Qui a gagné les élections législatives du 25 juin 2005 en Bulgarie ?
2005-07-12

Plus de dix jours après que les Bulgares se sont rendus aux urnes, le 25 juin 2005, les tractations politiques vont toujours bon train et aucune coalition gouvernementale n'a encore pu être formée. Le parti socialiste, avec à sa tête le jeune et ambitieux Sergueï Dmitrievitch Stanishev, revendique la direction du futur gouvernement sous prétexte que son parti a remporté le plus de sièges au parlement. Curieuse façon de voir les choses qui en dit long sur certains « réflexes intellectuels ». Et si, par pure provocation intellectuelle, l'on examinait les choses différemment ? Et si l'on cherchait à savoir ce que les Bulgares ont exprimé en fonction de l'appartenance politique affichée des partis ?

Faisons tout d'abord un bref rappel des résultats des élections tels qu'ils ont été donnés par la Commission centrale électorale :

- BSP : 1.129.196 voix, 34,17 %, 82 sièges
- NDSV : 725.314 voix, 22,08 %, 53 sièges
- DPS : 467.400 voix, 14,17 %, 34 sièges
- Ataka : 296.848 voix, 8,75 %, 21 sièges
- ODS : 280.323 voix, 8,33 %, 20 sièges
- DSB : 234.788 voix, 7,08 %, 17 sièges
- BNS : 189.268 voix, 5,42 %, 13 sièges

Situons ensuite ces chiffres et ces pourcentages en fonction des "convictions politiques" affichées de leur plein gré par les partis bulgares :

Socialistes

(membres de l'Internationale socialiste) :

34,17 %

, 1.129.196 voix et

82 sièges

au total
- Parti représenté : le BSP (1.129.196 voix, 34,17 %, 82 sièges)

Libéraux

(membres de l'Internationale libérale) :

36, 25 %

, 1.192.714 voix et

87 sièges

au total
- partis représentés : le NDSV (22,08 %, 725.314 voix, 53 sièges) et le DPS (14,17 %, 467.400 voix, 34 sièges)

Conservateurs

(membres du Parti Populaire Européen) :

20,83 %

, 704.379 voix,

50 sièges

au total
- Partis représentés : l'ODS (8,33 %, 280.323 voix, 20 sièges), le DSB (7,08 %, 234.788 voix, 17 sièges) et le BNS (5,42 %189.268 voix, 13 sièges)

Extrémistes

:

8,75 %

, 296.848 voix,

21 sièges

au total
- Parti représenté : Ataka (296.848 voix, 8,75 %, 21 sièges)

D'un point de vue purement mathématique, le constat est net : les Bulgares ont manifesté clairement leur préférence pour des partis "non socialistes" en accordant (hors parti extrémiste) 1.896.993 voix, soit 57,08 % des suffrages exprimés et 137 sièges à des partis qui se réclament de la mouvance libérale ou conservatrice. Le BSP n'a donc, a priori, aucun droit de prétendre à la direction du futur gouvernement au prétexte qu'il serait seulement arrivé en tête.

D'un point de vue politique, les choses sont évidemment plus complexes, car le jeu des alliances partisanes est inhérent au jeu démocratique. Elles sont normales et même nécessaires. La question que l'on est en droit de se poser, pourtant, est de savoir pourquoi le BSP agit de cette façon ? Pourquoi le fait d'arriver en tête aux élections, même sans obtenir de majorité absolue, serait pour ce parti obligatoirement synonyme d'un droit à former le gouvernement ?

Il faut revenir aux origines de la rédaction de la constitution bulgare pour trouver un début de réponse à ces questions qui laissent plutôt perplexes les observateurs occidentaux. A l'époque, les "socialistes" - qui ne sont que les héritiers du parti communiste frappé de mort subite le 5 mai 1990 - sont majoritaires à la Constituante. Au début des années 1990, ils sont assurés d'être la première force politique véritablement cohérente, organisée et structurée dans le pays. Ils savent également qu'il leur faudra peu de choses pour diviser l'opposition anti-communiste (SDS) qui n'est qu'un rassemblement hétérogène de mouvements sans véritables racines électorales et d'individus, à de rares exceptions près, plus ou moins ambitieux. En toute logique, ils ont de bonnes chances de rester longtemps la première force parlementaire.

