L'ancien "roi du pain" ouzbek obtient le statut de réfugié politique en France
2005-07-29

Alim Ataev et sa famille ont fui l'Ouzbékistan de Karimov il y a six ans

Coulaines, banlieue proche du Mans. D'innombrables parterres de fleurs, une succession de ronds-points typique des villes nouvelles et des immeubles d'habitations sobres, apparemment sans histoires. Rien ne laisse présumer que derrière l'une de ses petites fenêtres en enfilade vit Alim Ataev, demandeur d'asile ouzbek. Lui et sa famille ont fui l'Ouzbékistan il y a près de six ans, pour échapper à une arrestation lancée par Islam Karimov, l'actuel président. Après une longue attente et un premier refus en juillet 2004, Alim Ataev, ancien haut-fonctionnaire a enfin obtenu le statut de réfugié politique.

La rencontre a lieu dans l'après-midi. Les Ataev reçoivent avec une hospitalité toute particulière, le pain de la paix sur la table, effleuré d'une main pour le symbole. Le pain, qui revient souvent dans la conversation, fierté de la famille mais également cause de l'exil.

Alim Ataev a travaillé pendant 26 ans en Ouzbekistan. Son savoir-faire et sa grande connaissance dans le domaine du pain lui permettent d'accéder au titre de président de la corporation gérant toute la filière agroalimentaire, allant de la récolte du blé à la fabrique du pain. En 1997, 44 000 personnes travaillent sous ses ordres et il est l'une des pièces du gouvernement Karimov. Mais il doit vite choisir son camp : pour assurer le mythe de l'indépendance du blé, cher à Karimov, ses supérieurs falsifient les chiffres, ce qu'Alim se refuse à faire. « Je suis devenu l'ennemi », raconte cet homme, passé brutalement des hautes sphères du pouvoir à une vie de réfugié.
En avril 2000, un ami l'appelle pour le prévenir qu'un mandat d'arrestation a été lancé contre lui. Pas le temps d'hésiter, Alim fui le pays, rejoint la frontière du Kazakhstan en deux heures et entame de long mois d'exil. Il rejoint la Russie, puis l'Ukraine, pour finalement atterrir en France : « J'ai retrouvé ma fille sur le quai de la gare du Mans, cela faisait deux ans qu'elle était là ». En effet, toute la famille s'est éparpillée durant ces cinq ans et commence à peine à se réunir pour de bon. Commence alors la longue marche pour reconquérir un statut.

La vie d'un demandeur d'asile



« La vie en France n'a pas été si difficile que ça. La préfecture, la mairie et l'aide sociale nous ont aidés. On nous a trouvé un logement, donné à manger et un peu d'argent, j'ai pu être soigné, explique Alim, reconnaissant du soutien apporté par les institutions. Ce changement de statut ne change pour l'instant pas grand-chose, parce que je ne connais pas bien tous mes droits. Mais je vais pouvoir travailler. Mon rêve serait d'ouvrir une boulangerie ». Pas question de rentrer en Ouzbékistan, trop dangereux pour qui se nomme Ataev : « Nous sommes toujours menacés. Et là-bas, la situation s'aggrave de jour en jour. Nous voulons tellement que la France et l'Europe ouvre les yeux ! ». Les événements d'Andidjan ne sont qu'une illustration, selon Nadejda Atayeva, la fille d'Alim, de la répression qui sévit en Ouzbékistan. Obtenir un statut, pouvoir parler librement et sans se cacher, va également permettre à Alim et sa fille de faire le procès de Karimov depuis l'étranger, sans craindre une expulsion.

Se recontruire



Reste maintenant à s'intégrer dans un pays étranger. Alim et sa femme ne parlent pas encore le français, mais prennent des cours. Nadejda commence elle aussi à pouvoir s'exprimer dans la langue de Molière. Chez les Ataev, lorsque le téléphone sonne, c'est la petite fille d'Alim qui répond, la seule à aller à l'école et à s'exercer quotidiennement. Parler pour travailler, mais aussi pour faire la connaissance des gens du quartier. « Quand on voit du monde, c'est en dehors, en marchant dans la rue. Nous ne fréquentons pas grand monde dans la maison. Mais je sais que si nous avons besoin de quelque chose, il y aura toujours quelqu'un », assure Nadejda.

« Ce qui est très difficile quand tu es immigré, poursuit la jeune femme, c'est que tu es forcé de quitter ton pays et tes amis. Mais tu restes toute ta vie proche de ton peuple ou de ta terre, que tu vives en Allemagne, en France ou en Angleterre. Il y a beaucoup de gens comme nous, en Europe ou aux États-Unis. Je reçois près de 30 e-mails par jour de mes compatriotes. » Avec d'autres, Alim et Nadejda veulent « raconter la vérité sur l'Ouzbékistan ». En attendant que les choses bougent, on parle recettes de cuisine, on respire l'odeur du seigle et l'on admire le pain rond ramené du pays par un ami. Si le « roi du pain est devenu maudit », comme le dit avec tristesse la fille d'Alim, il reste l'espoir de retrouver une fierté ailleurs, et pourquoi pas sur le sol hexagonal. Nadejda y croit, son père aussi.

Camille Magnard/Mathilde Goanec/COLISEE.