Libre opinion : la Russie n'est pas prête à faire son "examen de conscience" vis-à-vis de la Lettonie et des pays baltes
2005-04-23

Chaque année, le défilé d'anciens légionnaires SS lettons dans les rues de Riga déclenche - à juste titre - des protestations en Europe et en Lettonie même. Mais, cette année, la Russie profite de ces incidents regrettables pour se déchainer contre cet État balte, allant même jusqu'à demander la suspension de sa participation à l'Union Européenne et à l'OTAN.

Il faut dire que, dans le même temps, les États baltes ont décidé de marquer à
leur façon la commémoration du 60ème anniversaire de la victoire des Alliés
sur l'Allemagne nazie, commémoration à laquelle la Russie veut donner un
relief particulier le 9 mai 2005.

Or, pour les Baltes, cette date marque aussi le début de 50 ans d'occupation
soviétique et d'oppression stalinienne. Tandis que les présidents d'Estonie
(Arnold Ruutel) et de Lituanie (Valdas Adamkus) ont refuse d'aller à Moscou,
la présidente de Lettonie, Vaira Vike-Freiberga, s'y rendra, afin de
"rappeler au monde" le sort des victimes du communisme.

M. Adamkus a expliqué que, pour la Lituanie, les souffrances ne s'étaient pas
arrêtees le 9 mai 1945 : "Plus de 350.000 personnes, soit le dixième de la
population, ont été emprisonnées, déportées au goulag ou tuées [S.] après la
fin de la guerre"
. M. Ruutel, qui doit composer avec une opinion publique
estonienne divisée sur le sujet, a estimé quant à lui que sa place était avec
son peuple en cette journée.

Pour la présidente lettonne, fille de Lettons exilés après la guerre, son
déplacement à Moscou s'accompagnera du rappel d'une réalité qui a été trop
longtemps sous-estimée dans le monde occidental, à savoir l'ampleur des crimes
commis par le régime de Staline. Madame Vike-Freiberga a adressé une lettre aux chefs d'État et de gouvernement européens dans laquelle elle explique les raisons de son voyage à Moscou et où elle rappelle des faits que la Russie refuse encore de regarder en face. Ainsi le pacte Molotov - Ribbentrop (23 août 1939), par lequel
l'Allemagne nazie et l'URSS s'étaient partagé l'Europe Orientale, n'a toujours
pas été condamné officiellement par Moscou. De même, la Russie d'aujourd'hui
continue à nier que les États Baltes aient été occupés et annexés par l'Union
Soviétique, arguant que ces pays l'ont "volontairement" rejointe après avoir
été "libérés" par l'Armée rouge.

Ces rappels historiques n'ont fait qu'attiser les tensions bilatérales, Moscou
continuant d'accuser la Lettonie, mais aussi l'Estonie, de bafouer les droits
des importantes minorités russophones qui y résident. En fait, quiconque se
rendant a Riga, à plus de 60 % russophone, peut se rendre compte qu'il est
plus utile de pouvoir s'y exprimer en russe qu'en letton! Mais quoi de plus
naturel pour un pays, surtout démographiquement petit comme la Lettonie, que
de vouloir sauvegarder sa langue, base visible de son identité ?

Que cherche alors la Russie ?



En voulant donner un éclat particulier au 60ème anniversaire de la "Grande
Victoire", la Russie voudrait sans doute faire oublier qu'avant le 22 Juin
1941, l'U.R.S.S. était l'alliée de l'Allemagne nazie, avec qui elle s'était
partagé l'Europe de l'Est dès 1939. Les premieres déportations massives par
les Soviétiques ont d'ailleurs eu lieu en Lituanie dès le 14 juin 1941. Des
officiers lettons ont été massacrés au même titre que les officiers polonais
de Katyn. Ces "moustiques" baltes qui viennent lui rappeler ces vérités
historiques ont le don de l'énerver. Il en est de même des rappels des crimes
du stalinisme après le 9 mai 1945.

Mais aussi, la Russie d'aujourd'hui n'arrive pas à se faire à l'idée que les
anciennes Républiques soviétiques devenues indépendantes veuillent se séparer
définitivement de sa tutelle. La Russie a toujours une vision impérialiste de
son glacis et voit avec une certaine inquiétude ses anciens satellites tomber
comme des dominos, d'abord la Géorgie, puis l'Ukraine.

Enfin, la meilleure défense étant l'attaque, en accusant bruyamment la
Lettonie de "crypto-facisme", on en viendrait presque à couvrir le bruit des
atrocités russes en Tchétchénie, qui vont bien au-delà de la chasse aux
terroristes.

La Russie s'honorerait de faire comme l'Allemagne, qui a reconnu sa
responsabilité dans les crimes du nazisme. Mais quand on apprend qu'un
sondage récent, effectué en Russie, montre qu'une majorité de Russes estime
que l'action de Staline - responsable, rappelons-le, de plusieurs millions de
morts en Russie même - a été bonne pour leur pays, on pressent que le chemin
est encore long pour y parvenir.

Gilles Dutertre, d'après des textes parus dans "Le Monde" (10 mars 2005) et
des dépêches de l'agence russe RIA-Novosti.