Ouzbékistan : comment Islam Karimov use et abuse de l'épouvantail islamiste
2005-06-05

Le pouvoir ouzbek l'a annoncé, une commission d'enquête a été créée pour déterminer les culpabilités dans les évènements d'Andijan, en mai dernier. Là où la communauté internationale, ONU et OSCE en tête, espérait une enquête clarifiant les conditions de la sanglante répression de ces émeutes, il y a fort à parier que le président Islam Karimov tirera profit de cette démarche pour rejeter la faute sur des partis islamistes. Ces derniers sont depuis longtemps opprimés dans le pays, et servent régulièrement d'épouvantail terroriste au régime en place.

Le 13 mai à Andijan, tout avait semble-t-il commencé par des manifestations pacifiques de milliers de citoyens venus protester contre un procès arbitraire mettant en cause un groupe d'entrepreneurs musulmans. Ils étaient accusés d'appartenir à un mouvement islamique. En marge de ces rassemblements, des activistes auraient pris le contrôle de la prison et autres bâtiments administratifs, libérant des centaines de détenus. Les forces de police ouzbèkes ont ouvert le feu sur la foule, faisant 173 morts selon leur propre décompte, alors que des organisations internationales des droits de l'homme parlent d'environ 745 victimes.

Ces évènements dramatiques et leurs suites attendues, mettent en lumière la répression que fait subir le pouvoir ouzbek aux mouvements islamiques : immédiatement après les émeutes d'Andijan, Islam Karimov en a imputé la responsabilité à l'organisation

Hizb-Ut-Tahrir

, depuis longtemps pourchassée par le pouvoir ouzbek. Le "parti de la libération", créé en 1953 en Jordanie, était à l'origine un parti islamo-nationaliste palestinien, qui a évolué rapidement en un mouvement supranational oeuvrant pour le rétablissement du "Califat", un grand état islamiste en Asie Centrale. Hizb-Ut-Tahrir, basé à Londres et Beyrouth, se développe en Ouzbékistan depuis 1996, notamment auprès de la jeunesse.

Ce mouvement, qu'Olivier Roy (directeur de recherches au CNRS) situe "à l'intersection entres secte et mouvement politique", s'appuie sur le prosélytisme pour la réalisation de son projet politique et rejette en principe toute violence, se défendant farouchement de toutes les accusations de terrorisme formulées par Islam Karimov. Celui-ci a fait d'Hizb-Ut-Tahrir une de ses bêtes noires, l'a fait interdire en 1995 et n'a de cesse depuis lors de lui imputer l'organisation d'attentats, notamment ceux de février 1999. À cette date, trois bombes avaient explosé, visant le président ouzbek lui-même. Ces attentats avaient d'emblée été attribués au parti de la libération et le simulacre d'enquête qui avait suivi, s'il n'a jamais pu apporter la preuve des activités terroristes du groupe, avaient conduit à l'emprisonnement de milliers de musulmans.

Cette répression s'appuie sur le flou qui règne entre les différents groupes religieux ouzbeks. Islam Karimov assimile volontiers sur l'appellation générique de "wahhabites", Hizb-Ut-Tahrir et des groupes aux méthodes clairement terroristes comme le

MIO (Mouvement islamique d'Ouzbékistan)

et le

PRI (parti de la renaissance islamique)

.

Le MIO est apparu en 1990 dans la vallée du Ferghana et avait pour chef militaire Jouma Namangami. Le MIO s'est fait connaître en menant des opérations armées en Ouzbékistan et au Kirghizistan depuis le territoire tadjik. Avant de mourir en 2001 dans le nord de l'Afghanistan, Jouma Namangani était devenu le chef des légions d'Oussama Ben Laden en Afghanistan. Islam Karimov a toujours prétendu, sans pouvoir le prouver, que le MIO et le Kizb-Ut-Tahrir ne font qu'un, amalgame qui justifie selon lui la répression.

Le PRI est lui aussi très fort dans le Ferghana, la région d'Andijan. Il est la troisième composante de cette "menace islamiste" qu'entend combattre Karimov. Apparu en URSS en 1990, ce parti se veut lui aussi un mouvement supranational, apte à fédérer les musulmans sur l'ensemble du territoire post-soviétique. Contrairement à Hizb-Ut-Tahrir, il a très vite pris la voie de la lutte armée, notamment par sa branche tadjik. Même s'il reste peu influent en Ouzbékistan en dehors de la vallée du Ferghana, le PRI lui aussi a fait l'objet d'une répression précoce dès 1992.

Outre ces grandes organisations islamiques, la répression menée par Islam Karimov (qui a en 1991 prêté serment sur le Coran) s'étend à de nombreux autres groupes religieux qui ne se retrouvent pas dans l'islam officiel organisé par l'Etat. Le

Tabligh Jama'at

, "congrégation pour la propagation de la foi", par exemple, est classé par le gouvernement ouzbek, comme les trois précédents, parmi les organisations extrémistes, et est interdit. Le Tabligh Jama'at, mouvement missionnaire invitant les musulmans à se rappeler leur obligations religieuses, est en fait relativement inoffensif. Ses membres sont pourtant eux aussi qualifiés de wahhabites, et emprisonnés. Félix Corley dirige le service d'information Forum 18, qui couvre les questions liées à la liberté religieuse dan les pays d'Ex-URSS. Selon lui, il n'existe aucune preuve d'activités extrémistes de la part du Tabligh, ou de liens avec les autres organisations. Mais "la manière dont le gouvernement traite de telles organisations islamiques pourrait les pousser vers des activités politico-militaires clandestines contre l'Etat".

Des imams, des professeurs d'arabe, et même des témoins de Jéhovah, sont également continuellement harcelés par le pouvoir ouzbek, et parfois même jetés en prison. L'ONG Human Rights Watch chiffre à plus de 7.000 le nombre de citoyens emprisonnés et soumis à la torture pour leurs pratiques religieuses. Talib Iakoubov, président de la Société des droits de l'Homme d'Ouzbékistan, et critique virulent du régime, estime que "30 000 sont détenus dans les prisons ouzbèkes en raison de leurs convictions religieuses".

Dans ce contexte, où la stratégie d'Islam Karimov semble être de pousser les musulmans à bout, un pourrissement de la situation sur le modèle tchétchène pourrait se profiler en Ouzbékistan. Les émeutes d'Andijan l'ont bien montré, l'opposition religieuse et l'expression du mécontentement du peuple tendent à se mêler, dans un pays où, comme l'analyse Olivier Roy, "les mouvements wahhabites ne sont déstabilisateurs que dans la mesure où ils donnent une cohérence idéologique à des mobilisations ethnico-nationales, et les branchent sur des réseaux internationaux susceptibles de leur fournir financement et soutien". Autrement dit, les organisations islamiques pourraient bien devenir les porte-drapeaux de la colère radicalisée d'un peuple qui ne peut l'incarner dans aucun parti d'opposition politique comme ce fut le cas en Ukraine, en Géorgie, ou au Kirghizistan.

Camille Magnard et Mathilde Goanec/COLISEE.


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