En décidant de faire graver dans le marbre constitutionnel que le président de la République est obligé (à l'époque de l'adoption de la constitution, ce dernier n'appartient pas au BSP et les "socialistes" s'en méfient) de faire appel au premier groupe parlementaire en nombre de députés, le BSP espère ainsi rester à long terme le maître du jeu politique en Bulgarie. C'est d'ailleurs l'une des raisons qui le pousse toujours à former des coalitions électorales avant les élections. Toutes les voix doivent être rassemblées pour atteindre cet objectif essentiel : devenir le premier groupe de députés au Parlement pour être obligatoirement le parti sollicité en premier pour former le gouvernement. Une fois dans cette position de force, du moins le pense-t-il, on peut négocier plus facilement le ralliement de quelques alliés, même s'il faut y mettre un certain prix. L'essentiel est d'être le premier servi pour tenter de conserver le pouvoir.

À quinze ans de distance, le BSP apporte une preuve supplémentaire qu'il n'a pas fondamentalement changé - sur un plan intellectuel du moins -. Il reste encore enfermé dans les schémas politiques du début de la transition où il était un parti hégémonique. Arriver en tête, même avec seulement 34 % des suffrages exprimés, lui suffit toujours (en 2005) pour considérer qu'il dispose de ce que l'on pourrait appeler "un droit d'aînesse politique" lui permettant d'obtenir, comme en droit féodal, plus de droits que tous les autres partis démocratiques réunis.

On pourrait formuler le problème différemment : si, lors de prochaines élections législatives - il ne s'agit là évidemment que d'un scénario catastrophe - un mouvement extrémiste arrivait en tête en Bulgarie, le BSP serait-il d'accord pour le voir mener le jeu politique avec toutes les conséquences que cela pourrait entraîner ? La question, hélas, peut être posée aujourd'hui avec l'émergence de la coalition Ataka. Au lieu de parler réforme du mode de scrutin, sous prétexte que le système qu'ils ont choisi en 1991 ne les sert plus comme ils le souhaitent en 2005, certains responsables socialistes feraient peut-être mieux de s'interroger sur cette disposition constitutionnelle curieuse et de laisser le président de la République et les partis politiques représentés au parlement décider librement du choix d'un Premier ministre, comme cela se passe dans de nombreuses démocraties occidentales.

Au-delà de l'immaturité politique de l'électorat bulgare - dont il faut dire, à sa décharge, qu'il a été privé de démocratie pendant quarante-cinq ans de totalitarisme communiste - les tergiversations actuelles de tous les responsables des partis politiques bulgares sont particulièrement affligeantes. Vues de l'étranger, et malgré le mimétisme des procédures préliminaires de négociation à l'occidentale, les manœuvres qui consistent à ne pas vouloir véritablement respecter la règle du jeu démocratique, ont quelque chose de pathétique et de désespérant. Certes, on peut toujours penser - et espérer - que ces quelques jours ne constituent qu'un tour de chauffe et que les véritables négociations vont débuter le 11 juillet lors de la réunion officielle du Parlement.

Alors que le temps presse avant l'adhésion pleine et entière à l'Union européenne, initialement prévue pour le 1er janvier 2007, on n'entend pas les partis discuter de la nature des réformes qui restent à faire, sur les divergences qui les séparent sur tel ou tel dossier, sur les compromis techniques éventuels susceptibles de rassembler telle ou telle majorité. On entend différents leaders, qui revendiquer le poste de Premier ministre, qui exclure toute participation de son parti si Untel devient Premier ministre ou si tel parti est membre de la future coalition, sans parler de ceux qui se tirent une balle dans le pied en demandant, par exemple, la démission du dirigeant de leur propre parti.

