Tribune libre : "La France, l'Europe et l'Albanie" (2005)
2012-12-27

Le non au référendum français, vu par un Albanais installé en France

En 1789, la France était le premier pays de l'Europe à sortir du rang. La patrie des monarques plongeait vertigineusement dans l'hérésie républicano-révolutionnaire, laissant bouche bée l'Europe des rois. La pauvreté des Français battait alors des records. En 2005, la France, berceau de l'Europe Unie, sort encore du rang, à nouveau dans une situation économique fort difficile.

Hier, c'était la monarchie, aujourd'hui c'est l'Europe libérale qui sert de prétexte. Comme toujours, les français sont persuadés que les grands tournants qu'ils prennent dans l'histoire serviront à toute l'Europe. Ils croient que leur « non » au référendum, servira de catalyseur, comme lorsqu'en 1789 cela lui permit de devenir la patrie des droits socio-économiques de l'homme.

Où finit l'utopie et où commence la réalité ? Ne nous arrêtons pas aux clichés de la presse européenne, comme quoi les Français n'en voudraient pas à l'Europe mais à leur classe politique. Ce « non » n'est pas un accident de parcours, ni une punition conjoncturelle pour le gouvernement français, mais un grand divorce avec l'Europe, dont on doit désormais analyser les causes et les conséquences tant sur le plan européen, qu'au niveau modeste de l'Europe de l'Est et de l'Albanie.

L'Europe : un régime politique, deux systèmes économiques



L'Europe unie fut créée comme une colline démocratique fleurie face au bunker communiste de l'Est. Pendant un demi-siècle, cette colline a été transformée en montagne de 25 pays membres, alors que le bunker totalitaire a été rasé. Un régime politique commun, la démocratie parlementaire, a été unifié des côtes portugaises atlantiques, jadis sous la dictature de Salazar, jusqu'aux frontières de la Pologne et de la Russie, jadis sous le diktat du Pacte de Varsovie. Cette Europe élargie, puissante, digne à rivaliser avec les autres blocs homogènes du monde, les Etats-Unis, la Chine ou la Russie, cherche aujourd'hui à forger son identité, à protéger ses intérêts avec une Constitution unique, un Président, une armée, un drapeau et une monnaie commune. Le rêve européen de Victor Hugo, de Jules Verne, utilisant le premier l'expression "Les Etats-Unis de l'Europe", entre dans la voie de concrétisation du processus de ratification de la Constitution Européenne...Paradoxalement, ce sont les Français, les proeuropéens les plus radicaux traditionnellement, qui laissent l'Europe à la traîne. Les Français, des schizophrènes ? Non, plutôt plus réalistes que jamais. La démocratie est vraiment commune aux 25, mais pas l'économie. Les Français (ou une partie d'entre eux), ont été scandalisés en lisant attentivement la Constitution parlant d'économie de marché, de libre concurrence, de libéralisation en général, comme un régime économique sanctionné par la Constitution de l'Europe Unie.

« De quel droit l'Europe nous impose un modèle économique néolibéral qui ne convient pas au modèle social français ? », s'écriaient pendant toute la campagne les extrêmes de droite comme de gauche de la politique française. Selon les débats français, accepter la libre concurrence sous-entend l'ouverture du marché du travail aux ouvriers de l'Est, la privatisation du service public, sacré pour les Français.

En réalité, les Français craignent que la libre concurrence, le b-a-ba du capitalisme, leur fasse perdre la sécurité éternelle de l'emploi, et l'assistance sociale pour les chômeurs. Dans le système économique français, régi par le CDI, les entrepreneurs n'osent pas licencier un employé par peur de se trouver au tribunal, ni en embaucher et les crises s'emboîtent le pas. Au nom du refus de la libre concurrence, de la flexibilité du marché du travail, la société française est bloquée, l'économie s'effondre, les entrepreneurs quittent le pays.

Refusant d'accepter que le modèle économique libéral et concurrent anglo-saxon soit le plus efficace à l'ère de la globalisation, les Français sont tombés dans le piège des extrêmes de droite ou de gauche en votant « non ». Le fossé entre la France et l'Europe semble se creuser dans la perception de l'économie. Parviendra-t-elle à ériger le « capitalisme social » seule, ou affaiblira-t-elle davantage sa population ? [...]

La France se referme sur elle-même, au grand dam de l'économie, ou elle tente d'imposer son modèle par des négociations, hausse des taxes et des prix, installation d'un SMIC européen... Heureusement le plan français pour un « socialisme » imposé en Europe n'a pas été suivi par d'autres partenaires traditionnels européens. Son modèle économique social produit plus de 10 % de chômage, celui britannique moins de 5 %.

