Les Kurdes yézides de Géorgie (2005)
2013-02-05

La FIDH a mandaté une mission d'enquête internationale sur la situation des droits et libertés des minorités ethniques en République de Géorgie. Elle s'est déroulée du 15 au 24 juillet 2004, à Tbilissi et en province (Tsalka, Akhalkalaki, Akhaltsikhe). Cette mission s'inscrivait dans le contexte d'un flux important en Europe occidentale de demandeurs d'asile en provenance de Géorgie se plaignant de discriminations. Elle avait pour but d'évaluer la situation des minorités en Géorgie. La mission a choisi de documenter la situation des minorités dans les territoires où s'exerce {de facto} la souveraineté des autorités géorgiennes.

Les Kurdes yézides constituent un groupe ethno-religieux qui
parle le kurmanji, un des dialectes kurdes les plus courants. Le
yézidisme est une religion syncrétique qui combine des
éléments de zoroastrisme, de judaïsme, de christianisme et
d'islam. Elle s'est développée dans le passé chez les Kurdes
d'Irak, de Syrie, de Turquie, du Caucase et, du fait de
l'immigration récente, dans les pays d'Europe occidentale. Les
Kurdes yézides de Géorgie sont des Kurdes qui ont fui les
persécutions du gouvernement jeune-turc, au sein de ce qui
était alors, entre 1914 et 1917, l'Empire ottoman. Ils
s'établirent en Arménie et en Géorgie, où ils cohabitèrent avec
les Kurdes musulmans jusqu'en 1944, date à laquelle ceux-ci
ont été déportés par Staline. Il reste aujourd'hui un très petit
nombre de Kurdes musulmans, l'écrasante majorité est yézide.
L'identité ethnique du groupe est assise sur des liens
idéologiques eux-même fondés sur le sang: on naît yézide, on
ne peut le devenir volontairement (1). Le groupe est divisé en
castes religieuses, les Cheiks, les Pirs, et non religieuses, les
Murids. La tradition se transmet oralement.

Les quelques centaines de Kurdes musulmans vivant en
Géorgie sont en fait des citoyens azerbaïdjanais qui y
nomadisent. Les quelques entretiens menés avec eux, grâce
à l'aide d'un Kurde yézide traduisant pour la mission le
kurdmanji, laissent apparaître une situation
incomparablement plus défavorisée que celle des Kurdes
yézides citoyens de Géorgie (très grande pauvreté,
méconnaissance du russe et du géorgien, analphabétisme
général des filles non scolarisées, etc.).

Selon les recensements de la population géorgienne, le
nombre de Kurdes yézides a évolué comme suit (2) :
- 1926 : 10.270 Kurdes et 2.262 Yézides,
- 1939 : 12.915 Kurdes
- 1959 : 16.212 Kurdes
- 1970 : 20.690 Kurdes
- 1979 : 25.688 Kurdes
- 1989 : 33.331 Kurdes
- 2002 : 2.514 Kurdes et 18.329 Yézides.

Les associations locales estiment toutefois que ces chiffres
sont artificiellement gonflés, et évaluent à environ 6.000 le
nombre de Yézides restant en Géorgie. Les participants
d'une table ronde organisée en 2003 par l'ONG la Maison
Caucasienne
, ont pu souligner, dans Kavkasckij Akcent, le
journal publié par l'association, que la proportion de Kurdes
yézides ayant émigré est probablement la plus forte de toutes
les communautés vivant dans le pays (3).
Plusieurs facteurs concourent à faire des Kurdes yézides un
groupe fragilisé.

Des stéréotypes négatifs



L'attitude générale de la population reste souvent marquée par
la méfiance, voire un franc mépris à l'encontre de certains
groupes confinés au bas de l'échelle sociale - ou perçus comme
tels - notamment à l'encontre des Kurdes habitant en ville (4). La
stigmatisation ethnique va ainsi de pair avec la stigmatisation
socio-économique. L'image des Kurdes dans la société
géorgienne est mauvaise, et ils souffrent d'un mépris partagé,
associé à une position au bas de l'échelle sociale.


