Russie : la chaîne américaine ABC et Andrei Babitski dans le collimateur de Moscou (2005)
2014-01-06

Le journaliste russe Andrei Babitski risque d'être poursuivi en justice après avoir réalisé, le 23 juin 2005, un entretien exclusif du chef de guerre tchétchène Chamil Bassaïev qui a été diffusé sur la chaîne américaine ABC le 28 juillet.

La Russie a vivement condamné ce qu'elle
considère comme « une tribune offerte à un
terroriste sanguinaire »
. Par ailleurs, Sergueï
Ivanov, ministre russe de la Défense, a annoncé
le 31 juillet qu'ABC est désormais « persona non
grata » en Russie et qu'aucun employé du
ministère n'accordera d'interview à la chaîne
américaine.

« Nous sommes stupéfaits de constater que les
autorités russes tancent violemment le
gouvernement américain pour n'avoir pas interdit
la diffusion d'un reportage aux Etats-Unis, alors
que cette décision ne relève que de la seule
chaîne de télévision. Celle-ci a tout simplement
exercé son devoir d'informer. Par ailleurs, il
serait extrêmement grave que le journaliste
Andrei Babitski soit poursuivi par les autorités
russes, alors qu'il a réalisé cet entretien dans
le seul but d'informer l'opinion publique
internationale »
, a déclaré Reporters sans
frontières.

Aucun média russe n'est autorisé à diffuser une
interview de Chamil Bassaïev, qui a notamment
revendiqué la tragique prise d'otages de l'école
de Beslan, ayant entraîné la mort de 330
personnes, dont 186 enfants, en septembre 2004.

A la suite de l'incident diplomatique avec
Moscou, le porte-parole du département d'Etat,
Sean McCormack, a déclaré que « le gouvernement
américain n'a pas l'autorité d'empêcher ABC de se
prévaloir de son droit constitutionnel de
diffuser une interview »
. Washington a toutefois
reconnu avoir incité les télévisions américaines
à limiter la diffusion des images du chef du
réseau Al-Qaida, Oussama ben Laden. « Mais nous
avons dit très clairement que c'était aux
télévisions et à elles seules de décider »
, a
conclu le porte-parole du département d'Etat.

« Nous allons continuer d'informer de façon
exhaustive sur la Russie et sur cette région très
importante»
, a commenté un représentant d'ABC à
Reporters sans frontières.

L'entretien accordé à Andrei Babitski, tourné
dans une forêt des montagnes de la Tchétchénie,
n'apporte aucune révélation particulière. C'est
toutefois la première interview directe de celui
dont Moscou a mis la tête à prix pour 10 millions
de dollars depuis plusieurs années.

Habillé de noir et un chapelet à la main, le chef
de guerre tchétchène a affirmé ne pas être
responsable de la mort des otages de l'école de
Beslan, considérant que c'est l'assaut donné par
les forces de l'ordre russe qui a provoqué cette
« terrible tragédie ». Chamil Bassaïev a évoqué «
la guerre coloniale » que les Russes poursuivent
en Tchétchénie sous couvert de lutte contre le
terrorisme. « Je sais que je suis un mauvais
gars, un bandit, un terroriste. Mais alors,
comment vous les appelez, eux (les représentants
des autorités russes) ? »
, interroge Chamil
Bassaïev.

Andrei Babitski, journaliste du service russe de
la station américaine Radio Free Europe / Radio
Liberty, dont le siège est à Prague, a déclaré
avoir fait ce scoop de façon totalement
inattendue, après s'être rendu en Ingouchie. «
Une personne de la guérilla tchétchène m'a emmené
à Stanica Nesterovska et là, j'ai changé de
voiture. Ce fut le choc lorsque j'ai vu Chamil
Bassaiev assis à l'intérieur. J'ai compris tout
de suite que les autorités russes pourraient me
poursuivre pour 'collaboration avec un
terroriste' »
, a déclaré Andrei Babitski. Joint
par téléphone le 1er août, le journaliste a
déclaré à Reporters sans frontières que, selon
ses informations, les autorités russes n'ont pas,
à ce jour, ouvert d'enquête criminelle à son
encontre.

Andrei Babitski est connu pour ses reportages
critiques sur l'action des forces fédérales en
Tchétchénie. Au cours des cinq dernières années,
il a successivement été détenu dans un camp de «
filtration » à Tchernokozovo (nord de la
Tchétchénie), arrêté par la police, inculpé de «
possession de faux passeport » et empêché de
couvrir la prise d'otages de Beslan à la suite
d'une condamnation pour « hooliganisme ».


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