Kirghizstan : les vocations présidentielles fleurissent après la "Révolution des tulipes" (avril 2005)
2011-12-18

C'est officiel, le scrutin présidentiel kirghiz est avancé au 26 juin prochain. Dès lors, les principaux leaders politiques du pays se positionnent en présidentiables, mettant à mal la fragile stabilité du pays peu après le renversement du pouvoir d'Akaiev.

La révolution kirghize n'a que deux
semaines et déjà, le front uni d'opposition qui a
chassé Askar Akaiev du pouvoir laisse apparaître son
vrai visage : celui d'une classe politique éclatée et
parcourue de vieilles rivalités, une fois
l'épouvantail Akaïev sorti du paysage. Pour l'heure,
le gouvernement intérimaire tente de ramener un
semblant de stabilité et d'ordre politique dans le
pays. Dans ce contexte, le Parlement a décidé la
semaine dernière d'avancer au 26 juin les élections
présidentielles qui devaient avoir lieu en octobre
prochain, pour échafauder au plus vite des bases
constitutionnelles incontestables.

En attendant l'échéance, cette annonce a pour effet de
révéler au grand jour les divisions internes à la
nouvelle élite politique kirghize. Depuis quelques
jours, les ambitions présidentielles se font jour, et
les candidatures sur l'échiquier partisan. Pas moins
de six candidats se sont déjà faits connaître, et la
liste devrait de toute évidence s'allonger dans les
semaines à venir.

Pour la plupart des observateurs, ce scrutin devrait
mettre dos à dos les deux frères ennemis de
l'ex-opposition, Kourmanbek Bakiev et Félix Koulov.
Mais plus qu'une concurrence personnelle entre les
deux hommes forts du nouveau pouvoir, c'est à travers
eux un duel entre le sud et le nord du pays qui
devrait s'engager, doublé d'un combat pour la suprématie
politique entre les blocs rivaux dont sont issus les
deux candidats.

Premier en lice, et candidat quasi naturel de la
révolution de mars,

Kourmanbek Bakiev

. L'actuel
président et premier ministre par intérim n'a jamais
entretenu de mystère sur ses ambitions électorales et
le fauteuil confortable dans lequel il devrait aborder
le scrutin de juin prochain en fait un favori tout
trouvé. De quoi pallier un certain manque de
popularité pour cet ancien premier ministre sous
Akaiev, dont la carrière politique a été entachée
par les répressions policières d'Asky en mars
2002. Bakiev, alors chef du gouvernement, avait
couvert ces violences avant de démissionner deux mois
plus tard. Homme du sud, et proche des Russes,
Kourmanbek Bakïev portera pour la présidentielle à
venir les couleurs du bloc Pour le pouvoir du peuple, frange la plus radicale et critique de l'ex-opposition à Askar Akaiev.

Face à lui, enfin candidat officiel depuis le 30 mars,

Félix Koulov

représentera les forces du Congrès
public du Kirghizstan
, autre grande alliance
politique en présence. Venu du nord du pays, comme le
président déchu, ce qui n'est pas forcément un atout
dans un contexte actuel propice aux changements et à
l'affirmation des régions du sud. Koulov est resté
très populaire dans la population kirghize malgré son
arrestation en 2000 puis son incarcération suite à de
fausses accusations de corruptions, prétextes trouvés par Akaiev pour
mettre au placard un rival de poids. Un des premiers
gestes symboliques de la foule le 24 mars dernier
avait été de le sortir de prison, pour le porter à un
poste éminent du pouvoir, chargé de coordonner les
forces de sécurité et de ramener l'ordre après les
événements de Bishkek. Depuis, Koulov, à la surprise
générale, a quitté ces fonctions, et a mis fin à un
suspens savamment entretenu autour de sa participation
à la présidentielle. Il sera candidat "si la Cour
suprême [le] réhabilite"
, a-t-il indiqué.

En attendant, il prend ses distances avec Bakiev et
le nouveau gouvernement, au moment où celui-ci est de
plus en plus ouvertement en proie à des tensions
internes. Sa démission porte un coup supplémentaire à
la cohésion affichée par l'ex-opposition depuis la
chute d'Akaiev, et marque la fin prématurée d'une
union sacrée de circonstance entre les deux leaders
charismatiques.

En marge de cet affrontement des chefs charismatiques
de la révolution, quatre candidats font entendre leurs
voix et ont décidé de se présenter eux aussi à la
présidentielle du 26 juin. Ils incarnent des mouvances
variées, celle des nostalgiques d'Akaïev pour

Temirbek
Akmataliev

ou

Norbert Tourdoukoulov

; celles,
discordantes, d'électrons libres de l'opposition pour

Almaz Atanbaïev

et

Adkhan
Madoumarov

. Ce dernier, député, journaliste et ancien
compagnon de route de Kourmanbek Bakiev, entre dans
la compétition en mettant les pieds dans le plat. Il a
remis en cause publiquement la légalité du nouveau
gouvernement, qui pour lui "n'existe pas", car il est
illégitime. L'ex-ministre des situations d'urgence
d'Askar Akaiev , Temirbek Akmataliev, va plus loin en
qualifiant les actions du nouveau pouvoir de "coup
d'Etat", allant même jusqu'à demander que les
putschistes soient poursuivis en justice.

Ces candidatures, plutôt isolées, trouveront-elles
un écho dans l'électorat kirghiz ? On peut en douter, mais elles ont au moins l'intérêt d'illustrer le climat d'insécurité politique qui s'installe autour du gouvernement intérimaire de Bakiev, dont
la légitimité fait de plus en plus débat. Au centre
des critiques, la désignation contestable de nouveaux
personnels politiques aux ministères et aux postes de
direction des districts, des grandes villes et des
administrations. Autant d'actes à la
constitutionnalité douteuse, et qui portent un coup au crédit
accordé au nouveau pouvoir après l'euphorie des
journées révolutionnaires.

Reste à savoir si cette
disgrâce affectera la côte de popularité du
candidat Bakiev, et si celui-ci parviendra à
maintenir une stabilité politique jusqu'au scrutin qui, à
mesure qu'il approche, semble aiguiser un peu plus les
rivalités entre des grands leaders jadis unis face à l'ennemi commun.

Mathilde Goanec/Camille Magnard/COLISEE