L'homophonie entre les termes géorgiens désignant les Kurdes
et le mot signifiant voleur (k'urti) en est une illustration. Cette
image contribue à la rareté des mariages mixtes. Le seul cas
auquel nous avons été confrontés durant la mission est celui
d'une femme yézide mariée à un Géorgien qui souffrait
toutefois de l'ostracisme de sa famille dûe à l'ethnie de son
mari (cette femme ayant fait appel au bureau de
l'ombudsman). Beaucoup occupent des emplois peu valorisés :
balayeurs/ses, porteurs, etc. Le nombre de diplômés du
supérieur est réduit, il y a peu d'intellectuels. Toute promotion
sociale n'est toutefois pas impossible : certains Kurdes
occupent des postes importants et sont bien intégrés
socialement et économiquement. Nos interlocuteurs kurdes
ont généralement mis l'accent sur le hiatus entre les
stéréotypes et la réalité : "Les Géorgiens nous voient tous comme des balayeurs, alors
que beaucoup d'entre nous ont fait des études, et certains s'en
sortent bien dans les affaires"
.

Les autorités et les forces de police partagent cette faible
considération et les stéréotypes en vigueur. La presse ou les
déclarations officielles en sont souvent le reflet. Ainsi, un
quotidien géorgien, Dilis gazeti, a publié à sa une, le 17 avril
2002, deux photos, l'une de trois balayeuses kurdes, et l'autre
d'une sculpture illustrant une danse traditionnelle, la samaïa,
avec comme commentaire ironique : "Que l'été sied aux
danseuses de samaïa"
. Toutefois, il arrive également à la
presse géorgianophone d' ouvrir ses colonnes au droit de
réponse des Kurdes yézides.

Une faible représentation



Il n'y a aucun député kurde au sein du Parlement élu en mars
2004 (5). Cette situation reflète l'évolution générale. Alors qu'à l'époque soviétique, une règle implicite accordait d'office
quelques sièges aux représentants des minorités, la place qui
leur est concédée ne cesse de diminuer au sein des
parlements successifs. Les candidats non-Géorgiens ont
souvent été relégués à des positions non-éligibles sur les
listes électorales constituées pour le scrutin proportionnel.
Dans certains districts peuplés de non-Géorgiens (tels ceux
de Gardabani ou Dmanissi), les électeurs, parce qu'ils
considèrent que leurs intérêts seraient mieux défendus par
un Géorgien, ou tout simplement par crainte d'une trop
grande visibilité, préfèrent ne pas voter pour un candidat non-
Géorgien. A ceux qui se plaignent d'une baisse du nombre de
députés issus de certaines ethnies, les autorités expliquent
que le Parlement étant dorénavant démocratique, le système
des quotas existant à l'époque soviétique n'a plus de raison
d'être. Ainsi, Madame de Félice (Cimade - Paris) rapporte les
paroles de Lévane Gvinjilia, alors président de la Chambre de
la langue géorgienne : "Nous ne sommes plus au temps de l'Union Soviétique où il y
avait des quotas pour les ethnies et les professions - une fille
de ferme, deux cultivateurs de thé, trois Arméniens, etc. Ce
genre de pratique serait totalement inconstitutionnelle dans
une démocratie […] Ce n'est pas la faute du gouvernement si
l'on ne trouve aucun Kurde dans le personnel d'Etat. Les
parlementaires sont élus par circonscription, non sur la base
de groupes ethniques. C'est à eux [yézides] de mériter les
suffrages des électeurs ; et pour ça, ils devraient au minimum
être capable de parler géorgien"
(6).

Exprimant sa préoccupation quant aux « entraves à la
participation des minorités aux institutions politiques, par
exemple celles subies par les minorités ethniques au niveau
des organes exécutifs locaux, du fait de leur méconnaissance
de la langue géorgienne »
, le Comité sur l'élimination de la
discrimination raciale des Nations Unies s'est également
inquiété en 2001 de la sous-représentation des minorités
ethniques au Parlement. Le Comité a donc émis des
recommandations portant sur les mesures que devrait prendre
la Géorgie pour améliorer la représentation des minorités
ethniques au parlement et dans les instances locales (7).
La situation est pire encore en ce qui concerne le pouvoir
exécutif: aucun ministre n'est issu de minorités. Tous nos
interlocuteurs ont déploré la difficulté d'atteindre des postes
élevés dans la fonction publique :
"Quand on est Kurde, on ne peut pas avoir de poste dans
l'administration"


Un défaut de protection



Les Kurdes yézides relèvent qu'ils sont aisément la cible
d'exactions commises par les forces de l'ordre en raison de
l'absence de Yézides dans la hiérarchie policière (8). A
contrario
, nos interlocuteurs assyriens ont expliqué qu'ils
étaient plus épargnés par l'arbitraire policier du fait qu'un
général du ministère de l'Intérieur d'origine assyrienne leur
fournissait une protection.

