La formation d'une "grande coalition" gouvernementale en Bulgarie : crise politique ou pédagogie démocratique ? (2005)
2012-02-07

Il aura fallu cinquante et un jours de tergiversations politiques après les résultats des élections législatives du 25 juin en Bulgarie pour qu'une majorité se rassemble au Parlement et que celle-ci puisse former et soutenir un gouvernement. Les trois partis arrivés en tête, le parti socialiste bulgare (BSP), le mouvement national Siméon II (NDSV) et le Mouvement pour les droits et les libertés (DPS), se sont enfin entendus pour former une coalition tripartite. De nombreux observateurs n'ont pas manqué de souligner que la Bulgarie vient de vivre une crise politique. Cette façon de voir les choses n'est pas totalement satisfaisante. Grâce à la perspicacité de ses électeurs, la Bulgarie vient de faire peut-être une expérience pédagogique très importante pour son avenir politique. Mais la classe politique bulgare a-t-elle bien entendu tous les messages adressés par l'opinion et a t-elle l'intention de persévérer dans cette orientation novatrice ?

Septembre 2005 : les optimistes retiennent le fait que trois partis politiques bulgares se sont mis d'accord pour former un gouvernement viable, dont l'objectif est d'améliorer la vie de la population et de faire adhérer la Bulgarie à l'Union européenne à l'échéance fixée du 1er janvier 2007. Les pessimistes mettent en avant le fait que cette coalition obtenue aux forceps est une nouvelle preuve de l'immaturité de la classe politique bulgare décidément plus soucieuse de défendre des intérêts de parti que de faire prévaloir les intérêts du pays.

Les dimensions pédagogiques de cette « crise » politique n'ont pas été, semble t-il, suffisamment développées et il est important aujourd'hui de mettre en avant la sagesse des électeurs bulgares qui ont, par leur vote, notifié à leurs représentants - un peu sèchement il est vrai - leur volonté d'être gouvernés autrement que par le passé. La chose est suffisamment novatrice en Bulgarie pour être soulignée.

Tout porte à croire que les électrices et les électeurs bulgares ont mieux compris - de manière instinctive, pourrait-on dire - l'essence de la gouvernance démocratique que ceux qui font profession de l'exercer ! Pour prendre une image footbalistique, l'opinion publique en sa qualité d'arbitre suprême, a distribué le 25 juin quelques « cartons jaunes » aux joueurs qui officient sur le terrain politique national. Par leur faute - et dans une démocratie, c'est le peuple souverain qui décide - certains joueurs ont même reçu un « carton rouge » et ont été temporairement écartés voire même exclus du jeu !

La partie vient de reprendre avec la formation du gouvernement Stanichev. Les joueurs en piste auront-ils retenu les leçons de l'arbitre ? Toute la question est là ! Les vieilles habitudes de décider « au nom du peuple », pour le peuple, à la place du peuple, ont-elles définitivement disparu ? Rien n'est moins sûr quand on se penche a posteriori sur le vaudeville (1) à la bulgare auquel on a assisté durant l'été.

Revenons brièvement sur quelques faits marquants. Le 25 juin 2005, les électrices et les électeurs bulgares ont exprimé librement un choix politique. Ils ont donné 34,17 % à la gauche représenté essentiellement par le parti socialiste ; 36,25 % aux deux partis qui se réclament du libéralisme, le NDSV (22,08 %) et le DPS (14,17 %) ; 20,90 % aux partis conservateurs, l'ODC (8,33 %), le DSB (7,08 %) et le BNS (5,49 %) et enfin, 8,75 % à un mouvement extrémiste « anti-tout » : Ataka.

Contrairement à leur habitude au cours des dix dernières années, les électeurs bulgares ont décidé de ne plus confier à un seul parti politique - de gauche ou de droite - la charge de diriger le pays. On se souvient, en effet, de la majorité politique obtenue au Parlement par le parti socialiste en 1994 (125 sièges sur 240) et de la catastrophe qui s'ensuivit, de celle obtenue par l'ODS en 1997 (137/240) et de l'échec peu glorieux d'I. Kostov, puis de celle, insuffisante toutefois, du NDSV en 2001 (120/240) qui n'a pas réussi, elle non plus, à se succéder à elle-même.

En 2005, les Bulgares ont donc rompu, d'une certaine manière, avec leurs illusions du passé et ont décidé de distribuer leurs voix de manière suffisamment équilibrée pour qu'aucune force ne soit en mesure d'exercer un « monopole », qu'il soit politique, gouvernemental, social, économique, et même intellectuel. En manifestant une certaine méfiance, ils ont fait preuve d'une certaine prudence. Et la prudence, en l'occurrence, s'apparente à de la sagesse. Pour reprendre une expression populaire, ils n'ont pas voulu mettre tous leurs œufs dans le même panier !

À partir du moment où ils ne plébiscitaient plus un parti pour les gouverner, les électeurs bulgares ont envoyé plusieurs messages à leurs représentants :
- 1) Ils ne faisaient confiance ni à un parti, ni à sa direction, ni à un programme en particulier pour résoudre les problèmes du pays.
- 2) Ils souhaitaient que le pouvoir soit partagé et aspiraient de fait à être dirigés par une coalition
- 3) Ils voulaient surtout que celle-ci - quelle qu'elle soit - négocie de manière transparente un projet de gouvernement à même de recueillir le plus large consensus dans l'opinion.

