GUUAM / OTSC : partie d'échecs avec l'Asie Centrale pour enjeu (2005)
2012-03-12

Sur les ruines de l'ancienne zone d'influence soviétique, deux organisations inter-étatiques ont éclos, le GUUAM et l'OTSC. Avec entre elles, une rivalité géostratégique qui illustre bien le tiraillement de toute la région comprise entre l'Europe de l'Est et la Chine. L'enjeu de ces regroupements diplomatiques de circonstances est l'alignement ou non des pays derrière le géant russe.

Le GUUAM prône de plus en plus ouvertement une prise de distance vis-à-vis de la tutelle russe, alors que l'OTSC, créée en 1992, est au contraire soudée autour de Moscou. Une fois n'est pas coutume, dans ce dossier on parle beaucoup ces derniers temps de l'Ouzbékistan d'Islam Karimov, qui a mis un coup de pied dans la fourmilière en annonçant fin avril son retrait officiel du GUUAM.

L'annonce de ce retrait n'a pas étonné grand monde. Depuis longtemps, cette ex-république soviétique ne participait plus aux débats du GUUAM. Aujourd'hui Tashkent quitte définitivement l'organisation, en lui reprochant son côté « trop politique ». Comprendre : trop anti-russe. De là à dire que Karimov souhaite rentrer dans le rang derrière son allié Vladimir Poutine, il n'y a qu'un pas…

Le GUUAM, créé en 1997, regroupait à l'origine la Géorgie, l'Ukraine, Ouzbékistan (en anglais : Uzbe zkistan), l'Azerbaïdjan et la Moldavie, autour d'une volonté commune de constituer une alternative à la Communauté des États indépendants (CEI). Mais le « club de la Caspienne » a rapidement vu ses ambitions initiales mises en sommeil par le travail de sape de Moscou et l'instabilité politique qui n'a pas tardé à agiter ses pays. Difficile également de construire une union politique entre pays si éloignés tant géographiquement qu'au niveau de leurs intérêts économiques et stratégiques, notamment en ce qui concerne les transports de matières premières. Réanimé récemment par les révolutions populaires largement anti-russes de Géorgie puis d'Ukraine, le GUUAM tente de se relancer, sous la houlette de Viktor Youtchenko et Mikhail Sakaachvili qui tirent le groupe vers une politique de promotion des révolutions colorées dont ils ont été les précurseurs.

Cette position met ouvertement en porte-à-faux l'Ouzbékistan, tenu de faire le grand écart entre Moscou, allié militaire incontournable du gouvernement ouzbèze au moment où celui-ci s'inquiète (à raison au vu des derniers événements d'Andijan) de voir la vague révolutionnaire le mettre à mal, et les États-Unis, qui œuvrent en sous-main pour propager cette même vague.

Le ralliement pro-russe de l'Ouzbékistan peut avoir plusieurs effets sur l'équilibre géostratégique de l'Asie Centrale. En premier lieu, le renforcement d'Islam Karimov, qui devrait désormais attirer dans son pays une grande partie des retombées de l'activité économique russe dans la région. Le chef d'État ouzbèke bénéficie de surcroît d'un soutien diplomatique russe non négligeable alors que l'Ouzbékistan est accusé par nombre d'occidentaux d'avoir maté dans le sang un début de révolution dans la vallée du Ferghana.

Il est d'ailleurs fort probable que l'Ouzbékistan adhère prochainement à l'OTSC (Organisation du Traité de Sécurité collective), selon Alexe i Makarkine, directeur adjoint de centre des technologies politiques russe. Grande concurrente du GUUAM, l'OTSC a été mise en place en 1992, lors du sommet de Douchanbé. La Russie, l'Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, le Kirghizstan et le Tadjikistan en sont membres, alors que l'Ukraine et la Géorgie y disposent d'un statut d'observateurs. Cette organisation de défense commune prend appui sur une force militaire, la FAR (Force d'action rapide), dont l'état-major est installé à Kant au Kirghizstan. Or depuis le renversement du régime d'Askar Akaïev, Moscou n'est pas en odeur de sainteté auprès des nouveaux dirigeants kirghizes, même si ces derniers ont pris soin de ménager la chèvre et le chou.

La question des bases militaires étrangères sur le territoire Kirghize est est un enjeu géostratégique crucial dans cette lutte d'influence : outre la base de Kant, symbole de l'effectivité de l'OTSC, le Kirghizistan abrite à Gansi une autre base militaire, américaine celle-ci. C'est dire si la position du gouvernement intérimaire de Kourmanbek Bakaïev est un savant travail d'équilibrisme. Élément notable tout de même, Bakïev a dernièrement repoussé le projet d'installation d'une nouvelle base russe à Och, non loin de la frontière ouzbèke et donc de la vallée de Ferghana. Une décision lourde de sens stratégique, prise selon un de ses porte-paroles, par M. Bakïev à la sortie d'une réunion avec Donald Rumsfeld, le ministre américain de la Défense.

Parallèlement, les deux nouveaux meneurs du GUUAM, le géorgien Sakaachvili et l'ukrainien Ioutchenko pourraient bien accentuer le soutien qu'ils accordent à l'opposition ouzbèke, à un an d'une élection présidentielle dont on peut espérer ou redouter beaucoup. Et si, à force d'influence, ils contribuent à une quatrième « révolution colorée », l'un comme l'autre conforteront leur position maîtresse au sein du GUUAM… Et sur toute la partie d'échecs qui n'en finit pas de se jouer au-dessus de la tête des peuples d'Asie Centrale.

Camille Magnard/Mathilde Goanec/COLISEE