Bien que la mission n'ait pas rencontré les victimes, et bien
que ces exactions ne paraissent pas de nature différente de
celles rapportées par les ONG et la presse dans des cas
analogues concernant d'autres nationalités (y compris
géorgienne), plusieurs cas de violences policières à l'encontre
de Kurdes yézides ont été relatés. On peut ainsi citer le cas de
Djémal Téloyan, torturé par la police le 8 mai 1998 à des fins
d'extorsion de fonds (9).

Toutefois, certaines exactions ponctuelles émanant de
certains agents de l'Etat peuvent être motivées par l'ethnie
même des victimes (10). Le cas d'une descente de police
particulièrement violente visant un quartier périphérique kurde
de Tbilissi, au cours de laquelle plusieurs personnes auraient
été molestées, en 1995, a été évoqué à plusieurs reprises.

Nos interlocuteurs mettent en avant les tracasseries
administratives qui les empêchent de faire valoir certains droits,
comme, par exemple, celui à une pension d'invalidité.
"J'ai combattu en Abkhazie comme appelé dans les rangs
géorgiens, j'y ai perdu une jambe, et pourtant, il m'a été
impossible pendant plusieurs années de faire valoir mon statut
d'invalide de guerre"
.

Certains d'entre eux ont manifesté la crainte de parler de leurs
problèmes en présence d'inconnus, y compris des membres
d'ONG. Cette crainte, qu'elle soit fondée ou non, témoigne pour le
moins d'une faible intégration des Kurdes yézides dans la société
civile géorgienne et d'un sentiment de grande vulnérabilité.
En outre, à la différence des Arméniens, Azerbaïdjanais, Russes,
Grecs, etc., les Kurdes yézides n'ont pas d'Etat propre qui pourrait
prendre leur défense et promouvoir leurs intérêts auprès des
autorités géorgiennes. Alors que la Géorgie considérait la Turquie
comme un partenaire stratégique, leurs liens éventuels avec les
organisations kurdes en Turquie ont au contraire pu entraîner
une discrimination accrue à leur égard. Plusieurs membres
présumés du PKK ont ainsi été livrés aux autorités turques, sans
qu'on sache ce qu'il en est advenus par la suite. Après une
rencontre consacrée aux problèmes des Kurdes yézides
organisée par l'ONG La Maison du Caucase, en 2003, certains
journaux se sont inquiétés de voir « de nouveaux Ocalan » en
Géorgie. Le bureau de Tbilissi du PKK n'a toutefois pas été fermé.
Bien que la grande majorité des Kurdes yézides se soit regroupée
dans quelques quartiers de Tbilissi, ils constituent une
communauté divisée, sans porte-parole ou association pouvant
les représenter efficacement et promouvoir leurs intérêts
collectifs. Les différentes associations ont des priorités
différentes. Certaines cherchent à promouvoir la préservation de
la culture yézide en Géorgie (Union of Georgian Yezidis) ou
l'intégration des Yézides dans la société géorgienne (Association
de la jeunesse Yézide), et sont préoccupées par l'émigration
massive qui, à terme, ruine leurs efforts. D'autres mettent
l'accent sur la discrimination.

Une culture affaiblie



Différents facteurs contribuent à l'affaiblissement de la culture
kurde en Géorgie. Il n'y a pas de consensus sur l'identité
collective. Une partie de la communauté se considère Yézide,
une autre, Kurde, et encore une autre, Kurde yézide, ceci
entraînant des polémiques internes et des revendications
potentielles à l'encontre des autorités. Ainsi, un courrier a été
adressé en juin 2004 à l'Ambassadeur d'Arménie par des Kurdes
de Géorgie se plaignant de l'appellation « nation yézide » dans les
manuels scolaires arméniens. La question de l'appartenance
ethnique a été différenciée dans le recensement de la population
de 2002, chacun pouvant définir librement la catégorie qui lui
semblait la plus pertinente.