Quelle ne fut pas la surprise des observateurs de voir que le parti arrivé en tête, le BSP - et son jeune dirigeant plus qu'un autre, ce qui laisse planer un doute sur l'acuité de son sens politique - n'avait pas entendu la volonté profonde de l'électorat en général, mais avait uniquement écouté celle de ses électeurs. Il croyait certainement revenu le bon vieux temps du parti messianique en charge de guider le peuple, avec certes l'appui d'un ou deux autres partis, recrutés à titre de supplétif, voire de simple figurant, comme autrefois le BKP pouvait « utiliser » le parti agrarien pour donner l'illusion du pluralisme politique… Les observateurs étrangers n'ont pas manqué de relever dans la résurgence de ces méthodes un signe manifeste des limites - sur le plan intellectuel du moins - des évolutions démocratiques de ce parti!

Après le verdict du 25 juin, on a assisté pendant quelques semaines au spectacle d'une classe politique manifestement dépassée par des résultats électoraux auxquels elle ne s'attendait pas et qu'elle ne voulait ni entendre ni comprendre.

Ayant distribué le pouvoir et les postes avec son allié du jour, le DPS, comme s'il en était devenu le « propriétaire », un jeune leader impétueux et inexpérimenté aura ainsi acquis le privilège de rester dans l'histoire bulgare comme le plus éphémère des Premiers ministres (cinq heures !) avant de voir son gouvernement désavoué par le Parlement. Cette cinglante leçon lui aura au moins appris qu'en politique, il ne faut pas confondre vitesse et précipitation.

S'il est légitime de vouloir gouverner lorsque l'on est devenu la première force politique du pays et si, quand bien même les électeurs vous ont placé en situation minoritaire (en voix et en sièges), on a la prétention de former une coalition majoritaire, il faut véritablement débattre avec tous ses partenaires politiques potentiels : c'est-à-dire négocier un programme de gouvernement et fixer des priorités acceptables par tous les partenaires de la future coalition et par là même une majorité de l'opinion.

À l'opposé, annoncer d'emblée un projet de loi sur les biens du Premier ministre sortant ou voir (comme par hasard) un ministre des Affaires étrangères convoqué par le procureur sur la base de rumeurs colportées par une certaine presse, ruinent tout espoir de constitution d'une coalition et montrent qu'après quinze ans de transition certains ont peu appris de la démocratie !

En sa qualité de deuxième force politique, le NDSV s'est trouvé devant une équation politique impossible à résoudre après le fiasco du BSP. Son propre échec était, en quelque sorte, inévitable. Sur sa « gauche », le BSP était trop humilié par son revers pour accepter une quelconque proposition de coalition avec la seconde force politique du pays. Sur sa « droite », les appétits de pouvoir des uns ne pouvaient s'accorder avec les aigreurs et les raideurs politiques des autres. Au regard de sa propre crédibilité politique - tant intérieure qu'extérieure - il ne pouvait de toute façon pas s'appuyer sur leur représentativité fluctuante. Quant au DPS, au-delà de l'impossibilité de gouverner avec une droite divisée et qui confond xénophobie et patriotisme, son opportunisme en politique le portait à devenir résolument l'allié du BSP. Parti « charnière » sur l'échiquier politique bulgare il sait, comme au jeu d'échec, anticiper sur l'avenir. D'autres échéances politiques sont à « négocier » à l'automne 2006 auprès du BSP ! Sa présence au sein du gouvernement n'en est que plus nécessaire et son poids politique n'en sera que plus important...

Autre maladresse politique, certains dirigeants se mirent à dramatiser la situation comme pour essayer de faire peur à l'opinion en évoquant l'éventualité d'élections anticipées ! Véritable manifestation de mépris de l'électorat (les électeurs pouvaient-ils désavouer leur choix à quelques mois d'intervalle ?), c'était accuser directement les électeurs d'avoir mal voté. N'est-ce pas de leur faute, après tout, si les partis politiques n'arrivent pas à s'entendre ?

Les quelques semaines que le NDSV a passé à négocier avec les uns et les autres n'ont pas été totalement vaines. Elles permirent à chacun, si l'on peut dire, de reprendre ses esprits, y compris parmi les leaders de ce parti « centriste » - et certainement chez le premier d'entre eux - qui avaient peut-être quelque difficulté à concevoir qu'ils ne joueraient plus désormais les premiers rôles. À « gauche », l'alerte a été chaude - sur le plan de la crédibilité internationale notamment - mais la prise en compte, désormais, de la volonté globale de l'électorat est de nature à rassurer. À « droite », la preuve est faite que les différents partis conservateurs ne sont pas encore prêts à gouverner, victimes avant tout de leurs divisions internes.

Devenu pragmatique, l'électorat bulgare a montré le 25 juin 2005 toute la force du bulletin de vote. Seul arbitre du jeu, il donne des instructions à ses représentants et les sanctionne s'il l'estime nécessaire. S'il n'a pas l'impression d'avoir été suffisamment entendu, il sanctionne les gouvernants lors de l'élection suivante. Tel est l'un des principes de base de la démocratie.

On devrait avoir une nouvelle démonstration de son pouvoir dans quelques semaines et, surtout, lors de l'échéance présidentielle de l'automne 2006. La classe politique bulgare est prévenue : en démocratie, les électrices et les électeurs ont toujours raison !

François Frison-Roche, CERSA, Université de Paris 2 - CNRS


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(1) Selon le dictionnaire, un vaudeville est une comédie fertile en intrigues et en rebondissements




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