Tbilissi : appel en faveur de la libération de Florence Aubenas (2005)
2013-12-11

Régis Genté pour le quotidien "24 heures"

Régis Genté est journaliste indépendant, correspondant de plusieurs médias francophones en Géorgie et dans le Caucase, et est installé à Tbilissi depuis trois ans. Il lance un appel à partir de la capitale géorgienne pour la libération de Florence Aubenas et d'Hussein Al-Saadi, détenus en Irak depuis 100 jours.

Le sort des journalistes enlevés en Irak concerne la Géorgie, et de très près. Cruellement. Qu'on ne s'y trompe pas. Huit cents soldats géorgiens sont aujourd'hui sur le sol irakien, risquant chaque jour leur vie. Cela veut dire que huit cents familles géorgiennes, et bien plus en réalité, pensent chaque jour, chaque minute, chaque seconde à leur cher Dato, Levan ou Lacha en train de faire la guerre, là-bas. Une terrible guerre. Près de 1200 soldats américains ont trouvé la mort en Irak depuis le début des opérations. Ces mères de soldats géorgiens, ces épouses, ces enfants, ces frères et ces soeurs veulent être correctement informés de ce qui se passe à une poignée de milliers de kilomètres de Tbilissi.

Leurs chances de savoir diminuent de jour en jour. Il ne leur restera bientôt plus que leur imagination inquète pour se rassurer. Il y a exactement cent jours aujourd'hui, Florence Aubenas, 43 ans, reporter du quotidien français Libération, était enlevée dans la capitale irakienne avec son guide - interprète Hussein Al-Saadi, 44 ans. Le 5 janvier, au risque de leur vie, alors que d'autres journalistes ont été tués ou kidnappés en Irak dans les mois qui précèdent, ils couvraient les élections irakiennes. Pour nous, pour le monde, ils tâchaient de récolter de l'information sur place.

Depuis nous n'avons que peu de nouvelles d'eux. Seule une vidéo, effrayante, diffusée début mars, nous montre Florence en très mauvaise santé et dans le désespoir le plus total. Il y a quelques jours, le ministre français des affaires étrangères nous assurait avoir des "preuves de vie" de Florence et d'Hussein. Ce peu d'information n'est pas nécessairement mauvais. La discrétion de ceux qui travaillent à leur libération, diplomates ou services secrets, est évidemment une condition de succès.

Le 28 mars dernier, c'était au tour de trois journalistes roumains d'être kidnappés. Marie-Jeanne Ion, 32 ans, reporter à Prima TV, basée à Bucarest, son caméraman Dumitru Miscoci, 30 ans, et Ovidiu Ohanesian, 37 ans, du journal Romania Libera étaient enlevés près de leur hôtel à Bagdad, après une interview avec le premier ministre par intérim Iyad Allaoui. Devra-t-on bientôt se contenter des seuls communiqués officiels pour savoir quelle est la situation dans un pays où l'avenir du monde se joue pour une bonne part ?

J'entends souvent des critiques à l'égard des journalistes. Fort bien. Nous devons être critiqués. C'est comme cela que notre rôle de 4éme pouvoir est réalité, Mais dans le même temps, je voudrais que ces critiques reconnaissent le rôle fondamental que nous jouons partout. Sinon, pourquoi enlèverait-on, menacerait-on, tuerait-on des journalistes ? Les seules critiquent qui vaillent à notre encontre sont celles qui ont pour but de nous pousser à être encore plus journalistes, c'est-à-dire plus tenaces, plus indépendants, plus perspicaces.

Pour ce centiéme jour de captivité de Florence et Hussein, les journalistes français du monde entier se mobilisent pour demander que tout soit fait pour qu'ils soient libérés. L'immense majorité des chaines de télévision du monde, des plus prestigieuses au plus modestes martèleront toute la journée le slogan "Leur liberté c'est aussi la nôtre". Je voudrais qu'il en soit ainsi en Géorgie, pays si désireux de prendre sa place dans le grand concert des nations. Ce vendredi, l'occasion est trop belle pour le faire. Pour montrer que ce qui se passe dans le monde ne laisse pas indifférent les Géorgiens et que la défense de la liberté de la presse est bien une bataille qu'ils veulent livrer.

Une telle mobilisation avait déjà été faite lorsque deux autres de nos confrères français, Christian Chesnot, de Radio France Internationale, et Georges Malbrunot, du Figaro, avaient été enlevés l'été 2004. Après 124 jours de détention, ils étaient libérés. Même chose pour notre consoeur italienne Giuliana Sgrena. La solidarité des journalistes et des médias du monde entier n'y était pas pour rien. Qu'ils en soient infiniment remerciés.

Ce vendredi, ici, en Géorgie, mobilisons-nous tous pour Florence, Marie-Jeanne, Hussein, Dumitru et Ovidiu.

Régis Genté, de Tbilissi, pour le quotidien 24 heures.