Bien que les Kurdes yézides ne bénéficient d'aucun statut
juridique spécifique, certains aspects de leur culture ont pu être
préservés, particulièrement dans le domaine de l'éducation. En
effet, à l'époque soviétique, cinq classes en langue kurmanji
étaient rattachées aux écoles russes. Mais l'indifférence
politique, le manque de moyens et la faible rétribution des
enseignants, ainsi que la faible rentabilité de ces classes ont
entraîné leur fermeture après 2002. Jusqu'à sa privatisation en
2002, une radio nationale diffusait également des programmes
en langue yézide. La forte émigration risque de renforcer ces
évolutions (11).

Le refus persistant des autorités étatiques et locales d'autoriser
l'aménagement d'un lieu de culte yézide est contraire aux droits
des Yézides. De fait, un tel lieu n'a jamais pu voir le jour depuis
l'établissement des Kurdes yézides en Géorgie. Ce manque de
volonté politique de remédier au problème semble venir du fait
que l'Église Orthodoxe Géorgienne, qui entretient un climat
d'intolérance religieuse (voir supra), ne serait pas prête à tolérer
l'existence d'un tel lieu de culte (12).

La possibilité pour les Yézides de changer leurs noms pour en
reprendre la forme originelle kurde est devenue une condition
fondamentale de la préservation de leur identité. Or, dans
certains cas, les Yézides se sont vus refuser l'exercice de ce droit
par les autorités compétentes. En outre, la corruption généralisée
pèse sur les chances de voir aboutir ces procédures
dédaléennes. Les fréquents refus ou échecs auxquels se
trouvent confrontés les Yézides lorsqu'ils souhaitent changer de
nom sont ainsi compris comme un archarnement des autorités
étatiques contre l'identité kurde yézide.

Notes


- (1) M. De Felice, Les Yézides de Géorgie, Paris, Juin 2004.
- (2) Les recensements de 1939, 1959, 1970, 1979, 1989 ne comprenaient aucune catégorie « yézide, si bien que l'ensemble était comptabilisé comme Kurdes.
- (3) Kavkasckij Akcent, n°8 (81), 2003.
- (4) Ce mépris affecte également d'autres groupes, comme les Tsiganes, ou, dans les campagnes, les Azéris.
- (5) Huit députés sont issus de minorités, seuls 3 % des candidats aux élections parlementaires étaient issus de minorités ethniques.
- (6) Rapport de Madame de Félice, citant Minelres Caucasus reporting, n° 166.
- (7) CERD/C/304/Add.120.
- (8) En revanche, nombreux reconnaissent chercher ce type de protection clientéliste auprès d'une sommité du monde criminel (« vor v zakone ») kurde.
- (9) Communiqué du 20 juillet 2003 d'Emil Adelkhanov, vice-président du conseil de l'Institut pour la paix, le développement et la démocratie (CIPPD).
- (10) La Cour Européenne des Droits de l'Homme a déclaré au sujet de 6 familles yézidies demandeuses d'asile politique en Allemagne : "La Cour note que les informations actuelles auxquelles les juridictions allemandes se sont référées montrent que la situation des requérants n'est pas pire que celle d'autres membres de la minorité yézide, ni même, peut-être, celle des autres habitants de la Géorgie et de nature à engager la responsabilité de l'Etat au sens de la jurisprudence de la Cour. Le fait que les autorités de police géorgiennes n'ont apparemment pas toujours pris les mesures nécessaires et suffisantes afin de poursuivre effectivement les infractions commises à l'encontre des requérants et d'autres yézidies par des personnes ou groupes privés est plutôt le signe d'une faiblesse structurelle générale dans le pays." En outre, une simple possibilité de mauvais
traitements en raison d'une conjoncture instable dans un pays n'entraîne pas en soi une infraction à l'article 3 de la Convention Européenne de Droits de l'Homme. Case F. Katani and others v Germany, decision of 31.5.2001.
- (11) Voir Kavkazskij Akcent, n° 8 (81), 2003, Novyj Vzgliag, n° 3, avril 2003. Lettre ouverte de Mouraz Djafarov à E. Chévardnadzé, n° 7, août 2003.
- (12) À ce propos, voir Forum 18 News Service, 14 novembre 2003. La mauvaise volonté des autorités n'explique pas tout. Un lopin a été attribué par la municipalité pour la construction d'un temple, mais les difficultés de financements ont entravé la réalisation du projet.



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