"La clef du rejet français" par Petr JANYSKA
2008-12-11

Petr Janyska est ancien ambassadeur tchèque en France. ({Paru en tchèque le 1er juin 2005 à la une du quotidien Lidové noviny, traduit ensuite en français})

Le résultat du référendum français confirme bien les prévisions des derniers jours (et les conclusions de notre article du 25 mai). Que s'est-il passé?
L'avenir de la France est à un tel point lié à l'Europe que toute crainte ou tout espoir se manifestent en termes politiques et électoraux par la peur ou par l'optimisme vis-à-vis de l'intégration européenne. Tout vote des Français sur l'UE devient un vote sur leur propre pays et son avenir. La nouveauté, cette fois-ci, consistait en ce que l'enjeu européen exprimait l'enjeu français et inversement : dimanche, les Français se sont prononcés sur leur propre société, sur son caractère politique et social. Le refus final est à moitié celui de la politique intérieure du gouvernement, à moitié celui de l'Union, telle que perçue par les couches socialement mécontents.

Une bonne partie des électeurs (70 %, un taux de participation rare en Europe) a démontré qu'elle s'intéressait largement à ce qui se passait en Europe et a été bien préparée au vote (chaque famille a reçu dans sa boîte à lettres le traité accompagné de commentaires, à savoir 42 millions d'exemplaires, des milliers de débats ont eu lieu à tous les niveaux, nombreuses étaient les querelles au sein des familles). Finalement, par une majorité de dix pour cent, elle a exprimé son refus d'une Europe libérale, politique, d'une Europe qui s'élargit. Elle a dit son souhait d'une Europe protectrice des droits sociaux, a dit qu'elle restait anxieuse face au chemin pris par l'Union. A l'arrière plan : le mécontentement du dernier élargissement ou plutôt de l'absence de son explication. Les élites, politiques et médiatiques, ont été rejetées, l'angoisse et le refus ont émergé des profondeurs.

Le pays a connu une vague de débats au cours desquels les adversaires du traité constitutionnel se sont montrés particulièrement actifs. On discutait le traité article par article, on l'interprétait parfois de bonne, parfois de mauvaise foi.

Le référendum a mis à nu l'antagonisme, dont on oubliait l'ampleur, de la France à deux faces : celle des grandes villes, des salaires corrects, des diplômes, des approches libérales du monde, de l'ouverture, du centre (droite), de l'attrait par l'Europe politique, des élites d'un côté ; et de la France qui craigne que le train ne lui file sous le nez, qui a peur de l'avenir, qui se replie sur elle-même, qui regarde avec méfiance les étrangers qui ont rejoint dernièrement l'Europe des quinze ainsi que l'ouverture de l'espace européen, la France des employées du secteur public, la France des campagnes et des villes de province, celle des bas salaires, des personnes sans formation.

Le taux d'abstention était le plus élevé chez les jeunes (42 pour cent) et en termes professionnels chez les employés.
Le vote reflétait clairement l'appartenance politique, les voix du refus venant surtout de la gauche et à cent pour cent de l'extrême gauche (qui bénéficie d'un appui de plusieurs millions en France), des travailleurs manuels, des paysans et des habitants de petites villes. Par contre, le projet du traité constitutionnel, identifié avec Jacques Chirac et le gouvernement, a reçu un soutien massif des partisans de la droite parlementaire, des personnes aux salaires élevés, des diplômés, de ceux qui ont la confiance dans l'avenir, et en terme d'âge des personnes de plus de 60 ans (sensibles à l'argument du demi-siècle de paix en Europe ?). Le traité a ainsi reçu l'appui de 76 % de l'électorat de la droite parlementaire (et même 80 % des gaullistes de l'UMP au pouvoir, ceux-ci étant le fer de lance du traité).
Si quelque 25 millions de citoyens ont dit leur « non », leurs raisons en furent multiples et hétérogènes. Il serait cependant faux d'affirmer que la ligne de démarcation divisait chaque famille politique. Cette fois-ci, le thème européen suivait les contours partisans, excepté chez les verts que le référendum a scindés en deux, de même et notamment chez les socialistes, brouillés à l'intérieur du parti à un tel point qu'ils leur faudra sans doute des années pour cicatriser la plaie (56% des socialistes et 60 % des verts ont voté contre). Le traité a été refusé par la quasi totalité des partis extrémistes : à droite (par le Front national 93%) comme à gauche (les communistes 98 % et l'extrême gauche 94 %).

Selon les sondages effectués le jour du vote (et qui confirment les sondages précédents), le « non » a été motivé surtout par des raisons d'ordre social et par le mécontentement avec la situation économique en France (52 %) ; en deuxième position cependant figure le texte même du traité, jugé trop libéral (40 %) et l'espoir que le « non » donnera lieu a une renégociation du document (39 %). Ce n'est qu'en quatrième place que l'on trouve la peur de la Turquie, et seulement à la fin le désir de dire « non » au gouvernement et au Président Chirac.

Le vote en faveur du traité fut motivé notamment par des raisons géopolitiques : parmi les réponses figure en premier lieu l'argument typiquement gaulliste, à savoir que le traité donnerait plus de poids à l'Europe face aux Etats-Unis et à la Chine (64 %).

Pour l'avenir de la France, le référendum égale à un séisme. Rien n'indique, cependant, qu'il serait dans l'intérêt de quiconque de procéder aux changements politiques radicaux. Le gouvernement sera remplacé, les forces au sein de la droite restructurées, Nicolas Sarkozy en sortira renforcé. Les socialistes tenteront de sauver leur unité perdue mais il est peu probable qu'ils procèdent aux excommunications pour manque de discipline. Leur vainqueur du référendum, Laurent Fabius, tentera probablement de former un nouveau pôle à gauche. Cependant, le référendum a révélé qu'il mijote dans le pays un radicalisme de gauche, des tendances simplificatrices, que grâce aux slogans bruyants, l'extrême gauche réussit à mobiliser, que le rejet attire. Que toute angoisse est canalisée par le terme de libéralisme, et toute utopie par le refus de celui-ci. Paradoxalement, la gauche française a ainsi rejeté un document comprenant, comme partie contraignante, la charte des droits sociaux.

Dans le contexte européen, la France sort du référendum profondément affaiblie. Elle a mis un frein à l'intégration qu'elle avait elle-même fait avancer pendant des décennies et a ouvert de nombreuses questions qu'on croyait déjà répondues. Le plébiscite de dimanche a réaffirmé la force des sentiments sociaux français, a marqué l'oubli des autres vingt-quatre en Europe, a occulté le compromis comme mode pensée. Le rejet a prévalu comme principe.

Petr Janyska
(Ancien ambassadeur tchèque en France, l'auteur exprime son opinion personnelle.)