Le spectacle politique bulgare ne fait que commencer et on s'achemine, vraisemblablement, non plus vers des négociations mais vers des marchandages clientélistes. Qui obtiendra quoi en échange de son soutien politique ? Le mouvement Ataka doit se réjouir de cette exhibition. Ses adversaires, même les plus virulents, travaillent pour lui.

Depuis quinze ans, le DPS est passé maître dans l'art de monnayer ainsi son soutien politique. Un coup à droite, un coup à gauche, tel pourrait être sa devise. Du soutien (sans participation) au gouvernement de Filip Dimitrov (1991-1992) - qu'il fera d'ailleurs tomber - à celui, formé à son initiative, de Luben Berov (1992-1994) puis à celui de Siméon de Saxe-Cobourg (2001-2005), le DPS aura été partie prenante au pouvoir pour une durée d'environ sept ans depuis la fin du régime totalitaire en Bulgarie. Alors qu'il participe à la coalition gouvernementale de centre droit de Siméon II depuis quelques mois seulement, tous les spécialistes s'accordent à dire que le DPS est largement à l'origine de la victoire du candidat socialiste au second tour de la présidentielle de l'automne 2001. Pour un parti qui ne réunit - en moyenne depuis 1991 - qu'un peu plus de 7 % des électeurs, son rôle de parti-charnière est manifeste. Seuls le BSP et le NDSV l'ont compris jusqu'à présent. Après quatre ans de travail en binôme avec le DPS, Siméon II ne semble pas s'être attiré sa reconnaissance - c'est le moins qu'on puisse dire - puisque le DPS se tourne actuellement vers le BSP. S'ils font alliance ensemble, ce dernier l'apprendra certainement lui aussi à ses dépens. Depuis quinze ans, à défaut d'avoir véritablement contribué à faire améliorer les conditions de vie des ses électeurs - turcs et tsiganes principalement - ce parti a su préserver, en tous cas, les multiples intérêts de ses principaux leaders. Les noms de certains élus (et leur pedigree) sur les listes du DPS sont sources d'enseignements.

Comme tous les partis politiques bulgares, le DPS a lui aussi été atteint par ce que l'on pourrait appeler le "syndrome du bernard-l'hermite", du nom de ce mollusque qui change d'habitacle quand il se sent à l'étroit dans sa coquille. Malgré le changement d'apparence extérieure, l'habitant reste pourtant le même. Pour ne plus apparaître comme un parti "ethnique", le DPS est donc devenu libéral, un peu comme le parti communiste est devenu soudainement socialiste en mai 1990 ou que les divers partis anti-communistes (ODS, DSB, etc.) sont devenus chrétiens démocrates par opportunisme politique européen. On ne sait plus vraiment où commence la conviction et où se termine le camouflage.

Tout le problème en Bulgarie est là. Peut-on faire confiance aux seules apparences ? Peut-on se fier au discours politique affiché par les partis ? Peut-on prendre au sérieux des dirigeants qui tiennent souvent un double discours ? On peut en définitive se poser la question de savoir si certains dirigeants de certains partis politiques bulgares souhaitent vraiment l'adhésion à l'Union européenne avec toutes les contraintes qu'elle leur impose à court terme ? Certains intérêts corporatistes ou claniques, de nature politique ou économique, pourraient-ils être en mesure de faire basculer demain la Bulgarie dans une certaine forme de chaos ? Tout retard excessif dans la formation d'un gouvernement devra être interprété comme favorisant cette alternative pessimiste.

Il ne fait aucun doute, en tous cas, que le prochain «rapport régulier» de la Commission européenne sur la Bulgarie, prévu à l'automne 2005, devra tirer toutes les leçons de ces élections et se fier aux actes concrets du futur gouvernement plutôt qu'à ses déclarations de principe avant d'émettre un avis favorable à son entrée le 1er janvier 2007 dans l'Union.

François Frison-Roche, CERSA, Université de Paris 2 - CNRS