Kirghizstan : Koulov se prend les pieds dans les langues (mai 2005)
2010-04-08

L'ex-présidentiable kirghiz Félix Koulov, qui s'est rangé derrière le président et premier ministre par intérim Kourmanbek Bakiev ({lire l'article} [->art1834]) a peut-être dû se résigner à abandonner - au moins temporairement - ses ambitions présidentielles à cause d'un … examen de langue.

Ajoutée à la Constitution kirghize en 2000 par Askar Akaïev, l'obligation pour tout candidat de prouver sa maîtrise de la langue kirghize, pénalise pour la seconde fois Félix Koulov. Il y a cinq ans, lors du précédent scrutin présidentiel, le président en place, Akaïev, avait sorti cette formalité électorale de son chapeau pour barrer plus ou moins ouvertement la route à ses adversaires. Et en particulier à Koulov le russophone, bien connu pour sa piètre connaissance du kirghiz.

Langue de l'enseignement dans les premières années du régime soviétique, le kirghiz a progressivement perdu du terrain en faveur du russe, notamment dans l'enseignement. La jeune élite urbaine, dont est issu Félix Koulov, a grandi en s'éloignant de sa langue maternelle, ce qui n'a pas été le cas des jeunes ruraux comme Akaïev.

Conscient de ses lacunes linguistiques, Koulov avait, en 2000, refusé de se prêter à l'exercice imposé, soit rien de moins, par exemple, qu'une dissertation orale sur la poésie kirghize au XVIIIe siècle… Un refus qui n'avait pas changé grand chose à sa candidature, puisque quelques mois plus tard, il était évincé de la course et poursuivi en justice pour des accusations de corruption. S'ensuivirent cinq années de détention qui, ironie du sort, lui auront permis de perfectionner sa maîtrise de sa langue nationale. À tel point que, libéré en mars dernier et candidat officiel à la présidentielle de juillet, il se déclarait il y a quelques semaines capable de passer le fameux examen.

Pour vérifier ce défi, il faudra donc attendre encore : s'il est difficile de justifier son renoncement à l'aune de ce seul élément, la question de la connaissance de la langue nationale n'est pas anecdotique. Certes on peut penser que la mesure était largement opportuniste en 2000, il n'en reste pas moins que beaucoup estiment qu'un président doit être parfaitement apte à communiquer avec son peuple, et notamment sa base, dans les deux langues, comme l'a souligné Nazgul Turdubekova, militant kirghiz des Droits de l'Homme. Pour lui, au-delà de la question des candidats présidentiels, « si nous [les Kirghizes] ne donnons pas d'importance à notre langue, nous disparaîtrons en tant que nation ».

Une affirmation qui n'est pas partagée par tous. Le principe même du test de langue est considéré comme discriminatoire par de nombreux Kirghizes, qui y voient "une violation directe des pactes internationaux sur les Droits de l'Homme ratifiés par le Kirghizistan", comme le souligne Tolekan Ismaïlova, qui dirige l'ONG La société civile contre la corruption. D'autres comparent le critère de langue à un critère raciste, voire "humiliant", selon Asiya Sasykbaeva, à la tête de l'organisation Interbilim. Elle souhaite plutôt juger les candidats sur leurs aptitudes à sortir le pays de la crise et non leur maîtrise linguistique.

Sortir le pays de la crise, c'est bien la seule chose qui sera demandée au premier ministre Félix Koulov, si tant est que les électeurs kirghizes élisent, le 10 juillet prochain, le tandem qu'il a accepter de former avec Kourmanbek Bakïev, lequel ne devrait pas avoir de difficultés face à ses examinateurs, compte tenu du fait qu'il maîtrise parfaitement la langue kirghize.

Camille Magnard/Mathilde Goanec/COLISEE