Tribune libre : lettre ouverte au président Poutine à propos de l'histoire de Klaipeda (Lituanie)
2005-05-20

"Monsieur le Président,

Je vous fais une lettre que vous lirez peut-être si vous avez le temps… Je viens de recevoir le texte de votre conférence de presse du 10 Mai au cours de laquelle vous avez déclaré, répondant à une question d'un journaliste estonien sur les accords frontaliers avec les Etats Baltes": "Que proposez-vous ? De procéder à un nouveau partage ? De nous rendre la Crimée et une partie d'autres anciennes républiques soviétiques ? Il faudra alors nous rendre Klaipeda et diviser à nouveau l'Europe."

Monsieur le Président, je viens vous apporter une nouvelle extraordinaire que vos conseillers vous ont apparemment cachée jusqu'à present : Klaipeda n'a jamais été russe !

En effet, depuis les temps les plus reculés, la région a été peuplée de tribus baltes, notamment les Zemaiciai et les Skalviai, qui avaient tendance à faire des razzias et à piller leurs voisins, suivant les usages en vigueur à l'époque. Tout alla bien jusqu'au début du XIIIème siècle où d'abord les Chevaliers Porte-Glaive, puis les Chevaliers Teutoniques se sont mis en tête de vouloir baptiser les Lituaniens. Depuis cette époque, la région de Klaipeda, qui s'appelait en fait Memel, fit partie de la Prusse Orientale, colonisée par les Allemands.

Même après la guerre de 14-18, le territoire de Memel passa sous administration française après le traité de Versailles avant d'être conquise par les Lituaniens (sans vraîment de résistance de la part des troupes françaises) en 1923. Cette situation dura jusqu'au 22 Mars 1939, date à laquelle la Lituanie dut céder devant l'ultimatum de l'Allemagne nazie qui récupera alors le territoire de Klaipeda.

La suite, vous la connaissez certainement mieux que moi, car je suppose que ces manipulations sont enseignées à l'école du KGB. Le 10 octobre 1939, l'Union Soviétique, alors alliée de l'Allemagne nazie, ne l'oubliez pas s'il-vous-plait, obligea les autorités lituaniennes à signer un "traité d'assistance mutuelle" par lequel il était notamment prévu l'établissement de bases militaires soviétiques. Le 15 Juin 1940, accusant les autorités lituaniennes de provocations, de pillages et d'espionnage, l'Armée Rouge s'empara finalement des centres vitaux lituaniens et la soviétisation du pays commença. Ce jusqu'au 22 Juin 1941 où l'Allemagne nazie déclara la guerre à l'Union Soviétique.

Le 13 Juillet 1944, l'Armée Rouge s'empara de Vilnius et son entrée à Klaipeda le 28 janvier 1945 marqua la fin de la réoccupation totale de la Lituanie. De juin à septembre 1945 commencèrent les déportations de 6.300 Lituaniens. Mais ce n'était qu'un galop d'entrainement avant les grandes rafles de mai 1948 (40.000 personnes). Au total, plus de 350.000 Lituaniens ont été envoyés en prison et en camp de concentration pendant la période sovietique: si je ne m'abuse, c'est ce que vous appelez la libération du pays, n'est-ce pas?

Retenez bien cette date du 28 Janvier 1945, Monsieur le Président : c'était la première fois que Klaipeda voyait des Russes ! Et encore, Klaipeda fut-elle rattachée à la RSS de Lituanie, au contraire de sa voisine de Königsberg, que vous avez rebaptisée Kaliningrad, qui ne constitua qu'une région de la RSS de Russie. Avouez, Monsieur le Président, que 45 ans d'occupation sur mille ans d'histoire, c'est un peu court pour réclamer le "retour" de Klaipeda à la "mère patrie", même si ça a du paraitre bien long pour les Lituaniens occupés.

Si je peux me permettre un conseil, Monsieur le Président, entre anciens colonels en retraite : reconnaissez que la Russie a occupé les Baltes pendant 50 ans et condamnez le pacte Molotov - Ribbentrop de 1939, c'est tout ce que demande le président lituanien, Valdas Adamkus. En suite de quoi, il viendra à tous les anniversaires que vous organiserez, pour autant que les portraits de Staline et les drapeaux rouges à faucille et marteau ne soient pas trop voyants (pas comme lors de ce dernier 9 mai).

Veuillez croire, Monsieur le Président, etc, "

Gilles Dutertre, lieutenant-colonel (e.r.), membre de la Coordination des Associations France-Lituanie, membre du COLISEE