'experts et ses anciens collaborateurs
estiment qu'il n'est pas aussi charismatique et
populaire que Rosa Otunbaïeva, par exemple, auprès des
Kirghizes".


En effet, la "Révolution des tulipes" a trouvé en
cette ancienne diplomate sa figure féminine
emblématique. Rosa Otunbaïeva, 55 ans elle aussi, a
été propulsée ministre des Affaires étrangères du
nouveau gouvernement. C'est autour d'elle que s'est
cristallisée, en janvier dernier, la contestation des
élections législatives : sa candidature hautement
symbolique dans le même district que Bermet Akaieva,
la fille du président déchu Akaiev, a été refusée par
la commission électorale. Motif invoqué par les
autorités : le fait que cette diplomate de carrière ne
résidait plus au Kirghizstan. Otunbaïeva, qui compte
dans son curriculum vitae les fonctions successives de
ministre des Affaires étrangères et de Premier
ministre au cours des années 90, a occupé ces cinq
dernières années d‚importantes fonctions
diplomatiques. Des États-Unis à la Grande-Bretagne,
elle s'est affirmée comme l'interlocutrice privilégiée
des occidentaux, jusqu‚à être nommée adjointe de
l'envoyé spécial de l'ONU en Géorgie. Elle en a ramené
une foi inébranlable en une révolution populaire,
version kirghize. Dès lors, toutes ses prises de
positions sont entachées du spectre de la manipulation
occidentale, et particulièrement américaine. Elle s'en
défend et rappelle à qui veut l'entendre son
attachement à la Russie, allié naturel et
incontournable de la petite république. Celle qui a
fondé le parti d'opposition Ata-Jourt (Patrie), et qui
a pris depuis Och la tête des manifestations, aimerait
bien incarner, dans un avenir présidentiel proche, la
réconciliation entre union nationale kirghize et
bilatéralisme diplomatique. Mais le Kirghizstan, pays
d'Asie centrale marqué par l'Islam et pétri de
traditions nomades, n'apparaît pas encore mûr pour
porter une femme à sa tête. Mairam Akaieva,
l'énergique femme du président déchu, qui avait elle
aussi des ambitions présidentielles, l'a appris à ses
dépens.

Reste un homme, qui se positionne pour l'instant en
observateur de ces jeux de pouvoir. Félix Koulov fait
figure de grand héros de la révolution du 24 avril : à
peine sorti de prison par les manifestants, il a pris
ses fonctions aux ministères de la Défense et de
l'Intérieur. Il est désormais un personnage central du
nouveau régime. Il faut dire que l'homme a marqué la
politique nationale : père fondateur de la
Constitution et de la déclaration d'indépendance du
Kirghizstan, Koulov a été tour à tour premier
ministre, vice-président, maire de Bichkek et
gouverneur de la province de Chui. Ancien colonel du
KGB, comme Vladimir Poutine, il professe une
admiration sans bornes pour le fondateur des services
secrets soviétiques, Félix Djerzinski, dont il a
emprunté le prénom. Pour le peuple kirghize, il est
celui qui a pendant des années préservé le pays contre
la menace de guerre civile, et qui a fait échouer une
tentative de coup d'État fomenté depuis Moscou. Celui
que l'on a dès lors surnommé le "général du peuple"
a fondé en 1999 son parti d'opposition, Ar-Namys
(Dignité)
, avant d'être poursuivi par la justice pour
de fausses accusations d'abus de pouvoir et de
corruption, quelques jours à peine après avoir déclaré
son intention de se présenter aux élections
présidentielles. Jeté en prison en 2001 et maintenu en
captivité par la Justice jusqu'au lendemain de
l'élection présidentielle primitivement prévue en
octobre, il en sort aujourd'hui réhabilité par
l'opinion publique et auréolé d'un statut de martyr.
De quoi le placer sur le devant de la scène dans la
perspective d'une prochaine bataille des chefs, dans
laquelle il se garde bien d'entrer pour l'heure. S'il
reste en retrait, Koulov n'en sera pas moins un
soutien indispensable aux candidats potentiels. S'il
décide de se présenter, il sera un adversaire de
taille pour Otunbaïeva et Bakaïev, d'autant que, même
en prison, il était, ainsi que son parti, en tête des
sondages. Pour ses compagnons de lutte, mais néanmoins
rivaux, la révolution kirghize promet encore de belles
batailles.

Camille Magnard et Mathilde Goanec/COLISEE.