Puisqu'ils n'ont pas pu convertir l'Europe au modèle économique français, ils ont au moins réussi à négocier l'intégration dans le texte de la Constitution Européenne de l'expression « économie sociale de marché », qui était refusée par les pays à l'économie libérale. Ce consensus n'a pas suffi cependant à convaincre le peuple français, qui a mis ses conditions, soit une Europe au modèle économique comme la France, soit la France hors du projet européen.

Pas de pessimisme exacerbé toutefois, les Français sont fondamentalement pro européens...



La France prodigue sûrement plus d'assistance sociale, mais la Grande Bretagne génère plus d'emplois. Quel est l'Etat le plus social, celui qui assiste ou celui qui crée des emplois ? C'est un long débat divisant les Français et les autres Européens. Tant que les Français n'auront pas le courage de comparer sans préjugés leur système économique à d'autres dans un processus d'échange utile d'expériences, ils feront le lit des démagogies des extrêmes, prônant que la France peut vivre sans l'Europe et développer sa politique antilibérale.

La Constitution Européenne, qui fixe les règles du jeu, a été mal comprise à cause de la notion du libéralisme économique. Tout comme la Constitution Française permet de pratiquer une politique économique de gauche ou de droite, selon la tendance de la majorité au pouvoir, la Constitution Européenne permet selon le cas une politique économique à tendance sociale ou libérale selon la force politique dominante au Parlement et au Conseil de l'Europe. La Constitution n'est pas un programme économique et c'est là, la malhonnêteté intellectuelle de ceux qui ont appelé à voter « non ». [...]

L'intérêt de l'Albanie



Paradoxalement et égoïstement, le « non » à la Constitution est dans l'intérêt de l'Albanie. Actuellement, chaque nouvelle entrée dans l'UE est simplement approuvée par le vote des Parlements des pays membres, la nouvelle Constitution prévoit que les entrées ultérieures (après celle de la Roumanie et de la Bulgarie) soient approuvées par référendum de tous les pays membres. Si l'entrée de l'Albanie est débattue par le peuple français, grec, etc., nos chances sont minimes. Il n'y a qu'à voir ce qu'il se passe avec la Turquie.

En second lieu, le rejet de la Constitution Européenne partagerait le débat public en Albanie à l'égard de l'Europe. Ces débats seraient dés lors orientés non plus vers une intégration européenne virtuelle mais vers les problèmes concrets de l'Albanie : lorsqu'on voit les avatars de l'Europe, on se trouve plus forts à demander aux leaders politiques albanais de ne pas promettre une Europe peu sûre, mais du travail, de l'eau et de l'énergie en Albanie.

L'Albanie a la chance d'avoir embrassé le modèle libéral, même si Sali Berisha, le leader de la droite, affirme que les socialistes ont « tué » le marché. L'Albanie est le théâtre du marché le plus féroce que le capitalisme ait pu créer, un marché qui ne connaît ni législation régulatrice des relations patron-salarié, ni subventions pour les entreprises locales qui ont une opportunité de s'implanter à l'étranger, un marché où le monopole n'est pas créé par le capitaliste local, mais par la marchandise étrangère.

La férocité du capitalisme albanais fait le malheur des individus qui ne profitent d'aucun soutien de la société albanaise. Il est de l'autre côté avantageux pour l'économie albanaise à l'égard de la concurrence étrangère. Si elle veut profiter du contexte européen de la libre concurrence, le défi de l'Albanie est de permettre à cette concurrence de s'exprimer en lui donnant des moyens de production modernes.

L'Albanie reprendra des forces non seulement en diminuant les taxes, mais en augmentant les crédits industriels, une stratégie invisible aujourd'hui dans tous les programmes politiques. Peut-être est-ce parce que les pays comme l'Albanie, la Pologne ou la Roumanie nagent dans des systèmes libéraux avec un taux élevé de chômage, que les Français prétendent que le libéralisme comporte en soi la faillite économique.

La responsabilité historique des pays de l'Europe de l'Est est dés lors grande, ils doivent montrer que, grâce au libéralisme économique, il est tout à fait possible de compenser le temps perdu et d'arriver en peu de temps à un niveau digne de vie. Pour le moment, les férus de l'Europe sociale ou ceux de l'Europe libérale ont chacun leurs arguments. Et pendant que nous débattons, les marchandises chinoises affluent...


Genc Burimi.


Traduit de l'albanais par Mandi Gueguen pour le Courrier des Balkans

Avec l'aimable autorisation du Courrier des Balkans



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